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DES CONTRÉES QUI AVOISINENT LE CAP-CORSE

Le Cap-Corse est cette longue et étroite presqu'île par laquelle la Corse se termine au Nord. Une âpre chaîne de montagnes, la Serra, la traverse dans toute sa longueur, et s'élève avec le Monte Alticcione et le Monte Stello à une hauteur de plus de 5000 pieds. Des deux côtés elle s'incline vers la mer en formant des vallées délicieuses.

Comme on m'avait beaucoup parlé de la beauté de cette petite province, de sa richesse en vins et en oranges, et de la douceur des mœurs de ses habitants, c'est avec un véritable plaisir que j'y dirigeai mes pas.

Dès qu'on met le pied dans le canton de San-Martino, tout prend un air de fête. On y arrive par une belle route qui longe la mer en traversant des bois d'oliviers. Le paysage est vraiment pittoresque : des chapelles au milieu de la verdure, des tombeaux de famille surmontés de coupoles, sur le rivage des maisons solitaires, çà et là quelque tour abandonnée où le figuier sauvage s'établit dans les crevasses et au pied de laquelle croît partout le cactus épineux. Tout le littoral de la Corse est couvert de ces tours, élevées par les Pisans et les Génois pour se défendre contre les Sarrasins. Elles sont rondes ou carrées, et leur hauteur est de 30 à 50 pieds. Les soldats y

montaient la garde et, à l'approche des corsaires, ils donnaient l'alarme. Elles tombent maintenant toutes en ruines, et donnent aux côtes de l'île un aspect éminemment romanesque;

Je fis un superbe voyage au milieu de cette belle nature rayonnante des premiers feux du jour : tantôt mon regard embrassait la plaine liquide où se dessinaient les formes gracieuses de l'île d'Elbe, de Gapraia et de Montecristo, et tantôt il se reportait avec joie vers le spectacle toujours nouveau des montagnes et des vallées qui touchent à la mer. Les hauteurs forment ici un vaste amphithéâtre autour des vallées fleuries et ombreuses traversées par des ruisseaux murmurants. Sur les collines sont rangés de sombres villages avec leurs sveltes clochers et leurs antiques monastères ; à leur pied, dans les prairies, les bergers font paîti^e leurs troupeaux, et partout où la vallée a une ouverture vers le rivage, on aperçoit une tour et un port solitaire avec quelques navires.

Le matin, avant le lever du soleil, des Cap-Corsines de tout âge se rendent par troupes à Bastia pour y porter au marché leurs fruits. On met pour la ville une robe coquette de couleur, et l'on noue autour de sa chevelure son plus beau mandile. C'est un spectacle ravissant que la vue de ces femmes qui cheminent à l'aube sur le bord de la mer, portant sur la tête de jolies corbeilles où brillent des fruits d'or ; et rien n'est plus gracieux qu'une jeune et belle fdle, aux formes sveltes, avec un panier de raisin sur la tête et marchant d'un pas alerte, comme Hébé ou la fille du Titien. Elles passaient toutes sur le chemin, babillant, plaisantant et me saluant de leur gentil Evviva. Le meilleur souhait que l'on puisse adresser à l'homme, c'est qu'il vive longtemps.

Mais pressons le pas ! Le soleil est entré dans le signe du

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Lion, et bientôt il fera rage. Après la tour de Miomo, du côté de Brando, il n'y a plus de route, mais des sentiers escarpés, où il faut grimper comme les chèvres ; au Cap- Corse on ne rencontre de chemins carrossables que dans un petit nombre de localités. De la petite marine déserte de Lavasina je m'élevai vers les montagnes où se trouvent les trois communes de la piève de Brando. Le chemin était rude, mais rendu agréable par les ruisseaux aux cascades sonores et par la végétation luxuriante des jardins : toute la côte est couverte de vignes, d'orangers et d'oliviers. Le figuier abaissait vers moi ses doux fruits, et loin de ressembler à l'arbre de Tantale, il contentait les désirs du voyageur languissant. L'une de ces collines qui s'abaissent vers la mer renferme la grotte de Brando, formée de stalactites. On l'a découverte récemment. Elle est placée au milieu des jardins qui appartiennent à un officier en retraite. Un émigré de Modène m'avait remis une lettre pour lui, et j'allai le trouver dans sa propriété. Elle est splendide. Le commandant a transformé tout ce rivage en un jardin délicieux, fantastiquement suspendu au-dessus de la mer avec ses paisibles ombrages d'oliviers, de myrtes et de lauriers. Des cyprès et des pins, isolés ou réunis par groupes, des fleurs partout, du lierre autour des murs, des festons de vigne chargés de raisins, une maison de campagne discrètement cachée sous la verdure, une fraîche grotte, la solitude, le calme, la vue d'un ciel d'émeraude et de la mer bleue avec ses îles, un coup d'œil jeté dans son propre cœur satisfait.... je ne sais vraiment si ce doit être là le séjour d'un jeune homme ou d'un vieillard. Lorsque je demandai au jardinier des nouvelles du commandant, je vis sortir de la villa un homme mûr, qui me fit signe de monter. Qu'était cet homme ? Son jardin me l'avait déjà dit, et à ce moment je le reconnus par l'inspection de sa chambre, où j'entrai. Les murs étaient peints d'emblèmes

significatifs : on y voyait fraterniser les divers états de la société, sous la forme d'un paysan, d'un soldat, d'un prêtre et d'un savant qui se donnaient la main. Des représentants des cinq races humaines, un européen, un asiatique, un nègre, un australien et un peau-rouge étaient là assis à la même table et, le verre en main, la tête joyeusement couronnée de pampres verts, ils buvaient à la fraternité des peuples. Je vis bien que je venais d'arriver dans la belle Icarie et chez un homme qui n'était autre que l'excellent Oncle des Années de voyage de Gœthe. Il en était réellement ainsi : Monsieur vivait dans le célibat, et VOncle, socialiste humanitaire, était ici un paisible campagnard dont l'influence bienfaisante se faisait partout sentir autour de lui.

Il vint à moi avec une jovialité sereine, le Journal des Débats à la main, souriant de ce qu'il venait d'y lire.

(( J'ai lu, Signore, dans votre jardin et dans votre chambre le Contrat social de Rousseau et quelques pages de la République de Platon. Je vois bien que vous êtes un compatriote du grand Pasquale. »

Nous causâmes un peu, faisant maintes réflexions sur l'humanité et la barbarie des hommes, et nous conclûmes en constatant l'impuissance de la théorie. Mais ce sont là des questions surannées et il n'y a point d'homme sérieux qui ne les ait agitées dans sa vie.

Tout plein de ces pensées, je descendis vers la grotte, après avoir dit adieu à l'homme qui venait si inopinément de me montrer les rêves du poète dans la réalité. Cette île est bien étonnante, me disais-je'. Hier je voyais mener à l'échafaud un bandit qui, par capriccio, avait tué dix hommes, et aujourd'hui m'apparaît un philosophe pratique, proclamant que les hommes sont frères, tous deux de véritables Corses, sortis de l'histoire même de leur pays.

En cheminant au milieu des plantes fleuries de ce jardin,

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