‹ Histoire des CorsesChapitre 152 sur 408 · CHAPITRE II. H · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. H

mantes d'un torrent impétueux et dominé par le Monte Stello.

La maison de mon hôte était confortable et occupée par un jeune ménage. Des montagnards corses venaient d'y entrer armés de leur fusil, et il y avait une petite société de gens du village. Les femmes ne se mêlaient point à la conversation : elles ne faisaient que préparer le repas, servir et disparaître. On passa la soirée à causer. Les habitants de Sisco sont pauvres, mais hospitaliers et aimables. A l'aube, mon hôte me réveilla ; il m'accompagna jusqu'à sa porte, puis me confia à un vieillard qui à travers le labyrinthe des sentiers de ces montagnes devait me conduire sur la route de Grosciano. J'avais quelques lettres de recommandation pour d'autres villages, qu'un Corse m'avait données la veille. C'est une excellente habitude du pays : celui qui vous accueille dans sa maison vous remet, au départ, une lettre pour ses parents et amis, lesquels vous reçoivent, à leur tour, sous leur toit hospitalier, et vous congédient également avec une lettre adressée à d'autres amis. C'est ainsi que l'étranger peut jouir longtemps de l'hospitalité corse, partout hébergé avec grand honneur. Sans cela, il serait presque impossiblede voyager dans ce pays à peu près dépourvu d'auberges.

Sisco possède une église consacrée à Sainte-Catherine ; c'est un lieu de pèlerinage renommé. Elle est haut perchée sur le bord de la mer. Un navire étranger vint un jour échouer contre ce rivage, et les marins, en reconnaissance de leur salut, déposèrent pieusement des reliques dans l'église. Ce sont des choses rares, et les habitants de Sisco peuvent s'estimer heureux de les posséder. On y voit un peu du limon qui servit à modeler Adam, quelques amandes du paradis terrestre, la baguette verdoyante d'Aaron, de la manne du désert, une partie de la peau de Saint-Jean-Baptiste, des éclats de bois provenant du berceau de l'enfant

Jésus, un fragment du roseau du Christ et la verge célèbre avec laquelle Moïse sépara les eaux de la Mer Rouge.

Les montagnes de Sisco présentent un grand nombre de jolis points de vue : plus on s'avance vers le Nord, plus la contrée devient riante. Je traversai plusieurs villages, Crosciano, Pietra Gorbara, Cagnano, sur l'un des versants du Monte Alticcione ; je trouvai aussi les villages les plus pauvres, où même la provision de vin était épuisée. Comme, chez mon hôte, j'avais refusé de déjeuner, pour ne pas confiner le matin ces braves gens dans la cuisine, et que nous approchions de l'heure de midi, la faim commençait à me tourmenter. Il n'y avait ni figues, ni noix sur le chemin ; c'est pourquoi je résolus d'entrer dans le premier village, pour assouvir ma faim à tout prix. Je. frappai à trois maisons. On n'avait rien, ni vin, ni pain ; tout était épuisé. J'entendis jouer de la cetera dans une autre maison. J'y entrai. Il y avait là deux vieillards revêtus d'une veste en lambeaux, l'un assis sur un grabat et l'autre sur un tabouret. L'homme assis tenait la cetera à la main et jouait en regardant devant lui d'un air rêveur. Peut-être songeait-il à sa jeunesse disparue. Le vieillard ouvrit un coffre en bois : il en tira la moitié d'un pain, soigneusement enveloppée dans un linge, et me l'offrit à couper. Puis, il s'assit de nouveau sur sa couche et, frappant les cordes de la cetera, il entonna une mélancolique chanson. Je mangeai de ce pain de la misère, et je crus entendre le vieux joueur de harpe de Wilhehn Meister chanter ainsi :

« Celui qui jamais n'a mangé un pain mouillé de ses lar- T) mes, — qui jamais pendant des nuits désolées — ne s'est )) en pleurant assis sur sa couche, — celui-là ne peut pas » vous connaître, ô divines puissances. »

Dieu sait ce que Gœthe a à faire dans ce rude pays ; mais c'est déjà le second type de sa création que je rencontre au Cap-Corse.

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