CHAPITRE III
la Corse n'ont pas leurs pareils. Ces arbres alternaient avec les figuiers, les oliviers et les châtaigniers.
Certes, il est beau de traverser une forêt germanique avec ses hêtres, ses chênes, et ses grands sapins aux ombres profondes ; mais les forêts du Sud ont quelque chose de princier et leurs arbres semblent nous former une noble compagnie.
Je grimpai à la tour de Fornali, cachée sous la verdure près du petit hameau de ce nom : au milieu de ces doux ombrages elle produit un effet merveilleux. Du haut de la tour on embrasse du regard cette vallée ravissante et la mer bleue, tandis qu'on a derrière soi de vertes montagnes parsemées de sombres couvents abandonnés. Au point culminant de la Serra se dresse sur un roc isolé la tour de Sénèque : c'est comme un stoïcien rêveur dont le morne regard domine au loin la terre et la mer. Les nombreuses tours de la vallée de Luri (j'en ai compté beaucoup) prouvent que la richesse agricole de ce pays remonte aux temps anciens, et c'est probablement pour la protéger que ces tours ont été construites. Ptolémée parle déjà de la vallée de Luri dans sa géographie de la Corse : il l'appelle Lurinon.
x\près m'être frayé un passage à travers un labyrinthe d'arbres touffus et de plantes fleuries entrelacées, je parvins au col de la Serra, tout près de l'espèce de cratère sur lequel s'élève la tour de Sénèque. De ce point on aperçoit des deux côtés la mer. Je descendis à Pino où des sculpteurs de Carrare m'attendaient. Cette côte occidentale avec ses rouges récifs et ses baies déchiquetées, et cette piève de Pino partout entourée de frais ombrages offraient à l'œil un spectacle enchanteur. Pino a quelques maisons qui ressemblent à des châteaux, et des parcs su}ierbes qu'un prince romain ne dédaignerait pas d'habiter. Il y a même en Corse des millionnaires. On compte au Cap une centaine de riches familles. Quelques-unes possèdent une fortune immense
qu'elles ont acquise, par elles-mêmes ou par des parents, aux Antilles, au Mexique ou au Brésil.
L'un de ces Grésus de Pino a hérité de son oncle, à Saint- Thomas, d'une fortune de dix millions de francs. Les oncles sont bien les meilleures gens du monde : avoir un oncle, c'est constamment jouer à la loterie. Ce sont des hommes splendides, qui peuvent tout faire de leurs neveux, des millionnaires, des personnages historiques, immortels. Notre neveu de Pino, voulant reconnaître les services de son digne oncle, lui a fait élever une chapelle mortuaire en marbre, charmant tombeau de style moresque, sur une colline au bord de la mer. Les Carrarais y travaillaient justement, et ils me menèrent à la chapelle. Le monument porte cette inscription : Sous la protection de Dieu.
Il aurait mieux valu, ma foi, qu'au lieu d'être un père, le bon Dieu eût été un oncle pour les hommes. Nous serions alors naturellement ses neveux et, par suite, peut-être millionnaires ; nous paierions nos dettes, et ne dînerions qu'avec des murènes et du Champagne ; nous formerions tous une grande chaîne en nous donnant la main, et il n'y aurait parmi nous rien que des présidents, des vice-rois, des rois et des empereurs !
Le soir, nous fîmes une visite à M. le curé. Nous le rencontrâmes devant le presbytère, d'où l'on jouit d'une vue superbe. Il se promenait en veste corse de couleur brune, coiffé du bonnet phrygien. Après nous avoir introduit dans sa chambre, il s'assit sur un escabeau en bois, dit à la donna d'apporter du vin, et pendant qu'on préparait les verres, il décrocha sa cetera du mur. Puis, il en fit vibrer les cordes avec un entrain plein de franchise et de joyeuse ferveur, et entonna la marche de Paoli. Les prêtres corses ont toujours été libéraux : dans les batailles livrées pour la patrie, ils combattaient à la tête de leurs ouailles. Le curé