CHAPITRE III
de Piiio redressa son bonnet, ce qui le faisait ressembler à Mithras, et nous cbanta encore une sérénade à la belle Marie. Je lui serrai la main avec effusion et le remerciai de son vin et de sa romance. Je sortis alors pour aller dans un village voisin prendre possession du lit qu'on m'avait préparé. Le lendemain de bonne beure nous voulions faire une dernière promenade à Pino, et aller ensuite visiter Sénèque dans sa tour.
Sur la côte occidentale, au-dessous de Pino, se trouve Nonza, la cinquième et dernière pièvc du Gap. Près de Nonza s'élève la tour dont j'ai parlé dans mon Histoire des Corses à propos d'un fait héroïque qui eut lieu sous ses murs. Cette tour rappelle un autre exploit: En 1768, le vieux commandant Gasella y était enfermé avec une poignée de miliciens. Les Français avaient soumis le Gap : les chefs corses s'étaient tous rendus à l'exception de Gasella, qui refusa d'en faire autant. La tour possédait une pièce d'artillerie, avec assez de munitions, et les hommes avaient leurs mousquets. « Dans ces conditions, dit le vieillard, on peut se défendre contre une armée entière et, à la dernière extrémité, on doit se faire sauter. Les soldats connaissaient leur chef et savaient qu'il tiendrait parole. Aussi, la nuit ils s'évadèrent, laissant là leurs fusils et leur vieux commandant. Gasella résolut de défendre seul la tour. Le canon était chargé ; il chargea tous les fusils, les plaça aux différentes meurtrières et attendit les Français, Ils arrivèrent, sous les ordres du général Grand-Maison. Lorsqu'ils furent à portée, Gasella déchargea contre eux son canon, et fit ensuite un feu d'enfer avec ses fusils. Les Français envoyèrent un parlementaire. Il dit au commandant que, le Gap-Gorse ayant fait sa soumission, le général l'adjurait de se rendre avec ses hommes, pour éviter une inutile effusion de sang. Gasella répondit qu'il allait tenir un conseil de guerre, et se retira. Quelque temps après
il reparut, et déclara que la garnison de la tour de Nonza ne capitulerait qu'à la condition de sortir de la place avec les honneurs de la guerre, emportant ses bagages et son artillerie, que les Français eux-mêmes se chargeraient de transporter. On y consentit. Lorsque les Français se furent rangés devant la tour pour recevoir la garnison, le vieux Gasella en sortit armé d'un fusil, d'un sabre et de pistolets. Les Français attendaient la garnison, et furent tout étonnés de ne pas la voir paraître. L'officier qui était à leur tête demanda enfin à Casella : « Pourquoi donc vos hommes tardent-ils tant à sortir ? d « Ils sont tous sortis ! répondit le Corse. Je suis à moi seul toute la garnison.» L'officier, furieux, voulut se jeter sur le vieillard, qui tira l'épée pour se défendre. Grand-Maison accourut, et lorsqu'il apprit le fait il fut ravi d'enthousiasme. Il mit aussitôt l'officier aux arrêts, et non seulement il remplit avec la plus scrupuleuse exactitude toutes les conditions accordées, mais, faisant escorter Casella par un piquet d'honneur jusqu'au quartier général de Paoli, il écrivit à ce dernier pour lui dire combien une si noble conduite lui inspirait d'admiration.
Au-dessus de Pino s'étend le canton de Rogliano avec Ersa et Centuri ; c'est une contrée fort riche en vin, en huile et en citrons et qui, pour l'agriculture, peut rivaliser avec Luri. Les cinq pièves du Cap-Corse, Brando, S. Martino, Luri, Rogliano et Nonza possèdent 2i communes avec environ 19,000 habitants ; c'est presque la population de l'île d'Elbe. Si, partant de Rogliano, on s'avance vers le Nord en passant par Ersa, on arrive à l'extrémité septentrionale de la Corse, en face de laquelle se trouve la Giraglia, petit îlot surmonté d'un phare.