‹ Histoire des CorsesChapitre 163 sur 408 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

époux do ces filles, s'écrie Sénèquc, auxquels le peuple romain tint lieu de beau-père ! Estimes-tu plus fortunés ces hommes qui marient leurs comédiennes avec un million de sesterces ? »

Après avoir consolé sa mère pour ce qu'il endure, Sénèquc la console aussi pour ce qu'elle souffre elle-même.

(( Ne va pas, lui dit-il, prendre exemple sur certaines femmes, dont la tristesse, une fois qu'elle a pris naissance, ne finit que par la mort; tu en as connu quelques-unes, qui, après la perte de leur fils, n'ont jamais dépouillé leurs vêtements de deuil. Mais, une vie signalée dès le berceau par tant de courage exige plus de toi. Celle-là ne peut faire valoir des excuses comme femme, qui fut exempte de tous les défauts d'une femme. Ce n'est pas toi que l'impudicité, ce vice dominant du siècle, a confondu dans la foule des femmes ; ce n'est pas toi qu'ont séduite des perles et des diamants ; ce n'est pas à tes yeux que les richesses ont brillé comme le bien précieux de l'homme. Soigneusement élevée dans une maison antique et sévère, ce n'est pas toi qu'a pu déterminer l'exemple des méchants, funeste même à la vertu. Jamais tu n'as rougi de ta fécondité, comme si elle te reprochait ton âge. Jamais, ainsi que ces autres femmes qui ne cherchent d'autre mérite que celui de la beauté, jamais tu n'as dissimulé l'ampleur de ton ventre, comme un fardeau disgracieux, ni étouffé dans tes entrailles les espérances déjà conçues de ta postérité. Jamais tu n'as mouillé ton visage du fard des prostituées ; jamais tu n'aimas ces accoutrements qui ne sont ajustés que pour tout laisser voir. Ton unique parure fut la plus belle de toutes, celle à qui le temps ne fait pas outrage, ton plus glorieux ornement fut la chasteté. »

C'est ainsi que le fds écrit à sa mère, et il me semble que ses paroles révèlent un sang-froid bien philosophique.

Il rappelle Cornélie, la mère des Gracques. Mais il ne se

dissimule pas que la douleur n'est pas toujours docile. « De l'œil en apparence assuré on voit souvent poindre les larmes. Nous l'occupons de jeux et de combats de gladiateurs; mais en ce moment même il se glisse en nous un secret désir qui nous avertit doucement. Aussi il vaut mieux vaincre qu'abuser ; car, lorsque l'esprit est abusé par le plaisir ou distrait par l'occupation, il se relève soudain en prenant dans le repos même la force d'une nouvelle agitation. Mais il se calme à la longue, s'il est soumis à la raison. » Le sage formule ici les règles simples et justes, mais rudes et amères de l'art de vivre, Sénèque conseille donc à sa mère de ne pas employer les moyens ordinaires pour se consoler (et ici on est encore obligé de sourire), « comme de faire, par exemple, un beau voyage ou de se distraire par les occupations du ménage, mais de se livrer aux spéculations de l'esprit. » Il regrette fort que « son père (excellent homme d'ailleurs, mais trop attaché aux habitudes des anciens) ne se soit pas décidé à lui donner une instruction philosophique. » C'est en peu de mots le portrait du père de Sénèque. On sait maintenant quel était son caractère. Lorsque les messieurs et les dames de Gordoue, chauds partisans des idées de la République de Platon sur l'émancipation de la femme et sur la nécessité de lui assigner dans la famille un rôle plus noble, auront conseillé au vieillard de faire suivre à sa jeune épouse les leçons de quelque philosophe, il aura sans doute éclaté en ces termes : « C'est bête ! Je ne veux pas que ma femme devienne une fausse princesse ou un stupide bas-bleu. Elle doit s'occuper de cuisine, faire des enfants, élever des enfants. » Et le fier Espagnol aura coupé court à toute discussion en ajoutant dans sa langue maternelle : « Basta ! y>

Sénèque s'étend beaucoup sur la grandeur d'âme. Il croit la femme capable de cette vertu ; et lorsqu'il écrivait ces lignes, il ne prévoyait pas qu'en mourant il l'éprouverait chez

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