CHAPITRE I
Il ne dissimule jamais les défauts de ses compatriotes. « Outre l'ignorance, dit-il, il n'y a point d'expressions pour dépeindre la paresse des insulaires quand il s'agit de cultiver les champs. La plus belle plaine du monde, celle d'Aleria et de Mariana, est un désert. Ils ne chassent même pas. Lorsque par hasard ils arrivent à posséder un misérable carlin, il leur semble que leur avenir est assuré, et ils se plongent dans la fainéantise et l'indolence y>. (Cela peint encore parfaitement le caractère des Corses de nos jours). « Pourquoi ne greffe-t-on pas l'olivier sauvage ? demande Filippini : pourquoi pas le châtaignier? Ils ne font rien. Aussi viventils tous dans la misère. La pauvreté amendes vices, et chaque jour il se commet des brigandages et l'on fait de faux serments. Leurs inimitiés et leurs haines, leur manque d'amour envers les autres et leur déloyauté se manifestent en toute circonstance, et il est certain, comme on le dit, que le Corse ne pardonne jamais. De là les calomnies et les fourberies que l'ont voit ici chaque jour. Le peuple corse est, comme Ta écrit Braccellio, plus que tout autre, avide de nouveautés et de désordres ; il se livre à certaines superstitions, appelées magonie, que les hommes et les femmes pratiquent indistinctement, et suit aussi l'usage de prédire l'avenir en examinant l'omoplate des animaux morts. »
Tel est, en peu de mots, le portrait que l'historien corse nous fait de ses compatriotes ; il les ménage si peu qu'il ne fait que rééditer sur leur compte les accusations de Sénèque contenues dans les vers suivants :
Prima est ulcisci lex, altéra vivere raptu, Tertia mentiri, quarfa negare deos.
Par contre, sa dédicace à Alphonse contient une chaleureuse défense des venus du peuple corse, que Tommaso
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Porcacchi Aretino da Castiglione, dans sa description des îles les plus célèbres du monde, avait violemment attaquées. « Cet homme, dit Filippini, traite les Corses comme des assassins. Cela m'étonne profondément de sa part : il n'existe pas, on peut le dire, de nation au monde, où les étrangers soient plus choyés qu'ici et où ils puissent plus sûrement voyager. Ils trouvent partout en Corse la plus exquise courtoisie, et ils n'ont pas besoin de dépenser un liard pour leur entretien. »
Cela est vrai : après trois siècles, un étranger confirme ici les paroles de l'historien corse.
Puisque je me trouve comme dans une oasis d'historiens, je jetterai un coup d'œil sur les autres historiographes de l'île. Un peuple insulaire aussi riche de combats héroïques et de grands hommes, et pénétré comme celui-ci d'un patriotisme presque sans exemple, doit forcément posséder beaucoup d'historiens ; et certes leur nombre, eu égard à la faiblesse de la population, est bien extraordinaire. Je ne nommerai que les plus importants.
Après Filippini, le meilleur historiographe de la Corse est Pietro Cirneo, archidiacre d'Aleria, la seconde colonie des Romains. Il vivait au quinzième siècle. Outre son Commentarium de bello Ferrariensi, il a écrit en latin une histoire de la Corse sous le titre de Pétri Ciriiei de rébus Corsicis libri quatuor, laquelle va jusqu'à l'année 1482. Sa latinité appartient à la meilleure de l'époque : c'est le style vigoureux de Salluste, peignant à grands traits. Sa composition est simple et sans art : il s'étend surtout sur le siège de Bonifacio par Alphonse d'Aragon et sur les vicissitudes de sa propre destinée. On peut dire qu'en général Filippini ne l'a pas connu, ou tout au moins qu'il n'en a tiré aucun parti. L'ouvrage existait manuscrit à la bibliothèque de Louis XV, et c'est de là qu'il a été tiré tout d'abord par Muratori, qui