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VESCOVATO ET LES HISTORIENS CORSES

A quelques milles au Sud de Bastia, sur l'une des collines qui bordent la côte orientale, s'élève Vescovato, village célèbre dans l'histoire de la Corse. Pour y arriver on quitte la grand'route et la plaine à la tour de Buttafuoco, et l'on traverse de magnifiques bois de châtaigniers qui couronnent les hauteurs. Cette belle contrée s'appelle la Casinca, et la région qui avoisine Vescovato est particulièrement connue sous le nom de Castagniccia ou pays des châtaigniers.

J'étais impatient de voir la cité corse où Matteo Buttafuoco avait autrefois offert à Rousseau un asile. Je m'attendais à trouver un village tel que j'en avais beaucoup rencontré dans les montagnes. Aussi, grande fut ma surprise lorsque, à un tournant de la route, Vescovato surgit tout d'un coup devant moi avec sa belle couronne d'orangers, de vignes et d'arbres fruitiers de toute espèce au milieu d'un magnifique bois de châtaigniers traversé par un torrent, et ses vastes maisons qui avaient une certaine élégance d'architecture tout en conservant le caractère des constructions du pays. Je me dis alors que parmi toutes les retraites qu'un philosophe misanthrope pourrait choisir, Vescovato ne se-

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rait certainement pas la moins agréable. C'est un charmant ermitage dans les montagnes, entouré de bois ombreux, avec des promenades superbes, où l'on peut rêver à son aise, tantôt au milieu des rocs qui bordent le torrent sauvage, tantôt sous des buissons d'erica auprès d'un cloître couvert de lierre verdoyant, tantôt sur le penchant des montagnes d'où la vue s'étend vers la plaine du Golo et vers la mer.

Le village a été fondé par un évêque, et les évêques de l'antique Mariana, qui s'élevait dans la plaine à ses pieds, y établirent plus tard leur résidence.

Vescovato est une oasis pleine de souvenirs et de noms historiques : il a été surtout illustré par les historiens corses Monteggiani, Geccaldi et Filippini, qui tous les trois appartiennent au seizième siècle. Leurs maisons sont bien conservées, ainsi que leur souvenir. Le curé me conduisit à la maison de Filippini, qui n'est autre qu'une pauvre habitation de paysans. Je ne pus m'empêcher de sourire lorsque sur le mur on me montra une pierre ébréchée où le plus célèbre historien de la Corse a fait graver cette inscription : Has œdes ad stmm et amicorum usicm in commodiorem formam redegit anno MDLXXV cal. Decemb. A. Petrus Philippimts Archid. Marian. — Les prétentions de ces hommes de valeur étaient vraiment bien modestes ! Une autre pierre porte les armoiries de Filippini : sa maison et un cheval attaché à un arbre. L'archidiacre avait l'habitude d'écrire son histoire dans sa vigne, que l'on montre encore à Vescovato. Lorsqu'il revenait de Mariana à cheval, il attachait sous un pin sa monture, et s'asseyait pour méditer ou pour écrire, protégé par le mur élevé de son jardin ; car jamais il n'a été sans crainte des balles ennemies. C'est ainsi qu'au milieu des émotions les plus dramatiques il a composé son histoire.

L'ouvrage de Filippini est le plus important qui existe sur l'histoire de la Corse ; c'est une œuvre vraiment nationale,

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sortie des entrailles mêmes du peuple. L'île a bien le droit d'en être fière. Les chants populaires, les chroniques locales et enfin la saine critique ont contribué à la former. Le premier qui y travailla, ce fui Giovanni dclla Grossa, lieutenant du brave VincenlcUo d'Lslria. Il réunit les anciennes légendes, en procédant comme Paul Diacre dans son histoire. Il conduisit ainsi les annales corses jusqu'à l'année 1464. Son élève Monteggiani les continua jusqu'à 1525 d'une manière assez mesquine ; Ceccaldi les porta ensuite jusqu'à l'année 1559, et Filippini jusqu'à 1594. Des treize livres dont se compose l'ouvrage, Filippini n'a écrit que les quatre derniers ; mais il a ordonné le tout, qui porte maintenant son nom. Il parut pour la première fois en italien, à Tournon, en 1594, sous le titre suivant :

(L Histoire de la Corse, dans laquelle on raconte toutes les choses qui se sont passées dans cette île depuis Fépoque où, pour la première fois, elle a été habitée, jusqu'à l'année 1594 ; avec une description générale de l'île entière ; divisée en 13 livres, dont les neuf premiers, commencés par Giovanni délia Grossa, continués par Pier Antonio Monteggiani, puis par Marc' Antonio Ceccaldi, ont été réunis et augmentés de quatre autres par le vénérable Anton Pietro Filippini, archidiacre de Mariana. Revue avec soin et publiée par le dit archidiacre. Tournon. Imprimerie de Claude Michel, Imprimeur de l'Université, 1594. y>

Quoique Filippini fût hostile à Sampiero et que, par crainte ou par mauvaise foi, il ait tu ou dénaturé b-ien des faits, il a dit aux Génois des vérités assez dures pour que son livre devint de la part de la Républi(}ue l'objet d'une ardente persécution. Il était déjà très rare lorsque Pozzo-di-Borgo eut l'heureuse idée d'en publier une édition nouvelle, qu'il confia aux soins de Gregori, érudit corse. Cette édition, enrichie

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par son auteur d'une préface excellente, parut à Pise, en cinq volumes, en 1827. Les Corses méritent bien qu'on s'occupe de leurs anciens monuments historiques.

Les historiens modernes de l'île blâment Filippini d'avoir inséré dans ses annales toutes les légendes et les fables de Giovanni délia Gfossa. Pour ma part, je l'en loue hautement. On ne doit pas, en effet, juger son histoire d'après les principes sévères de la science historique actuelle : il faut la tenir pour ce qu'elle est, pour une œuvre à laquelle son cachet populaire donne précisément une grande importance. Je n'approuve pas non plus les critiques qui cherchent à rabaisser le talent de l'écrivain. S'il est prolixe, il est abondant et plein d'une saine philosophie puisée dans l'étude de la vie morale. On doit lui savoir gré de ce que lui, l'homme lige de Gênes, ait tant fait pour ses compatriotes. Sans Filippini une grande partie de l'histoire de la Corse serait maintenant enveloppée des voiles impénétrables de l'oubli. Il a dédié son livre à Alphonse Ornano, fds de Sampiero, dans la joie qu'il ressentait en voyant ce jeune héros se réconcilier avec la Répubhque et aller môme à Gênes en ami.

« Lorsque, dit-il, j'entrepris d'écrire l'histoire, je me fiais plutôt aux dons que la nature m'a départis qu'à mon savoir pour mener à bonne fin une pareille entreprise. Je me crus excusé auprès de mes lecteurs, qui voient combien dans cette île, où il a plu à Dieu de me faire vivre, on manque de tous les moyens, de sorte qu'on ne peut s'y appliquer à aucune science quelconque et encore moins y acquérir un style pur et sans défauts. » Dans d'autres passages Filippini se plaint amèrement de la complète ignorance des Corses. Il n'en excepte pas même les prêtres : « On en compte, dit-il, à peine douze qui aient appris la grammaire ; parmi les Franciscains, qui possèdent 25 couvents, il y a tout au plus huit lettrés, et c'est ainsi que notre peuple grandit dans l'ignorance. »

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