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ROUSSEAU ET LES CORSES

Je visitai la maison du comte Matteo Buttafuoco, qui faillit devenir un jour l'habitation de Rousseau. C'est la plus belle de Vescovato : on dirait un manoir; le maréchal Sebastiani (originaire de la Porta, village situé non loin de là) en possède maintenant une partie.

C'est le même Buttafuoco contre lequel un jeune démocrate d'Ajaccio, Napoléon, lança autrefois un pamphlet fort violent. Buttafuoco était officier au service de la France quand il invita Jean-Jacques à venir à Vescovato. Dans son Contrat social, le philosophe de Genève s'était exprimé au sujet de la Corse en ces termes prophétiques :

« Il est encore en Europe un pays capable de législation : c'est l'Ile de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté mériterait bien que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J'ai quelque pressentiment qu'un jour cette petite île étonnera rEuropc. »

Voici ce que Rousseau a écrit à propos de l'expédition française qui avait pour but de subjuguer la Corse : « Il faut avouer que vos Français sont un peuple bien servile, bien vendu à la tyrannie, bien cruel et bien acharné sur les malheureux. S'ils savaient un homme libre à l'autre bout du

monde, je crois qu'ils y iraient pour le seul plaisir de l'exterminer. ))

Je ne veux pas soutenir que ces paroles de Rousseau contiennent une prédiction ; mais les premières étaient certainement prophétiques, car il est venu un jour où les Corses ont étonné le monde.

Les jugements favorables que Rousseau avait portés sur la Corse engagèrent Paoli à lui faire écrire, en 1764, pour l'inviter à venir chercher dans cette île un refuge contre les persécutions. Mais Voltaire, qui poursuivait Rousseau de sa haine envieuse et de ses implacables railleries, ayant répandu le bruit qu'on n'offrait à Rousseau cet asile que pour le tourner en ridicule, Paoli lui adressa luiTmême une invitation. Ruttafuoco alla plus loin : il pressa Rousseau d'écrire une constitution pour les Corses, comme les Polonais l'avaient prié de le faire pour eux, Paoli ne semble pas avoir combattu cette idée. Peut-être jugeait-il un pareil travail sinon d'une utilité pratique, du moins toujours propre à augmenter le renom de son pays. En se voyant ainsi transformé en Pythagore, notre philosophe misanthrope a dû se sentir bien flatté dans sa vanité ! Aussi, il répondit avec joie : (( Cette seule idée m'élève l'âme et me transporte. Je croirais le reste de mes jours bien noblement, bien vertueusement, bien heureusement employé.... si je pouvais rendre ce triste reste bon en quelque chose à vos braves compatriotes. y>

Tout d'abord il demandait des matériaux. Mais les tribulations de sa vie l'empêchèrent de mener son œuvre à bonne fin. Que serait-elle devenue ? et qu'aurait fait au peuple corse une étude théorique, lorsqu'il pouvait se donner luimême une constitution basée sur ses propres mœurs?

Les circonstances firent renoncer Rousseau à son projet d'aller en Corse. C'est bien dommage. Il aurait pu fournir

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