CHAPITRE II
là une preuve de la valeur de ses théories. L'île semblait, en effet, réaliser l'utopie de l'état normal de la société préconisé par Jean-Jacques, notamment dans la dissertation où il se demande « si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs. )) Il aurait trouvé en Corse tout ce qu'il souhaitait : des hommes primitifs en veste de laine, vivant d'un peu de lait de chèvre et de quelques châtaignes, partout l'ignorance des arts et des sciences, partout l'égalité, le courage, l'hospitalité, mais partout aussi la vendetta. Je crois que les Corses auraient ri de bon cœur en voyant le philosophe se promener sous les châtaigniers avec son chat dans les bras, et faisant de la natte. Ah, non ! le rugissement du mot vendetta, vendetta ! et quelques coups de fusil auraient bientôt mis en fuite le pauvre Jean-Jacques. Quoi qu'il en soit, les rapports de Rousseau avec la Corse doivent toujours être notés pour l'histoire intime de cette nature bizarre.
Dans la lettre qu'il adressa au comte Buttafuoco pour refuser l'invitation, il s'exprime ainsi : « Ce n'est pas que j'aie perdu le plus vrai désir de vivre dans votre pays ; mais l'épuisement total de mes forces, les soins qu'il faudrait prendre, les fatigues qu'il faudrait essuyer, d'autres obstacles encore qui naissent de ma situation, me font, du moins pour le moment, abandonner mon entreprise, à laquelle, malgré ces difficultés, mon cœur ne peut se résoudre à renoncer tout-à-fait encore. Mais, mon cher Monsieur, je vieillis, je dépéris, les forces me quittent, le désir s'irrite et l'espoir s'éteint. Quoi qu'il en soit, recevez et faites recevoir à M. Paoli mes plus vifs, mes plus tendres remerciments de l'asile qu'il a bien voulu m'accorder. Peuple brave et hospitalier ! Non, je n'oublierai jamais un moment de ma vie que vos cœurs, vos bras, vos foyers m'ont été ouverts à l'instant qu'il ne me restait presque aucun autre asile en Europe. Si
je n'ai point le bonheur de laisser mes cendres dans votre île, je tâcherai d'y laisser du moins quelque monument de ma reconnaissance ; et je m'honorerai aux yeux de toute la
terre de vous appeler mes hôtes et mes amis Ce que je
vous promets, et sur quoi vous pouvez compter dès à présent, c'est que, pour le reste de ma vie, je ne serai plus occupé que de moi ou de la Corse : toute autre affaire est entièrement bannie de mon esprit. »
Les derniers mots veulent beaucoup dire,... mais c'est la rhétorique ordinaire de Rousseau. Qu'elle est étrange, exotique la ligure de Jean-Jacques auprès des Corses, taciturnes et sombres, mais pleins d'une force virile et courant à l'action avec une sauvage impétuosité ! Et pourtant, comme le corps et l'esprit, ces deux natures se touchent, réunies par le temps et par la pensée. Chose curieuse ! Pendant que Rousseau s'abandonne à ses rêves prophétiques sur une future démocratie humanitaire, les Corses de Paoli, pareils aux corybantes, font entendre les mfdes accents de leur danse guerrière qui annonce l'ère nouvelle de leurs héroïques combats ! C'est au bruit de l'airain qu'ils veulent assourdir l'oreille des vieilles divinités du despotisme, au moment où leur île enfante le nouveau Jupiter, Napoléon Bonaparte, le dieu révolutionnaire d'un siècle de fer.