‹ Histoire des CorsesChapitre 191 sur 408 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Corses ne permettraient jamais qu'on lui fit injure. « Non, reprit Joachim, je ne veux pas que la Corse souffre pour moi ; il faut que je parte. »

Lorsque le délai fut expiré, Galloni arriva avec ses troupes devant Vcscovato. Mais le peuple était prêt à lui livrer bataille. On ouvrit le feu : Galloni se retira, car Murât venait de quitter la place. Il était parti le 17 Septembre avec Franceschetti, un certain nombre d'officiers et de vétérans, et plus de cinq cents hommes armés, décidé à se rendre à Ajaccio pour s'y embarquer. Partout où il paraissait, en Casinca, en Tavagna, à Moriani, à Campoloro, ainsi qu'audelà des monts, le peuple accourait à sa rencontre en le saluant de mille acclamations joyeuses. Chaque commune l'escortait jusqu'à la commune limitrophe. A Santo Pietro de Venaco, l'abbé Muraccioli vint au devant de lui avec un nombreux cortège, et lui fit don d'un beau cheval. Aussitôt Murât monta en selle, et se mit à galoper sur le chemin : il était aussi fier et aussi ardent que lorsqu'aux jours de sa plus grande fortune il courait à bride abattue par les rues de Milan et de Vienne, de Berlin, de Paris et de Naples et sur d'innombrables champs de bataille.

A Vivario il descendit chez le vieux curé Pantalacci, qui à cette époque tourmentée avait, pendant quarante ans, donné l'hospitalité à tant de malheureux fugitifs. Anglais, Français, ou Corses ; c'est là que le jeune Napoléon, menacé par les Paolistes, avait trouvé autrefois un asile. Au déjeuner, le roi demanda au vieillard ce qu'il pensait de son entreprise, (c Je suis un pauvre prêtre, répondit l'abbé, et n'entends rien à la guerre et à la diplomatie ; mais je doute fort que votre Majesté puisse reconquérir un trône qu'elle n'a pu défendre à la tête de son armée. y> Murât répliqua vivement: « Je suis aussi certain de reconquérir mon royaume que je le suis de tenir cette serviette dans mes mains. »

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MuraL envoya d'abord Franceschetti à Ajaccio pour savoir à quelle réception il fallait s'y attendre. Depuis son arrivée en Corse, les parents de Napoléon ne lui avaient point donné signe de vie : c'est pourquoi il résolut de rester à Bocognano et de ne se rendre à Ajaccio que le jour où tout serait prêt pour son embarquement. Franceschetti lui écrivit que la bourgeoisie d' Ajaccio serait heureuse de le posséder dans ses murs et qu'elle l'engageait vivement à venir.

Le 23 Septembre, à 4 heures du soir, Murât entra à Ajaccio, pour la deuxième fois dans sa vie : la première fois il y avait débarqué couvert de gloire, fêté par le monde comme un héros, en compagnie de Napoléon, qui revenait d'Egypte. A son arrivée, on sonna toutes les cloches, on poussa des cris d'allégresse, on alluma des feux de joie dans les rues, on illumina les maisons. Mais les autorités s'éloignèrent de la ville, et les Ramolini, parents de Napoléon, en firent autant. La Signora Paravisini eut seule le courage de rester pour embrasser son parent et lui ofïrir l'hospitalité dans sa maison. Le roi aima mieux aller loger à l'hôtel.

La garnison de la citadelle était corse, et par conséquent dévouée à Murât. Le commandant s'enferma dans la forteresse et mit la ville en état de siège. Le roi fit ses préparatifs de départ. Il rédigea une proclamation au peuple de Naples, composée de 36 articles, et la fit imprimer à Ajaccio.

Le 28 Septembre Maceroni, officier anglais, arriva à Ajaccio et demanda à être introduit auprès de Murât. M. de Metternich l'avait chargé de remettre des passeports à l'ancien roi de Naples, sous le nom de comte Lipona, anagramme de Napoli. Ils assuraient à Murât un asile en Autriche, et portaient les signatures de Metternich, de Charles Stuart et de Schwarzenberg. Le roi reçut l'officier à sa table. Comme on vint à parler de la bataille de Waterloo, Maceroni vanta l'impassible bravoure de l'infanterie anglaise dont les carrés

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n'avaient pu être entamés par la cavalerie des Français. « Si j'y avais été, dit Murât, je les aurais certainement rompus! — Votre Majesté, reprit l'autre, aurait pu rompre les carrés des Prussiens et des Autrichiens, et non ceux des Anglais. — J'aurais rompu aussi ceux des Anglais, s'écria Murât avec ieu ; toute l'Europe sait bien que jamais je ne rencontrais un carré, que je ne le rompisse aussitôt. »

Il prit les passeports de Metternich, et parut disposé tout d'abord à accepter son offre ; mais ensuite il déclara qu'il voulait aller à Naples reconquérir son royaume. Maceroni le supplia en pleurant de renoncer à son projet, lorsqu'il en était temps encore. Murât le congédia.

L'infortuné s'embarqua le môme jour, h minuit, et quand sa flotille s'éloignait d'Ajaccio, le fort tira sur elle quelques coups de canon, chargés à poudre, à ce que l'on prétend. La petite escadre, composée de cinq navires et d'une scorridora, felouque rapide, était commandée par le capitaine Barbara, et transportait environ deux cents hommes avec vingt-deux officiers, sans compter un certain nombre de marins.

Dans sa traversée Murât ne fut pas favorisé par la fortune, comme Napoléon l'avait été une dernière fois dans sa vie lorsque, sept mois auparavant, il quittait l'île d'Elbe avec six vaisseaux et huit cents hommes pour aller reprendre sa couronne. La situation de Murât en cette circonstance est réellement bien pénible : le cœur en proie au doute et à l'incertitude il est là, tout près des côtes de la Galabre, ballotté par les flots, abandonné par ses navires, repoussé en quelque sorte du rivage ennemi par une main bienfaisante. Il eut un instant l'idée de faire voile pour ïrieste; puis, revenant à son rêve favori, il débarqua à Pizzo.

« Joachim (me dit entre autres choses un témoin oculaire du séjour du roi à Ajaccio) était un preux chevalier, mais

une pauvre cervelle ! » Et c'est exact. Murât était un héros de roman, un vrai paladin. Il se tenait mieux à cheval que sur le trône. Il n'apprit jamais à régner. Mais il possédait ce qui manque souvent aux souverains de naissance, la dignité et le courage d'un roi, et il le fit surtout paraître au moment où il fut précipité du trône. Lui qui avait été garçon de cabaret chez son père, puis abbé, et qui, plus tard, devenu sous-officier, s'était fait chasser de son régiment, il montra devant ses bourreaux plus de royale noblesse que Louis XVI, de la race des Capets, et mourut non moins fièrement que Charles d'Angleterre, de la maison des Stuarts. Une domestique m'ouvrit la chambre de Franceschetti, autrefois occupée par Murât. On y voyait aux murs les tableaux des batailles où ce dernier s'était distingué, Marengo, Eylau, Aboukir, Borodino. Il y avait aussi son portrait. C'était bien Murât avec son œil ardent, ses cheveux bruns et bouclés retombant sur le front, ses traits délicats, son capricieux costume blanc et son écharpe rouge. Au-dessous on lisait ces mots : « i8i5. Tradito !'.! ahhandonato !!! H 13 ottobre, assassinato !!! » 1815. Trahi !!! abandonné !!! le 13 octobre, assassiné !!! douloureux soupirs de Franceschetti qui l'avait accompagné à Pizzo. Le portrait du général est suspendu à côté de celui de Murât. C'est un homme de haute taille, à l'air martial, aux traits de bronze, qui forme un contraste frappant avec la figure de troubadour du roi Joachim. Franceschetti se sacrifia pour Murât : il abandonna pour lui femme et enfants, et bien qu'il désapprouvât l'entreprise de son ancien souverain, il le suivit partout, et jusqu'au dernier moment il resta à ses côtés. On m'a raconté un beau trait de générosité qui l'honore (je l'ai lu aussi dans ses mémoires) : lorsqu'à Pizzo des bandes de furieux s'avançaient vers le roi pour le maltraiter honteusement, Franceschetti s'élança au devant d'elles en criant ; « C'est moi qui

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