CHAPITRE IV. lOT
suis Murât ! » Un coup de sabre l'étendit aussitôt à terre. Au même instant Murât accourait aussi et se faisait reconnaître.
Tous les soldats faits prisonniers à Pizzo furent jetés en prison, blessés comme ils étaient. Après l'exécution de Joachim, on les emmena ainsi que Franceschetti à la citadelle de l'ile de Capri, où ils restèrent longtemps en attendant la mort. Mais un jour ils furent surpris par la nouvelle de leur grâce que leur envoya le roi Ferdinand. Franceschetti rentra en Corse. A. peine y fut-il débarqué, que les Français l'arrêtèrent comme coupable de haute trahison et le transportèrent à Marseille. L'infortuné général passa plusieurs années dans les cachots de la Provence, puis il put enfin revenir à Vescovato auprès de sa famille. Complètement ruiné par la malheureuse entreprise de son roi, il se vit contraint d'envoyer sa femme à Vienne, où se trouvait la veuve de Murât, pour tâcher d'obtenir le remboursement d'une partie des sommes qu'il avait avancées ; mais comme sa demande ne fut pas accueillie, il intenta à Caroline un procès qu'il perdit après de longs débats. Franceschetti mourut en 4836. Ses deux fils, officiers démissionnaires, appartiennent à l'élite des Corses de nos jours : par les améliorations qu'ils ont introduites dans l'agriculture, ils ont bien mérité de leur pays.
Sa vieille épouse, Catherine Ceccaldi, vit toujours, et occupe encore la maison qui donna l'hospitalité à Murât. Je rencontrai la noble dame dans une chambre des mansardes : elle était tout entière à ses occupations champêtres, entourée de pigeons, qui s'envolèrent avec bruit par la fenêtre en me voyant entrer. Cette scène me montra que la simplicité native des Corses se maintient encore non seulement chez les paysans, mais aussi dans les hautes classes. Je me représentai la brillante jeunesse que cette dame avait dû passer à la cour de Naples, au sein d'une grande et belle
cité ; et, pendant notre conversation, elle rappela, en efFet, le temps où le général Franceschetti était au service du roi avec Golletta, qui a également publié des mémoires sur les derniers jours de Murât. On aime à voir une forte nature qui a triomphé des orages de la vie et qui, au milieu des vicissitudes du sort, est restée impassible et toujours égale à elle-même. Je regardais avec respect cette vénérable matrone qui, tout en me parlant des grandeurs passées, continuait à éplucher avec soin les haricots qui devaient servir au dîner de ses enfants et de ses petits-fils, a Franceschetti, me ditelle, fit à Murât les représentations les plus vives : il ne craignit pas de lui déclarer qu'il jugeait son entreprise impossible ; et le roi s'écria alors avec douleur : Vous aussi, vous m'abandonnez ! Hélas ! mes Corses aussi m'abandonnent ! — On ne pouvait pas lui résister. ))
Lorsque je partis de Vescovato pour continuer mon voyage dans la Casinca, je ne pus m'empêcher, en songeant à Murât, de le comparer à l'aventureux Théodore de NeuhofF. C'était également sur ces côtes que le baron westphalien avait débarqué, 79 ans auparavant, avec un costume étrange et bizarre, tel que Murât aimait aussi à en porter. Théodore a été comme le précurseur de tous ces hommes hardis qui s'en allèrent ensuite par le monde conquérir les plus belles couronnes : Napoléon prit la couronne impériale, Joseph la couronne d'Espagne, Louis celle de Hollande, Jérôme la couronne de cette Westphalie qui avait donné le jour à Théodore, roi des Corses ; et dans leurs courses aventureuses, Murât et Bernadotte ramassèrent aussi leur couronne, le premier la couronne normande des Deux-Siciles, le second celle des Scandinaves, des plus anciens chevaliers de l'Europe. Un siècle avant Théodore, Cervantes raillait, dans Sancho Panza, le royaume des chevaliers errants ; et voilà que, cent ans plus tard, le conte chevaleresque du roi Arthur et
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de la Table-Ronde renaît tout près de l'Espagne, sur l'ile de Corse, et se développe en plein jour, à travers le dix-neuvième siècle, jusqu'à notre époque d'éclatante lumière.
En Corse, je me rappelai souvent Don Quichotte et les romances espagnoles ; et il me semble vraiment, quand j'y pense, que le noble chevalier de la Manche trotte encore par l'histoire du monde. On voit maintenant redevenir historiques ces vieux noms espagnols, ensevelis depuis si longtemps dans un romantique mystère, pareil à celui qui entoure Thésée, duc d'Athènes, dans le Songe d'une nuit d'été.