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CHAPITRE V

Avant d'arriver h Vcnzolasca, on trouve sur la route le tombeau des Casablanca, famille originaire de Vescovato et l'une des plus Considérables de l'Ile. Ils se sont presque tous illustrés dans la guerre. Raphaël (grand-père du sénateur actuel), général commandant les troupes de Calvi en 1793, sénateur sous le premier empire, comte et pair de France sous la Restauration, mourut à Bastia en 4826, à un âge très avancé. Luce, député de la Corse à la Convention, était capitaine sur le vaisseau amiral LOricnt à la bataille d'Aboukir. Lorsque l'amiral Brueys fut emporté par un boulet, Casablanca prit le commandement du navire. Le feu était à bord. Le commandant chercha par tous les moyens possibles à sauver l'équipage ; mais lui-même ne voulut point quitter son poste d'honneur. Son fils Giocante, un enfant de treize ans, resta auprès de lui : on n'avait pu le décider à s'éloigner de son père. A chaque instant le navire pouvait sauter ; le père et le fils se tenaient embrassés étroitement ; enfin avec les débris du vaisseau, ils volèrent au ciel et à rimmortalilé. En quelque lieu que l'on aille en Corse, on sent partout comme un souflle d'héroïsme.

Le petit village de Venzolasca possède une église surchargée d'ornements, du moins à l'intérieur. Lorsque j'y entrai on peignait le chœur. Ces braves gens me firent • leurs doléances : « Le maestro qui devait dorer les sculptures, me dirent-ils, a indignement trompé le village. On lui a fourni de l'or {oro di zecchino) et au lieu de l'employer à son travail, il l'a empoché. -» — Le seul luxe que les Corses se permettent, c'est celui de leurs églises : il n'y a pas de petit hameau dans l'île qui ne mette son orgueil à couvrir sa petite église de dorures et de couleurs éclatantes et bariolées.

De l'endroit où s'élève l'église de Venzolasca la vue est ravissante. D'un côté on aperçoit au loin la mer, et de l'autre, au sein d'une vallée profonde, la Castiujmccia apparaît dans

toute sa splendeur. Les parties de ces montagnes qui par la plage se relient à la mer sont les plus intéressantes : il y a peu de contrées en Corse qui m'aient causé un plaisir aussi vif. La Castagniccia est comme une arène gigantesque entourée de vertes montagnes aux formes les plus gracieuses. Jusque vers la crête toutes ces hauteurs sont couvertes de châtaigniers, et à leur pied s'étendent des bois d'oliviers dont le gris d'argent alterne avec la profonde verdure des châtaigniers. Au milieu du feuillage surgissent çà et là des villages et des hameaux, Sorbo, Penta, Castellare et le sombre Loreto qui s'élève vers les nues avec ses sveltes clochers.

Lorsque je gravis ces montagnes, le soleil était à son déclin : j'eus des heures de plaisir. Je passai encore auprès d'un couvent désert ; il avait appartenu aux Franciscains. Il était comme enseveli sous les pampres et le feuillage, entouré d'arbres verdoyants qui pouvaient à peine cacher leurs fruits. En entrant dans la cour et dans l'église du cloître, je fus frappé par cette cruelle image de la destruction, que la nature avait couverte de son joyeux manteau de végétation luxuriante. Les tombeaux étaient là béants, comme si les morts en eussent soulevé le couvercle pour s'envoler au ciel; des crânes gisaient dans la verdure, et le symbole chrétien de la douleur disparaissait sous une mer fleurie.

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