CHAPITRE VIII
sauts, résista plus longtemps. Les bombes anglaises y causèrent d'effrayants ravages et firent de la petite ville un monceau de ruines. Le 20 juillet 1794 elle se rendit enfin, et le général Gasabianca qui la commandait s'embarqua pour la France avec la garnison. Comme Bonifacio et Ajaccio étaient déjà entre les mains des Paolistes, les Républicains n'avaient plus dans l'île aucun point d'appui. Ils émigrèrent en masse, et Paoli et les Anglais restèrent les maîtres partout.
Une Consulte générale, ouverte à Corte le 10 juin 1794, avait prononcé la séparation de la Corse d'avec la France et demandé le protectorat de l'Angleterre. Mais cette puissance exigeait la souveraineté. Il s'ensuivit une rupture entre Paoli et Pozzo-di-Borgo, que Sir Gilbert Elliot avait gagné à ses vues. Le 19 juillet 1794, les Corses assemblés déclarèrent vouloir se réunir à la Grande-Bretagne, à condition de conserver leur indépendance sous un vice-roi qui gouvernerait d'après la constitution de leur pays.
Paoli comptait être nommé vice-roi. Il se trompa ; ce fut Elliot que l'on choisit. On commit là une grande maladresse : Elliot ne connaissait point la Corse, et Paoli était blessé au cœur.
Le vieux patriote rentra dans la vie privée, et Elliot écrivit à Georges III qu'il était nécessaire de l'éloigner. C'est ce qui eut lieu. Le roi l'invita à se rendre [à Londres pour y passer le reste de sa vie au milieu des honneurs de la Cour. Paoli était chez lui à Morosaglia quand il reçut cette invitation. Plein de tristesse, il prit la route de Saint-Florent, où il s'embarqua pour l'Angleterre. C'est au mois d'octobre de l'année 1795, que pour la troisième et dernière fois il dit adieu à sa patrie. Ce grand citoyen eut le sort de presque tous les législateurs de l'antiquité : payé d'ingratitude pour les services rendus à son pays, il termina à l'étranger une douloureuse existence. Les plus grands hommes de la Corse,
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Paoli et Napoléon, ennemis l'un de l'autre, devaient ainsi tous les deux mourir sur la terre anglaise et y avoir un tombeau.
Les Anglais ne connaissaient point la Corse. Aussi, l'administrèrent-ils fort mal, en dépit du bon sens. Leur domination fut de courte durée. Après ses premiers triomphes en Italie, Napoléon envoya dans l'île les généraux Gentili et Gasalta avec un corps de troupes et, à leur apparition, les Corses, irrités par l'exil de Paoli, se révoltèrent aussitôt contre les Anglais, qui évacuèrent avec une précipitation inexplicable un pays dont les séparait un immense abîme de contradictions nationales. En novembre 1796, il n'y avait déjà plus un seul Anglais en Corse. L'île retourna ainsi à la France.
Paoli put encore assister à l'empire de Napoléon, et voir un de ses compatriotes à la tête de l'Europe. C'est une satisfaction que le sort voulut du moins lui accorder. Après avoir passé douze autres années à Londres dans l'exil, il mourut le 5 février 1807, à l'âge de 82 ans : il s'endormit doucement du dernier sommeil, en songeant h son peuple qu'il avait tant aimé.
Paoli est le plus ancien législateur et comme le patriarche de la liberté de l'Europe. Dans sa dernière lettre à son ami Padovani, le noble vieillard, jetant un coup d'œil sur sa longue carrière, dit avec humilité : « J'ai déjà assez vécu ; et si l'on m'offrait de me faire recommencer l'existence, je refuserais ce don, à moins qu'il ne fût accompagné du sentiment et de la connaissance de ma vie passée ; ce qui me permettrait d'en corriger les erreurs et les folies ».
Voici la lettre par laquelle un exilé corse fit connaître à son pays la mort du général :
ClIAPITRK VIII. 235
GIACOMORSI A M. PADOVANI
Londres, 2 juin 1807. — Il n'est que trop vrai ! Les feuilles publiques ne vous ont pas cette fois trompés en vous annonçant la mort du pauvre général. Il et tombé malade lundi, 2 février, vers huit heures est demie du soir, et le jeudi soir à onze heures et demie il a expiré dans mes bras. Il laisse de quoi entretenir quatre professeurs à l'école ou université de Gorte, avec un traitement annuel de cinquante livres sterling chacun, et un autre maître à l'école de Rostino, qui doit être établie à Morosaglia.
Le 13 février il a été inhumé à Saint-Pancrace, cimetière habituel des catholiques. Ses funérailles ont coûté environ cinquante livres. Vers le milieu du mois d'avril dernier, je me suis rendu à Westminster-Abbey avec le docteur Barnabi, afin de choisir une place pour un monument avec buste que nous voulons élever au général.
Paoli a dit en mourant : « Mes neveux n'ont pas grand' chose à espérer de moi ; mais, pour les consoler, je leur laisse en souvenir ce verset de la Bible : Jamais je n'ai vu un homme juste délaissé, ni ses enfants demander du pain. »