CHAPITRE IX
général lui a adressé un grand nombre de lettres, purement politiques.
Pour se faire une idée de la grande activité de Paoli, il faut lire sa correspondance. Les plus importantes de ses lettres ont été réunies en un fort volume par le savant italien, N. Tommaseo. Elles révèlent un esprit ferme et lucide. Pasquale n'écrivait pas volontiers lui-même : il dictait, comme Napoléon. Il n'aimait pas à s'asseoir : son esprit ne lui laissait point de trêve. On disait de lui qu'il ignorait la date du jour où l'on était, mais qu'il lisait dans l'avenir et avait souvent des visions prophétiques.
La mémoire de Paoli est sacrée chez son peuple. En entendant parler de Napoléon, le i^cœur des Corses s'enfle d'orgueil ; mais au nom de Paoli, leur œil s'illumine, comme celui d'un fds au souvenir d'un noble père qu'il a perdu. Il est impossible qu'un homme, après sa mort, puisse inspirer à tout un peuple plus d'amour et de vénération que Pascal Paoli ; et si la gloire posthume est comme une seconde existence, cet homme, le plus grand de la Corse et de l'Italie au dix-huitième siècle, est mille fois vivant, que disje ? il vit dans le cœur de tous les Corses, depuis le vieillard qui l'a connu jusqu'à l'enfant dans l'âme duquel on a gravé l'exemple de ses vertus. Il n'y a pas de nom plus noble que celui de Père de la Patrie. La flatterie l'a souvent prodigué et rendu ridicule ; en Corse, j'ai reconnu qu'il peut être encore une vérité.
Paoli forme un beau contraste avec Napoléon : c'est la philanthropie opposée à l'égoïsme. Aucun mort ne se dresse derrière lui pour le maudire. Sur un signe de Napoléon, des millions d'hommes furent sacrifiés pour la gloire et la conquête. Le sang que Paoli fit répandre coula toujours pour la liberté, et la Patrie le donnait comme le pélican, en s'ouvrant la poitrine, donne le sien pour abreuver sa languissante progéniture.
24i CORSICA
Le souvenir de Pasqiiale n'a point Tillustration des batailles ; mais l'école populaire, fondée ici même à Morosaglia, suffirait à l'honorer ; cette gloire me semble plus belle pour l'homme que la gloire de Marengo et des Pyramides.
J'ai visité cette école léguée par le grand patriote. Elle est établie dans l'ancien couvent, et comprend deux classes, l'inférieure avec cent cinquante élèves et la supérieure avec quarante environ. Mais deux maîtres ne suffisent pas pour un si grand nombre d'enfants. Le maître de la classe inférieure fut assez aimable pour faire passer en ma présence un petit examen. L'indépendance d'esprit des Corses me frappa môme chez ces petits garçons. Ils étaient là plus de cent réunis, de six à quatorze ans, divisés par groupes, de petits moricauds en guenilles, non lavés, tous avec leur bonnet sur la tête. Quelques-uns portaient la croix d'honneur pendue au ruban rouge, et ces décorations produisaient un effet assez comique sur la poitrine de ces diablotins noirs qui, la tête appuyée sur les deux mains, regardaient crânement devant eux, tout fiers peut-être [d'appartenir à l'école Paoli. Tous les samedis on distribue des croix aux élèves, qui les portent pendant la semaine suivante. C'est une sotte coutume française qui peut avoir ici des conséquences funestes : elle favorise les passions malsaines en faisant naître de bonne heure une fausse ambition chez les Corses, qui ne sont que trop possédés d'ailleurs de la manie de se distinguer. Ces jeunes Spartiates lisaient Télémaque. Je priai le maître de faire traduire du français en italien : je voulais voir quelle connaissance ces enfants avaient de leur langue maternelle. Il s'excusa en disant que le gouvernement avait défendu d'enseigner l'italien dans les écoles. On y apprenait l'écriture, la lecture, le calcul, les éléments de la géographie et l'histoire sainte.
La classe inférieure est installée dans la salle du Chapitre de l'ancien couvent, où Clément Paoli a passé sa morne