CHAPITRE IX
C'est en vain, ô Paoli, que, toi par le glaive et moi par la plume, nous avons tenté de réveiller l'Italie. Vois si ma main a pu noter ici les sentiments de ton cœur. V. Alfieri.
Paris, le 11 avril 1790.
Alfieri montra un sens délicat en dédiant à Paoli sa tragédie de Timoléon, de ce républicain vertueux qui mourut comme un simple citoyen, après avoir donné de sages institutions démocratiques au peuple de Sicile qu'il avait heureusement affranchi. Ainsi que la plupart des grands hommes du dix-huitième siècle, Paoli aimait à lire Plutarque. Epaminondas était son héros favori. C'étaient deux natures sœurs : fuyant tous deux le faste, ils se renfermaient modestement dans leur amour pour la patrie.
Paoli avait le goût des livres, et sa bibliothèque était fort soignée. Il avait une mémoire très heureuse: un vieillard me raconta que, dans son enfance, il passait un jour sur la route avec un de ses camarades d'école en récitant un passage de Virgile ; Paoli, qui se trouvait par hasard derrière eux, lui tapa sur Tépaule et continua le morceau.
Un grand nombre de particularités de la vie de Paoli se trouvent encore dans la bouche du peuple. II existe toujours des vieillards qui l'ont vu se promener sous ces châtaigniers avec son habit vert bordé d'or, couleurs nationales de la Corse, et son gilet de drap brun. Dès qu'il se montrait, il était aussitôt entouré de paysans, qu'il traitait comme ses égaux. Il était accessible à tout le monde, et il se rappelait vivement combien il avait dû regretter un jour de s'être tenu pendant une heure enfermé chez lui. C'était à l'époque de la dernière lutte pour la liberté. Se trouvant à Sollacarô, accablé de besogne, il avait donné ordre à la garde de ne laisser
entrer personne. Quelque temps après, on vit paraître à la porte du général une femme en robe de deuil, suivie d'un jeune homme armé : elle était enveloppée dans la faldetta, et portait au cou les armes de la Corse, une tête de More en argent, suspendues par un ruban noir. Elle demanda à être introduite ; la garde la repoussa. Au bruit qu'on faisait, Paoli ouvrit la porte et demanda brusquement à la femme ce qu'elle voulait. Elle lui répondit avec une gravité pleine de tristesse : (( Monsieur, veuillez m'écouter. J'étais mère de deux enfants ; l'un est tombé à la tour de Girolata, l'autre est ici devant vous. Je l'offre à la patrie : il prendra la place de son frère. » Puis se tournant vers le jeune homme : « Mon fils, lui ditelle, n'oublie pas qu'avant d'être à ta mère, tu appartiens à la patrie. » Et elle s'éloigna. Paoli resta un instant comme foudroyé, puis courant après la femme qui venait de disparaître, il l'embrassa avec émotion ainsi que son fds, et la présenta aux officiers qui l'entouraient. Paoli répétait souvent que jamais il n'avait été aussi troublé que devant cette femme magnanime.
Paoli resta toujours célibataire ; son peuple, c'était là sa famille. Il eut une seule nièce, fille de son frère Clément, qu'il maria avec le corse Barbaggi. Cependant, lui qui possédait toutes les vertus de l'amitié, il ne devait pas fermer son cœur à l'amour. Il nourrit une tendre affection pour une noble femme, pleine d'esprit, brûlant de patriotisme, à laquelle les hommes les plus considérables de file venaient confier leurs plans et leur patriotiques pensées. Cette Roland corse n'avait point de salon : c'était une nonne, issue de la noble famille des Rivarola. Un seul trait nous montrera quelle part active elle prenait à ces luttes pour la liberté : après la conquête hardie de Capraia par Achille Murati, elle ressentit une telle joie qu'elle passa elle-même dans cette île, comme pour en prendre possession au nom de Paoli. Le