‹ Histoire des CorsesChapitre 223 sur 408 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Morosaglia on m'avait conseillé d'éviter, la nuit, les brouillards du Golo et de ne pas m'arrèter trop longtemps à Ponte-alla-Lcccia. « Si vous rôdez dans ces parages, me diton, vous vous exposez à entendre les esprits tambouriner dans les ténèbres ou vous appeler par votre nom ; tout au moins vous aurez la fièvre et des visions. » J'ai eu en efïet quelque chose d'approchant. J'ai vu toute la bataille qui se livra autrefois sur ces rives, et j'ai même aperçu le terrible moine Clément, avec son œil de feu et ses épais sourcils : le chapelet dans une main et le fusil dans l'autre, il bénissait l'âme de celui qu'il voulait immoler.... C'était partout une fuite sauvage.... et partout des mourants et des morts.

« Les Corses, dit PietroCirneo, sonttoujours prêts àmourir.» Le trait suivant les caractérise : Un Français trouva un Corse blessé qui, sans se plaindre, attendait la mort. « Vous n'avez, lui dit-il, ni médecins, ni hôpitaux ! Que faites-vous donc quand vous êtes blessé ? — Nous mourons ! » répondit le Corse, avec le laconisme d'un Spartiate. Un peuple d'un caractère aussi viril et aussi noble ne gagne rien à être égalé aux héros de l'antiquité. Et cependant, l'image de Lacédémone m'apparaît toujours ici malgré moi. Si l'on peut dire que le peuple italien, si merveilleusement doué, a hérité de l'esprit des Hellènes, cela est vrai surtout, d'après moi, pour deux pays voisins, la Toscane et la Corse. Le premier montra toute la richesse idéale de l'esprit ionien : pendant que ses poètes chantaient dans leur langue mélodieuse, que ses artistes renouvelaient le siècle de Périclès, que ses historiens arrivaient à la gloire de Thucydide et que les philosophes de son Académie remplissaient le monde des idées platoniciennes, la Corse voyait revivre en elle le rude esprit dorien et se renouveler les combats des Spartiates.

En 1790, Napoléon visita le champ de bataille du Golo : à peine âgé de 21 ans, presque un enfant, son coup d'œil militaire jugea bien de l'action.

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Napoléon sur le premier champ de bataille qu'il eût jamais vu, jeune, sans destinée, innocent encore, lui qui de l'Océan au Volga et des Alpes au désert de Lybie devait rougir la terre de sang î... Ah ! ce fut là un de ces moments qu'aiment les démons !

C'était une nuit pareille à celle-ci. Le jeune Napoléon errait par les champs du Golo. Il s'assit sur la rive du fleuve, qui, pendant la bataille, au dire de la légende, était rouge de sang et porta des cadavres à vingt-quatre milles de distance. Les brumes fiévreuses lui alourdissent la tête et le plongent dans une sommolence agitée. Derrière lui se tient un fantôme, une épée rouge à la main ; le spectre le touche, et emporte son âme dans les airs.

Ils planent au-dessus d'un champ, où se livre une sanglante bataille ; un jeune général galope sur les cadavres. « Montenotte ! D lui crie le démon, et c'est toi qui livreras ce combat ! y>

Leur vol les porte plus loin. Ils planent au-dessus d'un champ, où se livre une bataille sanglante. Au milieu de la fumée de la poudre, un jeune général s'élance sur un pont, un drapeau à la main. « Lodi! lui crie le démon, et c'est toi qui livreras ce combat. »

Et ils volent toujours plus loin, de champ de bataille en champ de bataille. Ils s'arrêtent au-dessus d'un fleuve : des vaisseaux brûlent sur le fleuve, qui roule du sang et des cadavres avec ses eaux, et tout autour s'étend l'immense désert. « Les Pyramides ! s'écrie le démon, et c'est toi qui livreras ce combat. »

Et ils volent toujours plus loin, de champ de bataille en champ de bataille, et l'un après l'autre le fantôme fait retentir ces noms terribles : « Marengo ! Austerlitz ! Eylau ! Friedland ! Wagram ! Smolensk! Borodino ! Beresina ! Leipzig. :d

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Planant enfin au-dessus d'un autre champ, il crie d'une voix tonnante : « Waterloo ! Empereur, voici ta dernière bataille ! C'est ici que tu tomberas, d

Le jeune Napoléon se lève en bondissant, et frémit d'horreur : dans le délire de la lièvre il avait eu des rêves insensés.

Mais toute cette lugubre fantaisie ne fut qu'un effet des brouillards du Golo, où je me trouve moi-même enveloppé. Sur ce champ de bataille brumeux, à la lueur tremblante de la lune, les hallucinations sont bien pardonnables. La solitude, les humides vapeurs, la pâle lumière donnent à cette nuit une horrible beauté. Au-dessus de ces gigantesques et noires montagnes de granit la lune rouge.... mais non !... ce n'est plus la lune ; c'est la figure blême, sanglante, terrible d'un cadavre monstrueux qui, muet, plane sur la Corse-, la figure de la Vendetta, une tête de Méduse secouant sur l'ile son affreuse crinière de serpents. Quiconque osera la fixer, ne sera point pétrifié, mais poussé, comme Oreste, par une implacable furie, il s'abandonnera à la folle passion du meurtre, puis errant de montagne en montagne, de grotte en grotte, il sera poursuivi par l'implacable Vendetta et par la justice, qui s'acharneront sur ses pas J'ai vu le démon de la vengeance sur son coursier ailé courir dans les airs : tenant par les cheveux la tête vengeresse de la terrible Gorgone, il criait dans sa course impétueuse : « Vendetta !... Vendetta ! )>

Que d'imaginations ! et elles ne veulent point finir... Mais, Dieu merci, me voilà arrivé au relais de Ponte-alla-Leccia, et j'entends les chiens aboyer. Dans la grande et pauvre chambre où je pénètre, quelques hommes sont assis à table autour d'une lampe fumeuse, la tête penchée sur la poitrine, comme accablés de sommeil. Un prêtre, tout vêtu de noir, se promène dans la salle : on dirait un somnambule. Il attend la poste.

J'essaie d'engager une conversation avec lui sur un sujet

religieux : je voudrais être délivré des malins esprits qui ne cessent de tambouriner et de s'agiter en moi. Mais bien que le saint homme soit parfaitement orthodoxe, il ne parvient pas à chasser le pernicieux esprit du Golo.

Je rentrai à Bastia avec une douloureuse migraine. Je me plaignis à mon hôtesse du mal que m'avaient fait le soleil et le brouillard, et je crus vraiment mourir sur la terre étrangère. L'hôtesse me dit qu'il n'y avait qu'un moyen de guérison : il fallait appeler une brave femme, qui ferait sur moi une Orazione (prière). Je repoussai VOrazione et ne demandai qu'à me coucher. Je dormis tout un jour et toute une nuit du plus profond sommeil. Quand je me reveillai, le soleil, au haut du firmament, brillait de sa magnifique et sainte lumière.

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