CHAPITRE XII
BATAILLE DE PONTENOVO
Gallia vicisli, profuso tiirpiler auro, Armis pauca, ilolo plurima, jure Jiihil (Les Corses).
Avant V Angélus, je partis de Morosaglia et, descendant par les montagnes, je me dirigeai vers le champ de bataille de Pontenovo. C'est là que se trouve le relais de Ponte-alla- Leccia, où arrive la poste de Corte. Je voulais prendre cette voiture pour retourner à Bastia.
La soirée était belle et claire, et la solitude des montagnes favorable à la méditation. Le crépuscule ne dure pas longtemps ici : V Angélus vient à peine de sonner, et déjà la nuit arrive.
Que de fois, en entendant la cloche du soir, je me souviens des verxu béas par lesquels Dante a exprimé les sentiments du voyageur au déclin du jour !
(l) Era già l'ora che volge il desio Ai naviganli e intenerisce il core, Lo tli c' haii delto a' dolci amici addio ;
(1) C'était l'heure où revient l'ardente rêverie El du navigateur gigne l'âme attendrie, Le jour des chers adieux quand il a dû partir;
OHAPITRK XU. 255
(1) E elle lo nuovo peregrin d'amore Punge, se ode squilla di lonlano Clie paia il gionio pianger clie si muore.
Un seul cyprès est là-haut sur la montagne, doré par le soleil couchant. On dirait un cierge allumé sur l'autel. Il convient bien aux dernières heures du jour, cet arbre noir et mélancolique, semblable à un obélisque monumental !
J'aime les belles allées de cyprès qui en Italie conduisent aux couvents et aux cimetières. Chez nous on plante des saules et, comme les cyprès, ces arbres ont, en effet, quelque chose de funèbre. Mais leur signification est bien différente : le saule penche vers la fosse ses rameaux éplorés, le cyprès s'élève librement dans les airs, comme si de la tombe il voulait porter nos regards vers le ciel. L'un exprime la désolation pour la perte d'un ami, l'autre l'espérance du croyant.
La symbolique des arbres est une marque profonde de l'unité de l'homme et de la nature : le cœur humain embrasse la nature entière et la fait servir h mettre en relief et à expliquer ses propres sentiments. Le pin, le laurier, le chêne, l'olivier, le palmier deviennent ainsi pour nous des symboles et comme une langue poétique.
En Corse, les cyprès sont petits et fort rares ; et cependant, quel arbre irait mieux à cette île de la mort ? Par contre, on y voit presque partout l'arbre de la paix ; il est vrai de dire que Minerve, à qui est consacré l'olivier, se trouve être aussi la déesse de la guerre.
De Morosaglia je fis quinze milles au milieu des sauvages
(1) L'heure où se sent poigne d'une amoureuse peine Le nouveau pèlerin, si la cloche lointaine Tinte, comme en pleurant le jour qui va mourir.
(DA^'TE, Piirg. ch. VIII, Trad. de L. Ratisbonne)
et silencieuses montagnes, ayant toujours devant moi les pics gigantesques du Niolo, le Ginto, couvert d'un blanc manteau de neige, l'Artiga et le Monte Rotondo, dont la cime, la plus élevée de l'île, mesure neuf mille pieds de hauteur. Aux dernières lueurs du crépuscule, le Rotondo prit une teinte violette pendant que ses hauts glaciers brillaient d'un éclat de pourpre. J'en avais déjà fait l'ascension : aussi, je reconnus distinctement le sommet extrême où j'avais grimpé naguère en compagnie d'un chevrier. Cette vue me causa un vif plaisir. Quand la lune brilla au-dessus de la montagne, le spectacle devint merveilleux.
On voyage si bien la nuit au clair de la lune, dans le profond silence des montagnes ! On n'entend d'autre bruit que le murmure de quelque source vive ou le battement d'ailes d'un oiseau de nuit qu'on ne voit pas. Au milieu des ténèbres, les roches scintillent et les pierres ont parfois l'éclat de l'argent. Pas un village, pas une âme vivante.
Cette morne solitude me causa à la fin de la tristesse et de l'ennui. Je me dirigeai au hasard vers le fond de la vallée où je distinguai les brumes du Golo. Mais il me sembla bientôt que j'avais pris une fausse direction, et je me disposais déjà à traverser un ravin pour changer de route, lorsque dans le silence de la nuit j'entendis tinter des cloches : les sons se rapprochaient de plus en plus, répercutés par les montagnes. Je me mis derrière un roc afin de me soustraire aux rayons de la lune : pour la première fois, dans ce morne désert, j'éprouvai comme un sentiment d'efi'roi. Je vis bientôt des muletiers avec leurs bêtes descendre .le sentier éclairé par la lune. Comme je leur demandai mon chemin, ils me dirent que celui que je suivais était le meilleur et le plus court.
A minuit j'arrivai enfin au Golo. La rivière traverse une vallée spacieuse, que l'on fuit en été par crainte des fièvres paludéennes. C'est le champ de bataille de Pontcnovo. A