‹ Histoire des CorsesChapitre 230 sur 408 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

baignée par les flots, la petite ville au premier plan ; des barques de pêcheurs et quelques navires à voiles dans le port ; au fond Sant'Angelo, Santa-Susanna et l'âpre Monte- Feliceto ; au flanc de ces trois superbes montagnes, des bois d'oliviers, des villages noirs ; et çà et là les feux des chevriers.

Plus que partout ailleurs, on peut mener dans ce pays une existence patriarcale. La terre et la mer offrent en abondance leurs fruits. Le soir, on va s'asseoir sur le môle pour bavarder, ou l'on pêche à la ligne sur les eaux tranquilles, ou bien encore on fait un tour de promenade dans les bois d'oliviers et d'orangers. Le jour, le pêcheur prépare ses filets et travaille à l'ombre d'un mûrier; et la romance et la guitare sont naturellement à leur place ici.

Je m'étais établi dans un petit café, tenu par une jeune Lotophage qui savait les plus belles chansons. Sur le désir que j'en exprimai, on réunit, le soir, une petite société chez elle, et les guitares et les couplets allèrent leur train. Le jour, les enfants qui couraient après moi m'en chantèrent aussi leur part : c'étaient la Marseillaise, la Marche des Girondins, les Adieux de Bertrand avec des paroles ajoutées en l'honneur du président de la République française ; et tous ces airs se terminaient invariablement par le cri de Vive Napoléon I Le petit Camillo surtout enlevait bien la Marseillaise.

Nous cherchions aussi des coquillages au bord de la mer. On en trouve beaucoup près du petit cloître qui s'élève sur le rivage, et où habitent les Sœurs de la Madonna-alle^ Grazie. Les fdles de Marie jouissent, dans cette villa, d'une vue superbe sur la mer et sur les montagnes ; plus d'une peut continuer ici son ancien rêve d'amour, lorsque le disque de la lune brille au-dessus de Santa-Reparata, comme ce soir. Le rivage s'étend au loin aussi blanc que la neige, et ses bords sablonneux ont de fines broderies de coquillages

et de poudre de corail. Le petit Camillo m'aidait bravement dans mes explorations ; mais il prenait encore plus de plaisir à chercher les lapare, coquillages moussus qui adhèrent aux rochers. Il allait dans l'eau pour les détacher de la pierre et avalait avec délices les petites bêtes vivantes, tout surpris de ce que je n'en faisais pas autant. Le soir, nous jouîmes du spectacle des vagues phosphorescentes, en nous baignant dans des millions d'étincelles.

Gracieux monde enfantin ! De temps en temps leurs voix se taisent, puis viennent de nouveau charmer mon oreille. Les Lotophages ne veulent pas me laisser partir ; ils me prennent pour un riche seigneur, et me prient de rester parmi eux.... Se perdre dans ce coin du monde, ce ne serait, ma foi, pas trop mal !

« Oui, la vendetta nous décime, me dit un habitant de l'Ile-Rousse. Voyez-vous là-bas ce portique aux blanches colonnes? C'est notre petit marché. L'année dernière, un citoyen s'y promenait tranquillement, lorsque soudain un coup de feu retentit, et le pauvre homme tomba foudroyé. Massoni était venu, en plein jour, loger une balle dans le cœur de son ennemi ; puis il avait regagné la montagne ; et tout cela s'est passé à la lumière du soleil ! »

C'est à l'Ile-Rousse que fut attaqué Paoli à la suite de la conspiration de Dumouriez; et c'est là aussi que Théodore de NeuhofF parut pour la dernière fois en Corse, pour se rembarquer aussitôt, car son rêve de roi était bien fini.

J'allai un jour avec un soldat alsacien du 10e de ligne, cantonné dans l'île, visiter la montagne de Santa-Reparata et le village de même nom. C'est un vrai village des montagnes corses, qu'il est difficile de peindre par des mots. On en aura une idée en se représentant une rangée de tours noirâtres coupées par le milieu. La plupart des maisons, en pierres brutes, ont une toiture d'argile, parfois recouverte de végétation. Des escaliers en pierre, étroits et roides, mènent

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à la porte d'entrée. C'est ainsi que les montagnards corses se logeaient peut-être aux temps des Etrusques et des Carthaginois. De tous côtés régnent la misère et la malpropreté : des hommes et des porcs pêle-mêle dans des chambres pareilles à des antres, recevant le jour par la porte. On est ici inondé de lumière, et l'on vit comme les Troglodytes ! D'une de ces tanières je vis sortir une pâle jeune femme, qui s'avança vers moi avec un enfant dans ses bras. Je lui demandai comment elle pouvait se plaire ainsi dans les ténèbres. • Elle me considéra un instant, et sourit.

Dans une autre maison, je trouvai une mère de famille qui se disposait à faire coucher ses trois enfants. Tous les trois étaient nus sur le parquet, souffreteux et maladifs.

C'est ainsi que grandissent ces braves et vigoureux montagnards ! Ils sont en même temps chasseurs, bergers et laboureurs ; mais leur grande et presque unique ressource, c'est Thuile de leurs oliviers, qu'ils vont vendre dans les villes ; et la plupart en possèdent bien peu. Les misères de l'existence ne proviennent donc pas ici de la civilisation, mais de l'état de nature dans lequel cette société s'est maintenue.

J'entrai à l'église, dont la sombre façade m'attirait. Elle est flanquée d'un blanc campanile tout neuf. Dans ce pays les clochers n'ont point de flèche : ils se terminent par une galerie. A l'intérieur étaient une chaire et un maître-autel en pierres maçonnées, d'un style baroque, avec beaucoup d'ornements ; et au-dessus de l'autel une inscription latine disant : « Sainte-Reparata, prie pour ton peuple ! » Pour ton peuple, c'est bien démocratique ! Aux murs on voyait des peintures grossières, quelques niches encadrées par des colonnes arrondies, à chapiteaux mi-corinthiens et mi-fantaisistes. L'église vient d'être interdite, et voici pourquoi : A la mort du curé, la commune, refusant d'accepter le successeur désigné par l'évêque d'Ajaccio, se divisa en deux partis, qui

se firent une guerre sanglante. L'interdit de l'évêque ne l'a pas fait cesser.

Je traversai les rues sales et étroites du village pour arriver au bord de la vallée, d'où la vue s'étend au loin vers les hauteurs qui forment comme une enceinte à la Balagne. Sur les gradms de cette arène gigantesque s'élèvent çà et là des villages noirs et des bois d'oliviers, et les tons crus des âpres montagnes font puissamment ressortir la tendre verdure des jardins. J'avais pour guide un Corse au visage de flamme, qui était bègue et un peu faible d'esprit, je crois. Je lui fis dire les noms des villages ; et il me raconta d'une voix gutturale une foule de choses que je n'entendis qu'à moitié. Mais je le comprenais fort bien quand il s'écriait : Ammazzato a colpi cli fucile ! en désignant au milieu des rocs un endroit où le sang humain avait coulé. Je m'éloignai avec horreur, et redescendis à l'Ile-Rousse par Ogillione en traversant des bois d'oliviers. Ce sont de vrais sentiers de chèvres. Des hommes sur des coursiers agiles escaladaient lestement les rochers. Le soir vint. La montagne déserte de Feliceto rayonnait des teintes les plus suaves ; une petite cloche sonnait VAngelns ; sur le penchant de la colline un chevrier jouait du chalumeau. Tout cela était en parfaite harmonie, et quand j'arrivai à l'Ile-Rousse, mes dispositions étaient encore à fidylle.

Enfants, bergars, vengeurs sanguinaires, tout forme ici des contrastes terribles et violents.

GUAPlTliK m.

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