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IDYLLE SUR LE RIVAGE DE L'ILE-ROUSSE

Ils n'avaient d'aulre envie que de demeurer là avec les Lotophages, et de vivre de lotos dans un ^ entier oubli de leur patrie.

Homère (Odyssée).

A l'entrée de l'Ile-Rousse on voit une grande place champêtre enfermée dans les mars de la ville, qui ressemblent à une clôture de jardin, et au milieu de cette place une fontaine de granit, en forme de cube, avec un buste de Paoli, érigé il y a à peine deux mois. Le grand patriote a jeté les fondements de l'Ile-Rousse en 1758, c'est-à-dire au plus fort de sa lutte contre Gênes qui occupait encore Algaiola située non loin de là. Les Génois accoururent avec des canonnières pour empêcher la construction ; mais elle s'éleva sous la grêle des balles ennemies. De nos jours rile-Ilousse compte 1860 habitants ; c'est l'important entrepôt des huiles de la riche Balagne.

Des enfants folâtraient autour de la fontaine. Je remarquai un très joli garçon de six ans, aux cheveux bouclés du plus beau noir, aux grands yeux noirs et pleins d'expression : c'était un charmant petit ange.

— Savez-vous aussi, leur dis-je, quel est l'homme placé là devant nous sur la fontaine ?

— Certainement nous le savons, répondirent-ils : c'est Pascal Paoli.

Les enfants me demandèrent de quel pays j'étais. Je le leur laissai à deviner : ils nommèrent bien des contrées, même l'Egypte ; mais aucun d'eux ne connaissait l'Allemagne. Depuis ce moment, ils m'accompagnent sur tous les chemins : je ne puis m'en débarrasser. Ils me chantent des romances, m'apportent des débris de corail et des coquillages bariolés ; ils sont partout, et leur nombre s'accroît toujours. Comme le preneur de rats de Hameln, je traîne derrière moi une troupe de gamins ; ils me suivent jusque dans l'eau. Poséidon qui ébranle la terre, Nérée et les filles de Doris, aux pieds bleus, nous portent patiemment et, sur les vagues cristallines, plus d'un dauphin prend auprès de nous ses joyeux ébats.

C'est bien ici le lieu de devenir enfant parmi les enfants.

Cet isolement sur le blanc rivage, au milieu de la verdure, fait du bien au cœur. La petite ville est silencieuse comme un rêve. Les maisons avec leur toit plat et leurs persiennes vertes, la petite église avec ses deux clochers éclatants de blancheur, tout est si gracieux, si casanier ! De la mer surgissent trois rouges écueils gardés par une tour qui semble encore, dans le paisible crépuscule, nous raconter les vieilles légendes des Sarrasins, pendant qu'autour de ses murailles voltigent des essaims d'hirondelles et de ramiers bleus. Je montai, le soir, sur ces rochers. On peut y arriver par terre depuis qu'on les a reliés à la ville au moyen d'une jetée. Les vagues y ont creusé une grotte d'un accès difficile. Près de là on construit une digue ; au moment où je m'y trouvais, des ouvriers français étaient en train d'élever de grands blocs avec des crics pour les jeter à l'eau.

Vu de ces écueils, le soir, le paysage est splendide : on découvre à droite la mer et toute la presqu'île du Cap-Corse, voilée de vapeurs ; à gauche, une rouge langue de terre

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