CHAPITRE III
tous les malheurs, eut pitié de lui : il obtint de le faire rester en Corse, et raccucillit même à l'Ilc-Rousse dans sa propre maison. M. Pietri garda l'étranger tout un mois à l'Ile- Rousse, et quand il dut se rendre à Ajaccio pour le Conseil général, M. Mucius Malaspina et Madame Vittoria, ma maîtresse, hébergèrent Giustiniano à Monticello. L'étranger trouva chez eux toutes les distractions désirables, chasse, chevaux, bonne chère, et des hôtes accourant en foule pour lui faire honneur. L'Italien était avenant, très affable, mais mélancolique, car il vivait loin de son pays. La signora Vittoria se faisait aimer de tout le monde, et surtout des pauvres. C'était un ange....
— Est-ce qu'elle était belle?
— Elle était grande et forte avec un teint délicat, des cheveux plus noirs encore que ceux de Felicina, des mains et des pieds d'une beauté admirable. Au lieu de se bien trouver dans notre demeure, où on le comblait d'affectueuses attentions, l'Italien s'abandonna de plus en plus à la tristesse, ne mangeant presque rien, taciturne,, pâle comme la mort. On le voyait parfois errer des heures entières au milieu des montagnes ou bien s'asseoir dans un silence effaré.
— N'a-t-il jamais découvert sa flamme à la signora ?
— Il la suivit une fois dans sa chambre ; mais elle le chassa, et enjoignit à la bonne, qui avait tout vu, de se taire, de n'en rien dire à son maître. Quelques jours avant le 20 décembre (il y aura de cela bientôt trois ans), Giustiniano s'affaissa au point que nous eûmes des craintes sérieuses pour sa santé. Il devait partir de Monticello, aller se distraire à Bastia. Lui-même l'avait désiré. Il ne prit aucune nourriture pendant trois jours. Un matin je voulus lui apporter le café, comme à l'ordinaire ; sa porte était close. Je revins quelque temps après, et l'appelai par son nom. Il m'ouvrit : sa vue m'effraya. « Qu'avez-vous, signorel » lui demandai-je. Il mit la main sur mon épaule, comme je la pose mainte-
nant sur la vôtre, et me dit : « Ah, Marcantonictta ! si tu savais combien mon cœur souffre ! » Et il se tut. Je vis sur la table un pistolet, de la poudre dans du papier, et des balles. Il avait fait prendre cela la veille dans une boutique par la sœur aînée de Felicina.
Il voulait donc retourner à Ba tia, et s'y embarquer pour un autre pays. Il prit, en effet, congé de tout le monde, et partit à cheval pour l'Ile-Rousse. C'était le 20 décembre. Le matin de ce jour la signora m'avait dit : « J'ai fait, cette nuit, un mauvais rêve. Il me semblait que ma commère malade se mourait. Je vais la voir pour la restaurer un peu. C'était son habitude : elle allait souvent chez les malades leur apporter de l'huile, du vin ou des fruits. »
Ici Marcantonia fondit en larmes.
« Il n'y avait presque personne à la maison : M. Malaspina s'était rendu à Speloncato ; j'étais sortie pour affaires ; il ne restait qu'une parente malade, Mademoiselle Mathilde, les enfants les plus jeunes et une domestique. C'était l'aprèsmidi. En rentrant, j'entendis un coup de feu. Ce sont des gens qui chassent dans la montagne, me dis-je, ou des ouvriers qui font jouer la mine dans quelque carrière. Mais bientôt après retentit une autre détonation, et il me sembla cette fois que c'était chez nous. Je tremblai de tous mes membres en pénétrant dans la maison, et, pleine d'angoisse, je demandai à la bonne : « Où est donc la maîtresse ? » Elle me répondit en tremblant aussi : ce Ah , mon Dieu ! elle est allée s'habiller là-haut dans sa chambre, pour se rendre chez la malade. — Cours, lui dis-je, et vois ce qu'elle fait.... »
« La servante redescendit bien vite : elle était aussi pâle que la mort. Il faut, dit-elle, qu'il soit arrivé quelque chose : la porte de la chambre de la maîtresse est toute grande ouverte, à l'intérieur tout est sens dessus dessous, et la porte de l'étranger est close, d Je montai aussitôt, suivie par la bonne, Felicina et sa sœur. L'appartement de ma