CHAPITRE m
maîtresse présentait un désordre affreux... La porte de la chambre de l'Italien était fermée. Nous frappâmes, nous criâmes, nous enfonçâmes enfin la porte.... Ah ! Monsieur, quel spectacle s'offrit à mes regards !.... Mais, je n'ajouterai rien.
— Non, Marcantonia, pas un mot de plus ! »
Je me levai plein d'émotion et sortis. La petite Felicina et la gouvernante me suivirent, en m'accompagnant à la chapelle. L'enfant et la vieille s'agenouillèrent pour prier. Je pris à l'autel une branche de myrte, et la jetai sur la dalle qui recouvre les restes de Vittoria ; puis, je m'en retournai tristement à l'Ile-Rousse.
L'esprit a de la peine à comprendre une monstruosité pareille, et la langue se refuse à l'exprimer.
Après son départ de Monticello, Giustiniano, revenu brusquement sur ses pas, avait pu, à l'insu de tout le monde, remonter l'escalier de la maison. Son appartement et celui de Vittoria se trouvaient à l'étage supérieur, séparés seulement par une salle. Vittoria était dans sa chambre, en train de se vêtir, lorsque Giustiniano se précipita sur elle, un pistolet et un poignard à la main, éperdu, fou d'amour. Vittoria était robuste. Aussi la lutte fut-elle terrible (on le reconnut au désordre de la chambre partout couverte des touffes de cheveux de l'infortunée). Mais l'Italien parvint à terrasser sa victime, et la traîna sanglante, moribonde dans la pièce qu'il occupait. Là il l'acheva en lui tirant un dernier coup à la tempe, et la jeta sur son lit. Puis, il lui ôta ses bagues qu'il mit à ses propres doigts, se coucha à côté d'elle,... et lui-même se fracassa le crâne avec son pistolet.
C'est ainsi que le trouvèrent la vieille et la petite Felicina, alors âgée de cinq ans, qui s'écria en pleurant à cette vue : « C'est le sang de ma mère ! » La population de Monticello voulait déchirer le corps de Giustiniano. Malaspina s'y
opposa (il était revenu de Speloncato en proie à de sombres pressentiments). On l'enterra au milieu des rochers. Il avait 25 ans à peine ; Vittoria en comptait 36, et était mère de six enfants.
Je trouvai en Mucius Malaspina un homme de manières simples, aux traits énergiques, impassible comme l'airain. J'aurais hésité à raconter ici cette lugubre histoire, si elle n'était connue de tout le monde, et même imprimée à Bastia dans un petit volume avec des sonnets en l'honneur de Vittoria. J'ai pu reconnaître, à cette occasion, avec quelle rapidité, chez le peuple, les faits se transforment en légendes : la vieille gouvernante m'a affirmé que l'âme de la pauvre Vittoria est apparue à quelques malades. Et bientôt l'on entendra dire que l'assassin sort, la nuit, des roches grises qui lui servent de tombeau et, pâle et inquiet comme il l'était dans la vie, se dirige en chancelant vers la maison où il a commis son horrible forfait.
Irrité contre la nature humaine, je descendis des montagnes, et considérai quel petit intervalle a à franchir la plus noble des passions, l'amour, pour devenir la plus hideuse des furies. Qu'ils sont près l'un de l'autre, dans le cœur de l'homme, l'ange et le démon ! Comment se fait-il qu'ils puissent naître tous deux d'un même sentiment ? Je ne regardai plus ni les montagnes, ni la mer paisible et lumineuse ; je maudis la Corse entière et l'instant où j'avais mis le pied sur sa terre sanglante.... Mais le beau Gamillo accourut auprès de moi avec force gambades ; le petit m'avait suivi dans ma course alpestre. Il avait les mains pleines de mûres sauvages, qu'il avait cueillies et, les yeux brillants de joie, il me les offrait à manger. La vue de ce petit innocent me rasséréna. Il me semblait qu'il se mettait là sur mon chemin pour me