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DE L'ILE-ROUSSE A CALVI

Mon vettiinm me souhaita la bienvenue en m'apprenant que j'avais l'honneur de m'asseoir dans un véhicule extraordinaire. « C'est dans cette voiture, dit-il, que j'ai transporté l'année dernière les trois fameux bandits Arrighi, Massoni et Saverio. Ils se présentèrent à moi sur la route, tous armés jusqu'aux dents, et m'enjoignirent de les mener à Calvi. C'est ce que je fis sans tarder, et ils me laissèrent ensuite repartir tranquillement. Ils sont tous morts. »

La route de Calvi longe la côte. On voit sur les montagnes de nombreuses ruines de villages détruits par les Sarrasins. Au-dessus de Monticello sont les restes du château du célèbre Giudice délia Rocca, Lieutenant des Pisans. Ce Juge vit encore dans la mémoire de son peuple. Il était, dit-on, équitable même envers les animaux sans raison. Se trouvant en Balagne, il entendit un jour des agneaux pousser des bêlements plaintifs ; il interrogea les bergers, qui lui répondirent franchement : ce C'est la faim qui les fait crier, car nous les avons sevrés du lait de leurs mères. )) Giudice ordonna aussitôt qu'à l'avenir on ne trairait plus les brebis que lorsque les agneaux auraient suffisamment tété.

Je visitai d'abord Algaiola, ancienne place maritime ; elle est de nos jours complètement ruinée, et compte à peine 200 habitants. On y trouve un grand nombre de maisons désertes, ravagéi3s par les bombes anglaises. Elles sont encore

à l'état de décombres où la guerre les a mises il y a déjà soixante ans ; triste témoignage des conditions du pays ! Les maisons habitées elles-mêmes ressemblent à de sombres ruines. Un aimable vieillard, que les guerres de Napoléon avaient conduit à Berlin, me montra les curiosités d'Algaiola, entre autres un grand amas de pierres qu'il décora du nom de Palazzo délia comunità. Au temps des Génois, Algaiola était le centre du commerce de la Balagne, et comme les habitants de tous les villages de la province pouvaient s'y rendre et retourner chez eux le même jour, la République en avait fait la résidence d'un Lieutenant et l'avait fortifiée.

Ce qu'il y a de plus curieux à noter dans cette petite ville, c'est la légende populaire de Chiarina et Tamante, deux amants fidèles, Tamante, condamné au dernier supplice par les Français, fut arraché à la mort par son amante accourue à la tête de quelques partisans. Le peuple honore partout les exploits de l'amour qu'il rend immortels dans les légendes : l'histoire de Chiarina et Tamante a parcouru toute l'Italie, et j'en ai retrouvé à Rome même les feuillets épars.

Près d'Algaiola, on extrait un superbe granit d'un gris bleuâtre. J'en ai vu, dans la carrière, une colonne qui ferait honneur à un temple égyptien : elle a 60 pieds de long et 12 de diamètre. Depuis bien des années elle gît dans l'abandon battue par les orages, et le voyageur ou l'aigle solitaires vont seuls parfois s'y reposer. Elle était destinée à Ajaccio pour un monument en l'honneur de Napoléon 1er ; mais on a reculé devant les frais de transport, et elle est restée là. On la transportera peut-être un jour à Paris. C'est de cette même carrière d'Algaiola que provient l'énorme bloc de granit servant de base à la colonne Vendôme. En regardant la colonne d'Austerlitz, le Corse peut donc dire aux Français avec un orgueil légitime : « C'est mon pays qui a produit tout cela, et le grand homme placé là-haut, et le granit sur lequel il repose. »

Je me rendis à Lumio, village escarpé, dont les maisons noirâtres, en forme de tours, se confondent presque, de loin, avec les rochers. On remarque çà et là quelques volets verts : ils annoncent les habitations des notables du pays. Les descendants des anciens seigneurs résident encore dans ces villages, et ces hommes qui portent les plus beaux noms et comptent tant d'illustres aïeux vivent familièrement avec le bas peuple. Nulle part au monde on ne rencontre une aussi grande égalité que dans cette île, où les distinctions de classes sont à peine sensibles, où, comme je l'ai vu souvent moi-même, le vilain est un homme libre qui traite d'égal à égal avec le seigneur.

Pierre-Napoléon, fils de Lucien, habite près de Calvi; c'est le seul Bonaparte qui réside maintenant dans l'île, berceau de sa famille. Les Balanins disent à sa louange qu'il est intrépide chasseur, fraye volontiers avec les pauvres bergers, et se souvient toujours que ses ancêtres étaient Corses. L'élection du prince Louis a rempli de joie et d'orgueil tous ces insulaires. On trouve partout ici le portrait de cet homme dont les Corses exaltent l'énergie comme une qualité de leur race. Il y en a cependant parmi eux qui ont des vues plus larges, un patriotisme moins étroit, et appellent les Napoléon des tyrans, les derniers tyrans de la liberté.

Lumio possède beaucoup de jardins d'orangers et un nombre infini de haies de cactus que je n'ai vus qu'à Ajaccio en pareille quantité. Le cactus a ici les dimensions d'un arbre.

Du haut des montagnes on jouit d'une belle \iie sur la vallée et sur le golfe. On aperçoit Calvi sur une langue de terre, avec ses sombres maisons aux toitures plates, que dominent les coupoles de deux églises et les murs de la citadelle placée à l'extrémité de la presqu'île : on dirait une ville maure.

Calvi est le chef-lieu du plus petit des arrondissements de

la Corse. Il est divisé en 6 cantons avec 34 communes et environ 25,000 âmes, et comprend à peu près toute la partie Nord-Ouest de l'île, des montagnes et des côtes encore à moitié incultes. La grande plage de Galeria est complètement déserte. La Balagne est cependant très populeuse et bien cultivée.

La petite ville (elle compte aujourd'hui 4680 habitants) fut fondée par Giovanninello, seigneur du Nebbio, ennemi acharné de Giudice délia Rocca et partisan des Génois ; elle se donna ensuite à Gênes à qui elle resta toujours fidèle. Ainsi que les Bonifaciens, les Galvais obtinrent de la République un grand nombre de privilèges. Au temps de Filippini, la ville se composait de 400 feux. Cet historien l'appelle capitale, tant à cause de son antiquité que de ses belles maisons, « remarquables, dit-il, pour le pays. » C'est la Banque de Gênes qui a fait construire la citadelle.

La langue de terre où s'élève Calvi est la dernière ramification de l'une des hauteurs qui couronnent la grande vallée autour du golfe. Les montagnes sont nues et composées de granit et de porphyre. Elles forment comme un puissant amphithéâtre. L'olivier et la vigne prospèrent sur leurs flancs, et leurs pieds sont couverts d'ifs, de myrte, d'arbousiers et de lauriers-tins. Les abeilles aiment à sucer les fleurs de ces arbustes, qui donnent au miel corse l'amertume dont parlent déjà Ovide et Virgile. Calenzana surtout produit du miel en abondance. Un cours d'eau traverse cette vallée montueuse, et va former près de Calvi un marais aux émanations délétères. Il s'appelle la vigna del vescovo. On raconte sur son origine une de ces ingénieuses légendes qui, en Corse, viennent souvent égayer le voyageur. La voici : L'évêque de Sagone, établi à Calvi, y possédait, paraît-il, une belle vigne. Il emmena un jour dans sa propriété une jeune vierge dont il était éperdùment amoureux ; et là il la serra sur son cœur, la couvrit de baisers, en perdit tout à fait la tête. La jeune

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