CHAPITRE III
montrer combien l'homme est pur et beau quand il sort des mains de la nature. Camillo courait à mes côtés en bondissant de roc en roc ; mais tout d'un coup il s'arrêta pour me dire : « Je suis las, reposons-nous un peu ! » Il s'assit donc tranquillement sur un bloc de pierre. Jamais je ne vis enfant plus gracieux. Lorsque je le dis à son frère aîné, celui-ci ajouta : « Oui, tout le monde aime Camilluccio ! A la procession de la Fête-Dieu, c'était un petit ange, revêtu d'une tunique aussi blanche que la neige et portant une grande palme à la main. » Je considérai avec bonheur l'enfant assis sur le rocher : les boucles de ses beaux cheveux noirs retombaient en désordre sur son visage, et le regard de ses grands yeux se reposait doucement devant lui. Ses vêtements étaient des haillons, car il appartenait à une famille très pauvre. Tout d'un coup il se mit à entonner la Marseillaise :
Allons, enfarils de la patrie
Contre nous de la tyrannie L'étendard sanglant est levé
et l'on éprouvait une étrange surprise à entendre de telles paroles de la bouche d'un si aimable enfant, et à voir le sérieux avec lequel il les prononçait. Mais, chez un jeune Corse, cet hymne sanguinaire est historiquement vrai ; en entendant le petit Camillo chanter
Contre nous de la tyrannie L'étendard sanglant est levé
je me dis : « Pauvre enfant ! Dieu veuille que tu ne tombes pas un jour sous quelque balle vengeresse, ou que tu ne doives pas toi-même errer dans les montagnes comme un sanglant vengeur ! »
Arrivés près de l'Ile-Rousse, nous fûmes effrayés par une
rouge lueur qui éclairait la ville. Je pressai le pas, croyant qu'un incendie venait d'y éclater. C'était un feu de joie. Sur la place Paoli, les enfants, filles et garçons, avaient allumé un grand feu, autour duquel ils formaient une chaîne en se tenant par la main ; et ils dansaient, riaient et chantaient une foule de petits couplets improvisés par eux. J'en ai retenu quelques-uns que voici :
Amo un présidente,
Sta in letto senza un dente.
Amo un ufficiale,
Sta in letto senza maie.
Amo un pastore,
Sta in letto senza amore.
Amo un cameriere, Sta in letto senza bere.
Et les rimes allèrent leur train tant que dura la ronde joyeuse. Cette petite fête enfantine me causa infiniment de plaisir ; et je les régalai, à mon tour, de deux rimes, ce qui provoqua chez les petits gars une hilarité si bruyante que toute rile-Rousse en retentit.
Le lendemain, je partis en char-à-bancs pour Calvi. Le petit Camillo, qui se tenait près de la voiture, me dit avec tristesse : « Mi dispiace che tu ci abhandoni (je regrette que tu nous quittes). »
Le voyageur décrit une foule de choses qui le frappent, des montagnes, des fleuves, des villes, des beautés et des laideurs de toute sorte. Pourquoi ne dessinerait-il pas la gracieuse figure d'un enfant ? Après des années, son image revient charmer mon esprit, comme le souvenir d'une agréable chanson.