‹ Histoire des CorsesChapitre 238 sur 408 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

existent encore parmi eux. Il y a aujourd'hui des écrivains corses qui regardent le grand explorateur comme leur compatriote ; pendant son séjour à l'île d'Elbe, Napoléon luimême fit faire des recherches à ce sujet. Dans son testament, Christophe Colomb se dit pourtant natif de Gênes. Le monde aurait bien lieu d'être jaloux si le sort avait fait naître aussi dans le petit pays de Corse cet homme extraordinaire, plus grand que Napoléon.

Calvi a reçu assez de lustre du courage de ses habitants : si l'on considère la petite ville comprise dans l'enceinte de la forteresse, avec son amas de maisons noircies par le temps et trouées par les balles, on peut y lire l'histoire de plus d'un vieux héros. Il est singulier de voir une ville qui, après environ un siècle, montre tous les ravages de son bombardement. Mais, en Corse, le temps semble stationnaire. Une main de fer y enchaîne le passé : les vieilles mœurs populaires, les nénies des Etrusques, les guerres de famille à famille du moyen-âge, l'antique simplicité et aussi l'antique héroïsme ; au milieu des sombres ruines de ses villes, le peuple mène ici une sombre existence qui apparaît comme une lointaine légende aux peuples civihsés du continent.

Dans la cathédrale, dont la coupole montre encore les traces des bombes anglaises, se trouve le tombeau de l'ancienne et héroïque famille des Baglioni, qui porte le plus beau nom du monde, celui de Libertà. En 1400, quelques aristocrates de Calvi, devenus les tyranneaux de la ville, voulaient la livrer aux Espagnols. Le jeune Baglioni prit alors les armes, et, soutenu par quelques amis, il attaqua les tyrans dans la citadelle, comme autrefois Pélopidas à Thèbes, les tailla en pièces et appela le peuple à la rescousse, en criant : libertà ! lihertà ! et le peuple reconnaissant le décora du surnom que lui et sa famille portèrent depuis. Baglioni eut pour descendants trois héros : les frères Pierre, Antoine et Barthélémy Libertà. Ils se trouvaient à

Marseille au moment où cette ville était aux mains de la ligue et bravait Henri IV qui cependant avait déjà reçu l'hommage des Guises et était entré à Paris. Le Consul de la Ligue, Casaulx, opprimait Marseille et se disposait à la livrer à la flotte espagnole, commandée par Carlo Doria, lorsque Pierre Libertà résolut de sauver la ville : suivi de ses frères et d'autres hommes décidés, il pénétra dans le château, renversa lui-même le Consul d'un coup de lance qui lui traversa la gorge, ferma les portes de la citadelle, après en avoir massacré et désarmé les gardes, puis, l'épée sanglante à la main, il courut dans la ville aux cris de libertà ! libertà ! Marseille fut délivrée ; et le duc de Guise vint en prendre possession au nom de Henri IV, qui, le 6 mars 1596, adressa de Rosny une belle lettre de remercîments à Pierre Libertà ; il le nomma Grand Juge de Marseille, capitaine de la Porte Royale, gouverneur de Notre-Dame de la Garde, et le combla d'autres honneurs. Deux années auparavant, un autre Corse, Alphonse Ornano, fils de Sampiero, avait conquis Lyon à Henri IV, qui s'écria alors : « C'est maintenant que je suis roi. » Pierre Libertà mourut peu d'années après. La ville lui fit de magnifiques funérailles, et plaça à l'hôtel de ville sa statue avec cette inscription : Petro Libertœ libertatis assertori, heroi, malortim averrunco, pacis civiumque restauratori.

Les familles corses ont une vitalité remarquable. En étudiant l'histoire de ce peuple, on voit qu'en général l'énergie des pères s'y transmet aux enfants et aux neveux.

Il m'est bien pénible de passer du tombeau de Libertà aux champs de Calenzana, où Schiavitii a trouvé le sien ; c'est là, en effet, que tombèrent 500 de nos compatriotes, obscurs mercenaires de la tyrannie.

Je l'ai déjà raconté dans mon Histoire des Corses, Charles VI avait vendu des troupes auxiliaires aux Génois. Le 2 février 1732, les Impériaux, attaqués près de Calenzana par

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