‹ Histoire des CorsesChapitre 304 sur 408 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

reurs et les rois ; et de grands peuples tombent à leurs pieds, et livrent aux fils de l'avocat d'Ajaccio leur sang et leurs biens. Napoléon devient l'empereur de l'Europe, Joseph roi d'Espagne, Louis roi de Hollande, Jérôme roi de Westphalie, Pauline, Elise, pi incesses d'Italie, Caroline reine de Naples. Et tous ces dominateurs couronnés, ce fut une obscure bourgeoise d'une petite ville insulaire, ignorée, qui les enfanta et les éleva dans cette petite maison, ce fut Letizia Ramolino mariée, à l'âge de 14 ans, avec un homme aussi inconnu qu'elle ! Cette mère en travail, c'était l'humanité môme enfantant son histoire dans la douleur.

Il n'y a point dans les Mille et une nuits de conte plus merveilleux que l'histoire de la famille Bonaparte. Et ce conte fut une réalité à notre époque de froide raison, et nous devons le regarder comme un grand événement, comme un grand bonheur. Le corps social, avec ses castes inflexibles, était racorni, momifié par la raison d'Etat ; un souffle puissant vint le traverser, le remettre en marche, remplir l'histoire d'un esprit nouveau, porter l'homme au-dessus de la condition où la politique avait voulu le confiner. Et les classes rompant leurs barrières, la force et la passion humaines prirent un libre essor ; chaque citoyen, même le plus humble, put s'élever à la gloire, et montrer ainsi que tous les hommes sont égaux. L'histoire de la famille Bonaparte ne nous parpit si merveilleuse que parce que nous continuons à vivre au milieu d'institutions politiques et de distinctions sociales léguées par le moyen-âge. Napoléon fut un Faust politique. C'est par ses mœurs révolutionnaires bien plus que par ses batailles qu'il marqua dans l'histoire. Il a abattu les anciennes idoles de l'Etat. Aussi l'histoire de cet homme est-elle simple, humaine, naturelle au plus haut point ; mais jusqu'ici il est impossible de l'écrire.

L'histoire, c'est encore la nature. Il y a toujours en elle un enchaînement de causes et d'efl'ets, et ce que nous appe-

Ions génie ou grand homme n"est en définitive que le résultat inéluctable de certaines conditions.

La Corse soutint contre la tyrannie une lutte plus de dix fois séculaire avant de produire le grand triomphateur ; il fallut un si long intervalle à cet âpre rocher, à ce peuple trempé dans le sang des batailles, étouffant entre la montagne et la mer qui l'entourent, pour se créer un organe, pour enfanter un homme qui ne reconnût point de barrière à sa volonté. Telle est la marche ascendante de ses héros : après le bandit le soldat, Rinuccio délia Rocca, Sampiero, Gaffori, Pascal Paoli, Napoléon.

J'entrai dans une petite chambre tapissée de papier bleu : elle a deux fenêtres dont l'une, à balcon, donne sur la cour et l'autre sur la rue. Cette pièce a un placard derrière une porte de tapisserie, et une cheminée encadrée de marbre jaune avec des bas-reliefs mythologiques. C'est là que, le 15 août 1769, vint au monde Napoléon. En présence du lieu où naquit un homme extraordinaire, l'âme éprouve une sensation étrange : c'est comme si à nos yeux s'abaissait pour un instant le voile derrière lequel la Nature prépare ses organes moteurs. Mais nous ne voyons que le phénomène, et la cause nous échappe toujours.

On montre d'autres pièces, la salle de bal de la famille, l'appartement de Madame Letizia, la petite chambre à coucher de Napoléon et son cabinet de travail avec deux petits placards où il mettait ses ouvrages classiques. Comme j'y aperçus quelques bouquins, je les pris avec curiosité, croyant qu'ils avaient servi à Napoléon : c'étaient de vieux livres de droit, des œuvres de théologie, un Tite-Live, un Guicciardini et d'autres volumes appartenant sans doute à la famille Pietrasanta, alliée aux Bonaparte et actuellement propriétaire de leur maison.

Dans cette demeure, on aime à se représenter la jeunesse de Napoléon ; mais l'histoire n'en a pas encore été suffisam-

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