‹ Histoire des CorsesChapitre 303 sur 408 · LA « CASA BONAPARTE · texte numérisé non relu

LA « CASA BONAPARTE

De la rue Saint-Charles on arrive à une petite place quadrangulaire, où s'élève, dernière un ormeau, une maison de trois étages, peinte en gris-jaune, à toiture plate, avec six fenêtres et des portes usées. A l'un des coms de ce bâtiment on lit : Place Lctizia.

L'étranger venu d'Italie où toutes les demeures des grands hommes ont leur inscription ne voit ici aucun marbre qui lui dise : c'est la Casa Bonaparte. Il frappe à la porte : pas une voix ne répond ; les fenêtres ont leurs volets gris fermés, comme si les habitants étaient en vendetta. Personne sur la place. Tout semble être mort à l'entour, ou avoir fui au nom de Napoléon.

Enfin un vieillard se montre à une fenêtre du voisinage, et me prie de revenir dans deux heures, car il veut bien se charger de me procurer la clef de la maison.

La Casa Bonapœrte, qui est encore, m'assure-t-on, à peu près telle qu'elle était autrefois, a dû certes appartenir à une famille considérable : comparée à l'humble chaumière où est né Paoli, c'est un véritable palais. Les chambres n'ont plus de meubles, les murs montrent seuls leurs vieilles tapisseries. Le parquet a déjà quelques brèches; comme dans la plupart des maisons corses, il est formé de carreaux rouges hexagones.

Ces salles où brillaient jadis une grande vie de famille et une

joyeuse hospitalité ressemblent maintenant à des sépulcres nus : c'est en vain que l'on y cherche un objet, quelques secours à l'imagination pour refaire l'histoire de leurs habitants d'autrefois.

Je ne sais à quand remonte la construction ; mais elle ne doit pas être bien ancienne. A l'époque, Gênes dominait dans l'île, et Louis XIV remplissait peut-être le monde du bruit de sa gloire et de celle de la France. Je songeai au temps où le maître éleva cette demeure, où après la bénédiction d'usage, suivant la sainte coutume de leurs ancêtres, les parents y accompagnèrent la famille qui l'avait fait bâtir : ils ne soupçonnaient point qu'un jour la capricieuse fortune y répandrait des couronnes d'empereur et de rois, et qu'elle en ferait le berceau d'une dynastie destinée à dévorer des royaumes.

L'imagination émue repeuple de leurs anciens hôtes ces chambres désertes : elle voit les enfants réunis autour de la mère ; les garçons, ainsi que tous les écoliers de leur âge, suant sur Plutarque ou sur J. César, pendant que le père et le grand oncle Lucien les surveillent gravement ; les trois filles insouciantes et un peu farouches comme les compagnes qu'elles peuvent avoir dans la petite ville insulaire et à moitié barbare où elles sont nées. Voici Joseph, l'aîné de tous ; puis le second fils, Napoléon ; ensuite Lucien, Louis, Jérôme ; voilà Caroline, Elise, et Pauline, Leur père est un modeste avocat qui à Ajaccio pla/de continuellement, mais en vain, contre les jésuites, pour la possession d'une propriété dont sa nombreuse famille aurait grand besoin. Car l'avenir de ses enfants le préoccupe : que deviendront-ils dans le monde, et comment leur assurer une honnête aisance ?

Mais un beau jour ces enfants s'emparent des premières couronnes de l'univers : ils les arrachent de la tête des plus redoutables rois de l'Europe, les portent à la face du monde, se font embrasser comme frères et beaux-frères par les empe-

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