‹ Histoire des CorsesChapitre 316 sur 408 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

des larmes que versa le noble patriote en foulant de nouveau, au Cap-Corse, le sol de la patrie. Une consulte se réunit à Orezza. Napoléon et le jeune Carlo Andréa Pozzo-di-Borgo, son ennemi, y conquirent leurs premières palmes comme orateurs populaires. Paoli accueillit le fds de Charles Bonaparte avec la plus grande bienveillance ; en l'entendant parler, le vieux patriote, étonné d'un jugement si précoce, s'écria, dit-on : « Ce jeune homme fera du chemin ; il ne lui manque que l'occasion pour devenir un homme de Plutarque. » On raconte aussi que Paoli entrant un jour dans une chambre où avait logé Napoléon et exprimant sa surprise d'y trouver tout en désordre, quelqu'un lui dit: (( C'est le jeune Bonaparte qui l'a occupée; il passait le jour et la nuit à noircir et à déchirer du papier, ou bien il courait de côté et d'autre sans rester un moment en place : enfin il est parti pour visiter le champ de bataille de Pontenovo. ))

Napoléon mit tout en œuvre pour faire nommer son frère Joseph président du district d'Ajaccio ; en habile homme de parti, il parcourut les villages, faisant partout des largesses et racolant des voix ; et il y réussit,

A Ajaccio, il montra une activité infatigable pour tenir en haleine le club républicain, pour abattre Taristocratie et le clergé. Il se livra des combats sanglants entre les deux partis ; Napoléon courut des dangers sérieux, un officier de la garde nationale fut tué à son côté. Il exposa lui-même la situation dans un manifeste. Le sang coula pendant plusieurs jours et Napoléon fut maintes fois menacé dans sa vie.

Napoléon était regardé comme l'âme du club. Il lança un libelle contre un aristocrate, ressemblant en ceci aux jeunes politiciens d'une époque fort rapprochée de nous. La personne attaquée était le comte Mathieu Buttafuoco, celui-là même qui avait invité Rousseau à venir à Vescovato, et qui, au temps de la guerre des Corses contre les Français, était

resté au service de ces derniers, en prêtant ainsi son bras à l'ennemi de l'indépendance de son pays. Député de la noblesse corse, il avait voté contre la réunion des Etats généraux, et s'était rendu odieux au peuple par ses opinions aristocratiques. C'est contre cet homme que le jeune Napoléon écrivit de Milelli un manifeste qu'il fit imprimer à Dôle et qu'il envoya ensuite au club d'Ajaccio. Ce libelle déclamatoire, mais bien fondé en fait, est une pièce importante pour la connaissance du caractère de Napoléon. Il a toute la fougue des écrits des jeunes révolutionnaires ; en le lisant dans la solitude d'Ajaccio, j'ai senti se réveiller en moi les plus joyeux souvenirs de 1848 et de 1849. Mais c'est plus que le simple pamphlet d'un jeune démagogue ; c'est un exercice préparatoire aux édits impériaux ; c'est l'empereur lui-même en embryon. On ne saurait négliger cette pièce, si on veut suivre Napoléon depuis sa jeunesse dans toutes les phases de son développement moral.

Page 1