CHAPITRE V
Clémente vous en dénicha. Vous vous repliâtes sur Bastia avec vos compagnons d'aventure et leurs familles. Cette petite affaire vous fit peu d'honneur : votre maison et celles de vos associés furent brûlées. En lieu de sûreté, vous vous moquâtes de ces efforts impuissants.
L'on veut ici vous imputer à défi d'avoir voulu armer le régiment Royal-Corse contre ses frères. L'on veut également tancer votre courage du peu de résistance de Vescovato. Ces accusations sont très peu fondées ; car la première est une conséquence immédiate, c'est un moyen d'exécution de vos projets ; et comme nous avons prouvé que votre conduite était toute simple, il s'ensuit que cette inculpation incidente est détruite. Quant au défaut de courage, je ne vois pas que l'action de Vescovato puisse l'attester : vous n'allâtes pas là pour faire sérieusement la guerre, mais pour encourager, par votre exemple, ceux qui vacillaient dans le parti opposé. Et puis, quel droit a-t-on d'exiger que vous eussiez risqué le fruit de deux ans de bonne conduite, pour vous faire tuer comme un soldat ? — Mais vous deviez être ému de voir votre maison et celles de vos amis en proie aux flammes.... ■ Bon Dieu ! quand sera-ce que les gens bornés cesseront de vouloir tout apprécier ? Laissant brûler votre maison, vous mettiez M. de Ghoiseul dans la nécessité de vous indemniser. L'expérience a prouvé la justesse de vos calculs : on vous remit bien au-delà de l'évaluation des pertes. Il est vrai que l'on se plaint que vous gardâtes tout pour vous, ne donnant qu'une bagatelle aux misérables que vous aviez séduits. Pour prouver que vous l'avez dû faire, il ne s'agit que de savoir si vous l'avez pu faire avec sûreté : or, de pauvres gens, qui avaient si besoin de votre protection, n'étaient ni dans le cas de réclamer, ni même dans celui de connaitre bien clairement le tort qu'on leur faisait ; ils ne pouvaient pas faire les mécontents, et se révolter contre votre autorité : en horreur à leurs compatriotes, leur retour n'eût pas été sincère. \\ est
donc bien naturel qu'ayant aussi trouvé quelques milliers d'écus, vous ne les ayez pas laissés échapper ; c'eût été une duperie.
Les Français, battus malgré leur or, leurs brevets, la discipline de leurs nombreux bataillons, la légèreté de leurs escadrons, l'adresse de leurs artilleurs ; défaits à la Penta, à Vescovato, à Loreto, à San-Nicolao, à Borgo, à Barbaggio, à Oletta, se retranchèrent, excessivement découragés. L'hiver, le moment de leur repos, fut pour \ous. Monsieur, celui du plus grand travail ; et si vous ne pûtes triompher de l'obstination, des préjugés profondément enracinés dans l'esprit du peuple, vous parvîntes à en séduire quelques chefs, auxquels vous réussîtes, quoique avec peine, à inculquer les bons sentiments ; ce qui, joint aux trente bataillons qu'au printemps suivant M. de Vaux conduisit avec lui, soumit la Corse au joug, obligea Paoli et les plus fanatiques à la retraite.
Une partie des patriotes étaient morts en défendant leur indépendance ; l'autre avait fui une terre proscrite, désormais hideux nid des tyrans. Mais un grand nombre n'avaient pu ni mourir ni fuir: ils furent l'objet des persécutions. Des âmes que l'on n'avait pu corrompre étaient d'une autre trempe : l'on ne pouvait asseoir l'empire français que sur leur anéantissement absolu. Hélas ! ce plan ne fut que trop ponctuellement exécuté. Les uns périrent victimes des crimes qu'on leur supposa ; les autres, trahis par l'hospitalité, par la confiance, expièrent sur l'échafaud les soupirs, les larmes surprises à leur dissimulation ; un grand nombre, entassés par Narbonne-Fritzlar dans la tour de Toulon, empoisonnés par les aliments, tourmentés par leurs chaînes ; accablés par les plus indignes traitements, ils ne vécurent quelque temps dans leurs soupirs que pour voir la mort s'avancer à pas lents. 0 Dieu, témoin de leur innocence, comment ne te rendis-tu pas leur vengeur !
Dans ce désastre général, au milieu des cris et des gémisse-