CHAPITRE V
ments de cet infortuné peuple, vous, cependant, vous commençâtes à jouir du fruit de vos peines. Honneurs, dignités, pensions, tout vous fut prodigué. Vos prospérités se seraient encore plus rapidement accrues si la Dubarry, en culbutant M. de Choiseul, ne vous eut privé d'un protecteur, d'un appréciateur de vos services. Ce coup ne vous découragea pas ; vous vous tournâtes du côté des bureaux ; vous sentîtes seulement la nécessité d'être plus assidu. Ils en furent flattés, vos services étaient si notoires!... Tout fut accordé. Non content de l'étang de Biguglia, vous demandâtes une partie des terres de plusieurs communautés. Pourquoi les en vouliez-vous dépouiller, dit-on ? Je demande, à mon tour, quels égards deviez-vous avoir pour une nation que vous saviez vous détester ?
Votre projet favori était de partager l'île entre dix barons. Comment ! non content d'avoir aidé à forger les chaînes où votre patrie était retenue, vous vouliez encore l'assujettir à l'absurde régime féodal ! Mais je vous loue d'avoir fait aux Corses le plus de mal que vous pouviez ; vous étiez dans un état de guerre avec eux, et, dans l'état de guerre, faire le mal pour son profit est un axiome.
Mais passons sur toutes ces misères-là ; arrivons au moment actuel, et finissons une lettre qui, par son épouvantable longueur, ne peut manquer de vous fatiguer.
L'état des affaires de France présageait des événements extraordinaires ; vous en craignîtes le contre-coup en Corse. Le même délire dont nous étions possédés avant la guerre, à votre grand scandale, commença à émouvoir cet aimable peuple. Vous en comprîtes les conséquences ; car si les grands événements maîtrisaient l'opinion, vous ne deveniez plus qu'un traître au lieu d'un homme de bon sens, et pis encore, si les grands sentiments revenaient à agiter le sang de nos chauds compatriotes ; si jamais un gouvernement national s'ensuivait, que deveniez-vous ? Votre conscience alors com-
mença à vous épouvanter. Inquiet, affligé, vous ne vous y abandonnâtes pas : vous résolûtes de jouer le tout pour le tout, mais vous le fîtes en homme de tête : vous vous mariâtes pour accroître vos appuis. Un honnête homme, qui avait sur votre parole donné sa sœur à votre neveu, se trouva abusé. Votre neveu, dont vous aviez englouti le patrimoime pour accroître un héritage qui devait être le sien, s'sst trouvé réduit à la misère avec une nombreuse famille.
Vos affaires domestiques arrangées, vous jetâtes un coup d'œil sur le pays. Vous le vîtes fumant du sang des martyrs, jonché de victimes multipliées, n'inspirer à chaque pas que des idées de vengeance. Mais vous y vîtes le farouche militaire, l'impertinent robin, l'avide publicain, y régner sans contradiction, et le Corse, accablé sous ses triples chaînes, n'oser ni penser à ce qu'il fut, ni réfléchir sur ce qu'il pouvait être encore. Vous vous dîtes dans la joie de votre cœur : Les choses vont bien, et il ne s'agit que de les maintenir, et aussitôt vous vous liguâtes avec le militaire, le robin et le publicain. Il ne fut plus question que de s'occupera avoir des députés qui fussent animés de ces sentiments ; car pour vous, vous ne pouviez pas soupçonner qu'une nation, votre ennemie, vous choisît pour la représenter. Mais vous dûtes changer d'opinion, lorsque les lettres de convocation, par une absurdité peut-être faite à dessein, déterminèrent que le député de la noblesse serait nommé dans une assemblée composée seulement de vingt-deux personnes : il ne s'agissait que d'obtenir douze suffrages. Vos co-associés du Conseil supérieur travaillèrent avec activité ; menaces, promesses, caresses, argent, tout fut mis enjeu : vous réussîtes. Les vôtres ne furent pas si heureux dans les communes : le premier président échoua, et deux hommes, exaltés dans leurs idées (l'un était fils, frère, neveu des plus zélés défenseurs de la cause commune ; l'autre avait vu Sionville et Narbonne, et gémissant sur son impuissance, son esprit était plein des horreurs qu'il avait vu