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CHAPITRE IV

Dezio Dezii

A l'époque où les Génois tenaient encore l'île de Corse sous leur domination, une lutte violente avait éclaté entre Serra et Serrale, villages de la piève de Moriani : deux familles s'y faisaient une guerre à outrance, les Dezii de Serra et les Venturini de Serrale.

Fatiguées enfin de leur longue vendetta, les deux familles s'engagèrent devant les parolanti à vivre en paix. Or, si vous ignorez ou si vous avez oublié ce que sont les parolanti, je vais vous l'apprendre : On appelle ainsi les braves médiateurs, que les ennemis nomment d'un commun accord pour recevoir le traité écrit, la promesse solennelle de la réconciliation, et qui doivent veiller à ce que personne ne manque à la parole donnée. Celui qui la viole est considéré comme un impie, voué à l'exécration de tous les honnêtes gens, à la colère de la Sainte-Vehme des parolanti qui feront dévaster sa maison, sa vigne et son champ.

Les Dezii et les Venturini avaient donc juré la paix, et une tranquillité parfaite régnait à Moriani. Mais comme l'esprit de discorde ne peut rester en repos, et va toujours soufflant dans les cendres pour tâcher d'y découvrir quelque étincelle, il parvint un jour, sur le marché de Serrale, à réveiller l'antique haine au cœur du vieux Venturini. Nicolao, quoique déjà avancé en âge, était aussi vigoureux que ses enfants. Il avait un regard perfide, une langue venimeuse, et sa main était prise de convulsions en serrant le poignard. Sur le marché, il rencontra Dezio, jeune homme aux formes et aux manières avenantes, l'orgueil et l'ornement de sa famille, mais d'un caractère bouillant et emporté.

Le vieillard au regard perfide lança à son ennemi le venin

de sa parole mordante, on ne sait à quel propos, car Dezio ne l'avait pas provoqué. Le jeune homme ressentit l'affront, son cœur se gonfla de honte et de colère ; mais songeant aux farolanti, à la paix jurée, aux cheveux blancs de Nicolao, il comprima les mouvements de son âme et sortit en silence du

village.

Il advint, par malheur, que le soir même les deux ennemis se rencontrèrent dans les champs. A la vue de Nicolao sans armes, Dezio jeta aussitôt son fusil contre un arbre, pour que le malin esprit ne le poussât pas à attaquer un homme sans défense ; et s'avançant vers le vieillard, il lui demanda fièrement pourquoi il l'avait insulté.

Nicolao répondit d'un ton moqueur ; et comme la discussion s'échauffa, il saisit Dezio par la poitrine et le frappa au visage. Le jeune homme recula en chancelant, et sauta sur son arme : le coup partit et le vieillard, frappé au cœur, roula sur le sol.

Le pauvre Dezio s'enfuit alors, comme chassé par le démon de la vengeance ; il bondit de roc en roc jusqu'au Monte-Cinto, où il se cacha en pleurant au fond d'une caverne.

A la nouvelle du crime, les parolanti étaient accourus. Criant anathème au meurtrier sacrilège et à toute sa race, ils s'avancèrent vers la maison de Dezio, où se trouvait la jeune épouse de ce dernier. Ils dirent à la pauvre femme d'avoir aussitôt à quitter sa demeure sur laquelle allait s'abattre la main de la justice. Et à peine l'infortunée eutelle dépassé en soupirant le seuil de la maison, que les 'parolanti y mirent le feu et la brûlèrent jusqu'aux fondements. Puis, courant aux châtaigniers et aux oliviers de Dezio, il les dépouillèrent de leur écorcc, en signe que leur propriétaire avait violé sa parole et répandu le sang, et que la malédiction du ciel était sur sa personne et sur ses biens.

Les parents de Dczio se tinrent tranquilles, car ils reconnaissaient la justice de l'exécution. Mais Luigione, fils de la victime, laissa croître sa barbe, pour montrer que son père devait être vengé ; il s'arma de sa carabine, et parcourut jour et nuit les montagnes à la poursuite du meurtrier, mais en vain. Désespérant de l'atteindre, il prit enfin du service auprès des Génois qui gardaient la tour de la Padulella. Peut-être, à l'aide de ces soldats en vedette, espérait-il arriver à découvrir son ennemi.

Mais Dczio errait au milieu d'horribles solitudes, fréquentées seulement par les renards, les cerfs et les mouflons, et changeait toutes les nuits de retraite, le cœur en proie à la tristesse et à la terreur.

Un jour, il s'embarqua pour Gênes avec des bateliers, ses amis, entra au service de la République, et passa ainsi plusieurs années en exil.

Après une longue absence, tourmenté du désir de revoir sa patrie et son épouse, il dit adieu à la vie de soldat, se pourvut à Gênes d'un sauf-conduit, et partit pour la Corse. Il se disait peut-être que le temps avait assoupi la haine de Luigione.

Il revint donc au village, où il retrouva son épouse, et s'y tint tranquille. Nul ne se doutait de son retour, car il ne fréquentait que les bois et les lieux solitaires où il était sûr de ne rencontrer personne. L'ombre du vieux Nicolao le poursuivait toujours.

Ainsi s'écoulèrent des semaines et des mois, sans qu'on soupçonnât sa présence ou qu'on parlât de lui.

Luigione, qui avail dans la montagne le renom d'un chasseur habile, dit un jour à sa femme : « J'ai rêvé cette nuit que je courais un renard : je vais partir pour la chasse, peutêtre ferai-je quelque bonne prise ? » Et, jetant son fusil sur l'épaule, il se met en route.

Un renard rouge passe rapidement devant lui, et se sauve

dans un fourré. Le chasseur s'élance à sa poursuite : il arrive dans un lieu solitaire, partout couvert de makis ; un étroit sentier, pareil au chemin tortueux d'un labyrinthe, le mène toujours plus avant dans ce triste désert.

Luigione s'arrête soudain : sous un olivier sauvage, un homme, à la figure ombragée par une longue barbe, est plongé dans un profond sommeil ; il a près de lui sa gourde et son fusil à deux coups. Luigione devient immobile comme une statue ; mais ses yeux jettent des flammes et semblent vouloir dévorer le dormeur. Un sang chaud reflue à ses joues qui se couvrent bientôt après d'une pâleur mortelle, et son cœur bat si fort qu'il pourrait bien réveiller le dormeur.

Luigione avance d"un pas, puis d'un pas encore, et regarde

fixement l'étranger Oui, c'est bien Dezio, l'assassin de

son père. Une joie sauvage passe, comme un éclair, sur la figure de Luigione, qui tire son poignard.

« Dieu, dit-il, t'a livré en mes mains ; que le sang de mon père retombe sur ta tète. . . » et il lève l'arme à deux tranchants. Mais une pensée s'interpose, comme un bon ange, entre lui et son ennemi ; et il retient le fer homicide : c On n'assassine pas un homme qui dort ! » se dit-il.

Luigione fait un bond en arrière, et crie d'une voix effrayante : «. Dezio ! Dezio ! lève-toi ! prépare-toi à combattre ! »

Le dormeur se lève en sursaut, et prend son mousquet.

« J'aurais pu te tuer dans ton sommeil, lui dit Luigione ; mais c'eût été une infamie. Allons, défends-toi ! car le sang de mon père crie vengeance. »

Dezio regarde un instant la terrible vision qui s'offre à ses yeux ; puis, i\ lance loin de lui sa carabine, tire de sa ceinture son pistolet et son poignard et les jette également dans le makis ; et se découvrant le sein, il s'écrie : « Tire, Luigione, et venge ton père : je reposerai alors tranquille dans ma fosse. Tue-moi ! »

Luigione considère avec stupeur son ennemi désarmé, et il y eut un moment de silence ; puis il dépose aussi son arme, et se dirigeant vers l'infortuné, il lui tend la main.

a: Dieu, lui dit-il, t'a livré à moi afm que je te pardonne. Que le sang de mon père soit apaisé ! Viens, sois mon hôte aujourd'hui ! »

Les deux hommes descendirent au village côte à côte ; et ils restèrent amis. Et lorsque Luigione eut de sa femme un enfant, il lui donna Dezio pour parrain, en signe que leur réconciliation était faite devant Dieu.

Bientôt après Dezio, fatigué du monde, endossa le froc, et, pendant sa longue carrière, il fut de mœurs si pures et si saintes, qu'il s'attira l'amour de tous les hommes de bien, et sa piété, partout connue dans les montagnes, y répandit les douceurs de la paix.

Lorsqu'un jour il s'endormit dans le Seigneur, de tous les villages de la contrée le peuple accourut en foule à ses funérailles ; et dans la piève de Moriani on dit encore de nos jours : Dezio le profane, Dezio l'assassin, Dezio le bandit, Dezio le moine, Dezio le prêtre, Dezio le saint.

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