‹ Histoire des CorsesChapitre 360 sur 408 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

famille n'a pas de salle pour se réunir. Ils ont donc appelé place leur plus belle rue.

Les bâtisses, ne pouvant pas s'élargir ici, se sont élevées très haut, et comme elles manquent de profondeur, elles ont des escaliers fort roides. J'ai vu sur plusieurs constructions les armes de Gènes, un lion couronné qui bondit en tenant dans ses ongles un anneau. Cet antique emblème réveille d'aussi fiers souvenirs que le nom de Doria, toujours vivant à Bonifacio. La ville possède encore, en effet, une famille Doria, ou plutôt d'Oria, car c'est ainsi qu'il faut écrire le nom de ces illustres seigneurs. Les Corses ont voué à Gênes une haine mortelle ; ce sentiment s'est comme incarné en eux : je n'avais qu'à leur parler de la République pour le voir violemment éclater. Le triste état de leur agriculture et de leur civilisation, toutes les misères physiques et morales de leur pays, ils les attribuent, souvent à tort, aux Génois. Mais chez les Bonifaciens le souvenir de Gènes est toujours en honneur, et cela s'explique par leur histoire.

On n'est pas d'accord sur l'ancien nom de Bonifacio. L'opinion générale, c'est que là se trouvait jadis le Syraciisanus portus, ou la ville de Palla3, dernière station corse mentionnée dans l'itinéraire d'Antonin. Ce fut Boniface, marquis de Toscane, qui fonda Bonifacio en 833, après une bataille navale gagnée sur les Sarrasins. Des trois tours qui s'y trouvent actuellement, la plus grande, le torrioiie, remonte à ce seigneur. La ville les porte toutes les trois dans son armoirie.

Bonifacio passa ensuite aux Pisans ; mais déjà en 1193 les Génois l'avaient arraché à leurs rivaux. Ses nouveaux maîtres le traitèrent fort libéralement : ils lui accordèrent de libres statuts qui lui permettaient de vivre comme une république indépendante sous leur protection. Le Livre Rouge de Bonifacio contient un acte signé et juré par Brancaleonc d'Oria, procurateur de Gênes, le 11 février 1321 ; en vertu duquel

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les Bonifaciens obtiennent une complète liberté de commerce et le droit de se gouverner eux-mêmes. Ils choisissent leurs Anziani (anciens), ei\epodestà que Gênes leur envoie chaque année est tenu de se conformer aux décisions de ces magistrats : il lui est interdit de lever des impôts ou d'introduire des innovations quelconques sans leur assentiment ; de maintenir en prison un coupable, fùt-il voleur, traître ou assassin, si ce dernier peut fournir une caution. Dès son arrivée à Bonifacio, le podestà est tenu de s'engager par serment à respecter les statuts de la ville. Cet acte est signé : Per Brancaleonem de Oria et per Universitatem Bonifatii inpuhlico Parlamento. C'est assez fier pour une ville qui alors comptait à peine 1,000 habitants.

Ce brave peuple sut ainsi conquérir sa liberté, qu'il conserva pendant un grand nombre de siècles.

Les Bonifaciens furent toujours traités par la Bépublique avec un grand honneur. Lorsqu'un de leurs navires entrait à Gênes et qu'il déclarait sa provenance, on avait coutume de demander à l'équipage : « Etes-vous de Bonifacio même {di Bonifazio proprio) ? )) Et cette locution s'est conservée dans le peuple qui dit encore : È di Bonifazio proprio.

Une foule de patriciens et de bourgeois de Gênes allèrent s'établir sur ce rocher, et Bonifacio devint ainsi par la langue, les mœurs et les aspirations, une véritable colonie génoise. On le reconnaît même de nos jours, non seulement aux vieilles armoiries des maisons, mais aussi par le caractère du peuple.

Ainsi que Calvi, Bonifacio resta toujours fidèle à la Bépublique ; et, au milieu de cet océan de haine contre les Génois, il est curieux de trouver en Corse comme deux îlots où le nom de Gênes était aimé. C'est une satisfaction bien due aux vaillants Génois : leur grande et superbe république a payé depuis longtemps sa dette à l'histoire ; elle n'est plus.

Le bonifacien Marzolaccio a écrit en 1625 une relation historique sur sa ville natale. Ce livre, qui a paru à Bologne,

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