CHAPITRE VI
produit beaucoup d'olives, qui ne le cèdent en rien à celles de la Balagne.
La voiture descend à la marina entre deux murailles de calcaire. On ne peut arriver à la ville même qu'à pied ou à cheval, par une lai^e rampe à gradins qui suit la pente abrupte de la falaise. Après cette ascension, on passe par deux ponts-levis et deux vieilles portes, et l'on entre enfin à Bonifacio. Toute la ville est comprise dans l'enceinte de la citadelle couronnant le plateau.
Bonifacio envoie im gracieux salut au voyageur : à l'une des tours de son antique et sombre porte, il lui montre le glorieux nom de Libertas. Ce mot, je l'ai vu souvent inscrit sur les tours et les Hôtels de Ville italiens, comme l'ironie la plus lamentable du présent ; je l'ai lu sur mainte bannière où il ne me semblait qu'une vaine ostentation. Mais ici, au front de cette tour antique, qui peut nous raconter tant de brillants exploits, il se présente noblement. J'entrai donc dans la ville avec le sentiment joyeux que j'allais visiter de libres et vaillants citoyens ; car, même de nos jours, les habitants de Bonifacio passent pour les plus républicains, les plus actifs et les plus religieux des Corses.
La position de Bonifacio est fort curieuse. Qu'on se figure au bord de la mer un énorme rocher blanchâtre, à couches horizontales, affectant la forme d'une pyramide renversée, dont la base, tournée vers le ciel, porte la ville, la forteresse et les tours, et l'on se fera une idée de ce Gibraltar corse.
Le roc a une face caverneuse. Communiquant à la terre par un point, il est exposé de deux côtés à la pleine mer du détroit, et touche par un troisième aux eaux du chenal bordé d'escarpements abrupts, inaccessibles, qui constitue la baie et le port, et sert, en môme temps, de fossé à la citadelle. Les vagues furieuses ont rongé tout autour le pied du rocher et produit les figures les plus singulières. Sur plusieurs points, le rivage s'élève tout-à-fait à pic, de sorte que vue
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d'en bas, c'est-à-dire du côté de la mer, cette haute falaise a un aspect effrayant. J'étais descendu pour la considérer : près de moi, les flots faisaient rage ; au ciel passaient de sombres nuées; et le colosse de pierre semblait vouloir s'ébranler et crouler sur ma tête, illusion d'autant plus naturelle que le roc ne tient plus qu'en partie à sa base, et que ses couches calcaires, noircies par le temps, s'avancent çà et là dans l'espace. En voyant Bonifacio, je compris bien qu'Alphonse d'Aragon n'eût pas pu s'en emparer.
La ville compte 3,380 habitants. La plupart des maisons remontent aux Pisans ou aux Génois. Vieilles et dévastées, elles ressemblent parfois plutôt à des ruines qu'à des habitations. Construites naturellement avec la pierre de l'endroit, elles sont toutes blanches, ainsi que les remparts et les tours. Il me serait difficile de donner une idée exacte de la ville ; il est presque impossible, en effet, de décrire ce labyrinthe de rues étroites où le vent de mer vient s'engouffrer en soulevant de continuels tourbillons de blanche poussière et par lesquelles on monte, on descend, on s'égare sans cesse, parfois surpris à l'étrangeté du spectacle lorsque, par une échappée soudaine, on découvre à ses pieds la mer aussi bleue que la voûte céleste qui s'arrondit au-dessus d'elle. Ici ce sont des poutres qui vont d'une maison à l'autre, là de sombres passages établissant une communication entre des ruelles.
Le vent siffle, et les vagues mugissantes déferlent contre les rochers. On est à l'étroit, on se sent mal à l'aise. Le soldat qui est là tout seul, montant la garde près de la ronde tour, se promène mélancoliquement en long et en large au milieu de blancs tourbillons de poussière. Je cherche une place publique pour me trouver avec la foule. Il n'y en a point. Cependant, la rue principale porte le nom de Piazza Doria; car les Bonifaciens ont senti le besoin d'avoir un forum, sans lequel une ville est comme une maison où la