‹ Histoire des CorsesChapitre 382 sur 408 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

la tour. Ils persistèrent dans leur refus. Nous partîmes donc à l'aventure, mon compagnon de fort mauvaise humeur et moi assez ennuyé de me voir accueillir de la sorte dans la première colonie romaine où j'eusse mis les pieds, malgré les deux grands Césars dont je suis particulièrement l'ami. Cependant nos Syllaniens, pris d'un beau mouvement de pitié, coururent après nous en criant : « Entrate pure ! » et nous, tout heureux de pouvoir pénétrer dans le Château (c'est un petit fort quadrangulaire sans ouvrages de défense et même sans fossé), nous grimpâmes vite par les gradins de pierre au quartier de la petite garnison.

Les pauvres douaniers mirent bientôt le fusil sur l'épaule et allèrent avec leur chien au bord de l'étang de Diana faire la chasse aux contrebandiers. Leur service est dangereux : on les change tous les quinze jours pour les soustraire aux atteintes de la fièvre. Je m'étendis sur le parquet et tâchai de m'endormir ; mais la chaleur suffocante m'empêcha de fermer l'œil. Aussi, ne pouvant plus tenir, je revins à la voiture, où l'air, avec ses miasmes empestés, m'apporta du moins quelque fraîcheur. C'est ainsi qu'à Aleria, devant l'église à laquelle Pietro Cirneo fut autrefois attaché, je passai une nuit extraordinaire, bien faite pour rappeler le temps de Sylla ; et songeant aux causes de la grandeur et de la décadence de Rome, je me représentai le puissant dictateur, et surtout ses festins somptueux, où des fontaines de sauces délicieuses coulaient parmi d'excellents pâtés de foie de poisson. Car la faim me tourmentait, et je n'avais presque rien à mettre sous la dent. Ce fut en somme une nuit infernale, pendant laquelle je m'écriai plus d'une fois en soupirant :

Aleria, Aleria !

Chi non amniazza vituperia.

(Aleria, Aleria ! elle maltraite ceux qu'elle ne tue pas). Telle

est l'épigramme que les Corses ont composée contre la ville, et elle me semble bien convenir à une colonie de Sylla.

Le jour parut enfin. Je sautai hors de la voiture et me rendis compte de la situation d'Aleria. Elle est admirablement choisie. La ville couronne un mamelon qui commande la plaine et d'où l'on jouit d'une vue splendide sur l'étang de Diana, le Stagna del Sale, la mer, et les îles à l'horizon. De superbes montagnes, en forme de pyramides, ferment la perspective du côté de la terre.

C'était une matinée ravissante : l'air et la lumière avaient de douces caresses, et le regard s'étendait libre et sans entraves sur cette belle contrée pleine des souvenirs de Rome et plus encore de l'antique Phénicie. De nos jours Aleria ne compte qu'un petit nombre de maisons groupées autour du château génois. L'ancienne ville occupait plusieurs collines et se prolongeait dans la plaine des deux côtés du Tavignano ; son port était Diana, comme le montrent les anneaux de fer que l'on voit encore à l'entrée de cet étang. Je parcourus les ruines, fort rapprochées de la route. Toutes les collines environnantes sont couvertes de pierres et de débris de murs ; mais nulle part je n'ai trouvé un ornement, un chapiteau, une frise, partout des matériaux informes et grossiers. On voit bien çà et là quelques restes de voûtes, les gradins d'une arène, une ruine que le peuple décore du nom de Casa reale ou Maison prétoriale... J'ignore sur quoi repose la dernière assertion : ces débris ne disent plus rien ; ils ne font pas même conjecturer à quelle époque remonte l'édifice. A en juger par son périmètre, Aleria devait avoir environ 20,000 âmes. On a découvert dans les champs bon nombre de vases et de médailles du temps des Romains ; des bergers m'ont dit même qu'un individu avait trouvé une monnaie d'or trois jours auparavant. Mais l'un des douaniers, revenu de son excursion, excita surtout ma curiosité en me disant avoir vu deux plaques de marbre avec une inscription

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que personne ne pouvait déchiffrer. « Ces pierres, ajouta-t-il, se trouvent renfermées quelque part, mais j'ai pris copie de l'inscription. » Il tira son carnet : c'étaient deux inscriptions latines, reproduites par ce digne archéologue en caractères vraiment phéniciens ; j'eus beaucoup de peine à reconnaître dans l'une une inscription votive du temps d'Auguste et dans l'autre une inscription tumulaire.

C'est tout ce que j'ai trouvé à Aleria, l'antique colonie des Romains.

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