ALERIA, COLONIE DE STLLÂ
En approchant de la rivière du Fiumorbo, on aperçoit de loin en loin de grandes maisons, qui ressemblent à des palais. Quelques-unes ont été construites par des spéculateurs français qui ont fait banqueroute parce qu'ils n'entendaient rien aux affaires ; d'autres font partie de riches domaines, de vrais comtés par leur étendue ; de ce nombre est le Migliacciaro, dans le canton de Prunelli, ancienne propriété de la famille Fiesco de Gênes, qui appartient actuellement à une compagnie française.
Le Fiumorbo prend sa source dans la plus haute masse montagneuse de la Corse et débouche au-dessus de l'étang de Graduggine. C'est à la nature de son cours qu'il doit son nom de fleuve aveugle : comme un aveugle, il rôde longtemps dans la plaine avant de trouver en tâtonnant une issue vers la mer. On dit que la contrée comprise entre ce cours d'eau et le Tavignano est la plus fertile de la Corse.
Le soir, la température changea brusquement, et de chaude et sèche qu'elle était, elle devint froide et chargée d'humides vapeurs. Sur plusieurs points l'air était traversé de brouillards pleins d'émanations putrides. Un tombeau sur la route excita ma curiosité. Dans ce désert il semblait vouloir rappeler quelque fait mémorable. C'était un monument élevé à un entrepreneur de routes, assassiné par un paysan jaloux de lui voir courtiser une jeune fdle dont lui-même briguait la
main. Il n'y a rien qui nous attire autant que l'histoire du cœur. Une simple tragédie d'amour a sur l'imagination populaire la même puissance qu'une action héroïque, et souvent de longs siècles ne peuvent en effacer le souvenir. Le cœur a ainsi ses annales. Les Corses sont des démons de jalousie : ils vengent l'amour de môme que le sang. Voici ce que m'a raconté mon compagnon de route : Un jeune homme avait délaissé une jeune fille pour une autre. Il était un jour assis sur la Place de son village et jouait aux dames. La femme trahie survient : elle l'accable d'imprécations, tire un pistolet de son sein et lui loge une balle dans la tête. — Une autre jeune fille abandonnée dit un jour à son ancien adorateur : « Si tu en épouses une autre, tu n'en jouiras pas longtemps. » Deux années s'écoulent. Le jeune homme conduit une épouse à l'autel ; mais quand ils sortent de l'église, l'amante outragée le renverse d'un coup de feu, et le peuple de s'écrier alors : « C'est bien fait ! » (Biva a so faccia !) — La justice condamna la coupable à trois mois de prison. Bien des jeunes gens briguèrent sa main ; quant à la jeune veuve de la victime, personne ne la demande en mariage.
Les femmes corsés, qui entonnent de sanguinaires chants de vengeance, sont aussi capables de faire la guerre, armées de pistolets et de fusils. La victoire que les Corses remportèrent à Borgo sur les Français fut due en très grande partie, dit-on, à la bravoure des femmes indigènes. A la bataille de Pontenovo, elles luttèrent aussi vaillamment, et l'histoire de la courageuse épouse de Giulio Francesco de Pastoreccia, qui pendant cette action ne quitta jamais son mari, est encore dans toutes les bouches. Elle en vint aux mains avec un officier français qu'elle terrassa et fit prisonnier ; mais voyant la déroute de ses compatriotes, elle lui rendit la liberté en disant : « Souviens- toi que vaincu par une femme corse, tu as reçu d'elle ta liberté et tes armes. »
Au-delà du Fiumorbo commence le bassin du Tavignano,
rivière qui se jette dans la mer près d'Aleria, au-dessous de l'étang de Diana. Je voulais quitter là ma voiture, car on m'avait remis à Sartène une lettre de recommandation pour le propriétaire de Casabianda, riche domaine situé non loin d'Aleria et appartenant au capitaine Franceschetti, fils du général que j'ai fait connaître en racontant les derniers jours de Murât. Mais M. Franceschetti se trouvait hélas ! sur le continent, et j'eus le regret de ne pouvoir faire la connaissance de cet homme actif, qui m'aurait certes fourni plus d'un renseignement utile sur son pays.
La imit nous surprit quand nous n'étions plus qu'à quelques pas d'Aleria, l'ancienne colonie de Sylla. On distinguait encore la petite ville avec sa rangée de maisons et son château couronnant la colline située au bord du chemin. Dans l'espoir que nous y trouverions peut-être uae locanda, nous descendîmes de voiture pour y diriger nos pas.
La scène qui nous entourait me parut bien en harmonie avec les souvenirs de Sylla : partout, dans la nuit, un silence de mort ; à nos pieds, une plaine déserte remplie de miasmes pestilentiels ; derrière le château, de ténébreuses montagnes ; çà et là des makis embrasés jetant à l'horizon comme des lueurs de cités en flammes ; le village morne et sans lumières. Mais un chien se mit enfin à aboyer, et nous vîmes venir à nous toute la population d'Aleria composée pour lors de deux seuls doganieri. La crainte de la malaria avait fait fuir les habitants à la montagne : toutes les portes étaient closes à l'exception de celle de la tour où couchaient les douaniers. Nous y demandâmes l'hospitalité pour une nuit : nos chevaux refusaient tout service, et il n'y avait point de villages dans les environs. Mais ces braves Cornéliens repoussèrent notre humble requête, disant qu'ils craignaient les reproches du capitaine et qu'ils allaient d'ailleurs faire bientôt leur tournée. Nous les conjurâmes au nom de la Madone de ne pas nous exposer à la fièvre, et de nous accorder un abri dans