CHAPITRE m
grave, debout au bord de la mer où l'on voit une île s'élever à l'horizon.
On trouve aussi un intéressant portrait de Théodore dans un petit livre allemand imprimé à Francfort en 1736, avec ce titre : « Sur la vie et les gestes du baron Théodore de Neuhofen et sur la République de Gênes par lui offensée, relation de Giovanni de San-Fiorenzo. » La vignette montre Théodore en costume espagnol. On aperçoit dans le fond une ville entourée de murailles, probablement Bastia, et devant elle trois hommes représentés fort drôlement, l'un pendu à une potence, l'autre empalé, et le troisième en train de se faire écarteler.
L'entrée en scène de Théodore et sa romanesque élévation au trône de Corse occupaient alors tous les esprits. On le voit bien par le petit livre en question qui parut l'année même de cet événement. Comme c'est le seul ouvrage allemand dont je me sois servi pour mes études sur les Corses, je vais en donner quelques extraits.
Voici la description que l'auteur fait de l'île à cette époque :
(( La Corse est l'une des plus grandes îles de la Méditerranée, et se trouve au Nord de la Sardaigne. Elle a à peu près 25 milles allemands de long et 12 de large. L'air qu'on y respire n'est pas précisément regardé comme très sain ; mais le sol y est très fertile, quoique souvent pierreux et couvert de montagnes. Les habitants sont renommés pour leur courage et leur adresse dans les armes ; mais on leur reproche aussi d'être méchants, vindicatifs, pillards et cruels. On les dit en outre grossiers, ce que je ne contesterai pas. »
D'après ce livre, l'arrivée de Théodore en Corse aurait été annoncée le 5 avril, par des lettres de Bastia, dans les termes suivants :
320 COR&ICA
« Il vient d'entrer au port d'Aleria un vaisseau anglais appartenant, paraît-il, au consul d'Angleterre à Tunis. Il avait à son bord un personnage à l'air fort distingué, que les uns donnent pour un prince royal, d'autres pour un lord anglais, d'aucuns même pour le prince Ragotzy. Ce qui semble hors de doute, c'est qu'il est catholique romain et s'appelle Théodore. Gomme les chrétiens qui voyagent en Turquie, il porte une longue robe doublée, de couleur écarlate, perruque et chapeau, canne et épée. Il a à sa suite 2 officiers, 1 secrétaire, 1 aumônier, 4 surintendant, 1 intendant, 1 maître-queux, 3 esclaves et 4 laquais ; il a apporté en outre de Barbarie et fait débarquer 10 canons, plus de 7,000 fusils, 2,000 paires de souliers, un grand nombre de provisions de toute espèce, dont 7,000 sacs de farine, et plusieurs caisses de monnaies d'or et d'argent, entre autres un coffre solide, recouvert de tôle avec poignées en argent, rempli de sequins et de demi-sequins, trésor évalué à un miUion de pièces de huit environ. Les chefs corses ont accueilli ce personnage avec grand honneur : ils lui ont conféré le titre d'Excellence et de vice-roi, et celui-ci a déjà nommé quatre indigènes colonels avec un traitement de 100 pièces de huit par mois, formé 20 compagnies, et fait remettre à chaque simple soldat un fusil, une paire de souliers et un sequin. La solde mensuelle des capitaines n'est, pour le moment, que de 11 pièces de huit ; mais quand les compagnies seront au complet, elle sera portée à 25. Théodore a établi sa résidence à Gampoloro, dans le palais épiscopal, devant lequel montent la garde 400 hommes avec 2 canons. Il va, paraît-il, se rendre bientôt en Gasinca, non loin de San-Pellegrino ; à l'arrivée des gros vaisseaux qu'il attend le 15, il réunira toutes ses forces de terre et de mer, et attaquera les Génois. Dans ce but il lèvera encore de nombreuses compagnies. On assure qu'il a été envoyé ici par des potentats catholiques