‹ Histoire des CorsesChapitre 401 sur 408 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le Corse.

Etranger ! les ancêtres, je les rencontrai jadis sur mes pas ;

— je les plongeai, à Calenzana, dans l'éternel sommeil. — Pourquoi viens-tu troubler mon repos ? Pendant deux mille ans — j'ai combattu sans trêve, n'ayant d'autre plaisir que la lutte, — pendant deux mille ans j'ai tenu têle — aux envahisseurs de mon pays. — Au Col de Tenda j'abattis les Romains : — les champs en portent encore les traces. — J'attaquai les flottes du carthaginois Asdrubal ; — les guerriers étrusques, je les dispersai comme des grains. — Le Maure rapace pénétra dans nos golfes, — trahia au loin nos femmes et nos enfants, — promena dans nos demeures la rouge flamme dévorante ; — je courus à lui, et après une lutte terrible, la victoire me resta. — La conque marine m'appela de nouveau aux armes ; — d'autres ennemis s'étaient abattus sur notre sol, — des Lombards, des Turcs, des Aragonais. — Mon sang coula à flots, — ma maison s'en alla en poudre ; — mais je ne pleurai point : — la liberté me restait. — Alors vint le Génois... Oh malédiction ! — L'Italie jeta son fils dans les fers ! — Tu regardes mon pays et déplores tant de désolation : — ces campagnes désertes, ces ports sans navires, — ces villages couverts de lierre et presque détruits ? — Sache-le, c'est un fruit des Génois. — Tu entends, sur le golfe, aux sons de la cithare — s'unir le vocero comme un long gémissement. — Et ces notes toujours plaintives causent ta surprise ? — Sache-le, elles me viennent des Génois. — Un coup de feu retentit dans la montagne ; tu vois tomber la victime obscurément baignée dans son sang, — et tu frémis de ce monstrueux esprit de vengeance?

— Sache-le, je le tiens des Génois. — Tu vois maintenant ce que j'ai souffert... — Mais c'est moi qui ai creusé à

Gênes une fosse. — Si tu la visites un jour, tu diras : — 0 Gênes, j'ai vu l'île de Corse, ton tombeau. — Ce fut un combat féroce, d'une cruauté inouie. — Le marchand livra mon pays aux mains de la France, — comme une terre qu'on achète pour de l'or ; — et le monde lâche assista paisiblement à ce marché ! — Ecoute étranger ! Sur les hauteurs de Pontenovo, — je tombai victime des instruments de la tyrannie ; — les yeux pleins de larmes, je m'éloignai sanglant du champ de bataille, — me traînant jusqu'au faîte des montagnes, comme un fauve blessé. — Et maintenant je suis las. — Ce m'est bien permis après de tels combats. — Laissemoi donc me reposer à l'ombre de cet olivier !

L'étranger.

Dieu me garde de t' adresser une parole amère ! — je n'ai voulu que compatir à la malédiction qui te poursuit, — ô toi, vaillant précurseur de nos luttes sanglantes, — qui te reposes de tes glorieux combats ! — Tu peux bien te reposer ! — Alors que l'Europe était plongée dans le sommeil, — toi seul, pendant de longues nuits, — tu veillais sur ton âpre rocher ; — toi seul luttais pour les droits de l'homme, — quand le reste du monde en avait perdu le souvenir. — J'ai entendu l'appel de tes aïeux, — la voix grave de Pascal Paoli — m'invitant à donner par ma parole — un nouveau lustre à l'image voilée de tes vieux héros. — Si tes sanglantes discordes m'ont parfois rempli d'une muette horreur, — ou d'un profond sentiment de tristesse, — ton héroïsme m'a pénétré d'admiration, — et tes poétiques complaintes, je les ai emportées dans mon cœur, — où elles résonnent comme des cloches argentines. — Et lorsque, assis au pied de tes pics gigantesques, — je voyais le torrent rouler dans les nuages, — la nature versait toujours sur ma tête sa coupe

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éthérée, — et mon esprit s'ouvrait à la lumière... — 0 Corse, encore un adieu, en attendant que sur la vague mobile — se gonfle la voile de mon vaisseau errant ! — Que Dieu te récompense de tes dons, — de tes fruits, de ton vin délicieux, de ton aimable hospitalité ! — Puisse ton olivier ne jamais te refuser ses richesses, — tes jardins se couvrir tous les ans pour toi de beaux fruits ; — que le maïs dore toujours tes plaines, — et que le soleil consume la malédiction de ta vengeance, — et sèche enfin le sang généreux qui inonde cette terre de héros ! — Que tes fils héritent de l'énergie de tes ancêtres, — que tes filles conservent la pureté de tes torrents ! — Qu'entre elles et les mœurs efféminées de tes vainqueurs — s'élève toujours le granit de tes montagnes !

— Adieu, Corse, adieu ! Puisse ta gloire toujours resplendir,

— et la vertu de tes pères se retrouver dans leurs derniers neveux ! — Que jamais l'étranger visitant tes montagnes ne s'écrie tristement : — « Héroïsme de Sampiero, tu n'es plus qu'un nom ! y>

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