CHAPITRE IV
Cependant Gênes, que l'Empereur, à cause de ses propres embarras en Pologne, ne pouvait plus soutenir, eut recours aux moyens extrêmes. Pour arrêter la rébellion, elle envoya dans Tile, l'un après l'autre, Félix Pinelli, l'ancien et cruel gouverneur, et Paul-Baptiste Rivarola, son plus vaillant général, à qui elle confia toutes ses forces disponibles.
La situation des Corses était désespérée : ils manquaient absolument du nécessaire; les ressources nationales étaient épuisées, et les croisières génoises empêchaient toute importation. Leur dénûment était si grand qu'ils offrirent la paix ; Gênes la repoussa.
L'ile, entièrement bloquée, n'avait plus aucun commerce; des navires venant de Livourne avaient été capturés ; la poudre, les armes, les canons surtout, faisaient défaut. Au moment où la misère était à son comble, deux navires étrangers vinrent jeter l'ancre dans le golfe de l'Ile-Rousse et débarquer une grande quantité de provisions de bouche et de munitions de guerre : c'étaient des présents de mystérieux inconnus. Les capitaines refusèrent toute récompense, ne demandant qu'un peu de vin du pays, pour le boire à la prospérité du brave peuple corse. Puis ils reprirent la mer, au milieu des acclamations bruyantes et des bénédictions du peuple, que le désir de voir ses bienfaiteurs étrangers avait attiré en grand nombre sur la côte.
A cette légère marque de la sympathie étrangère, la Corse ressentit une joie indicible, une véritable ivresse, et toutes les cloches des villages sonnèrent de joyeux carillons. Les populations se dirent que la Divine Providence, que laVierge Marie envoyait à leur pauvre pays des anges sauveurs, qu'une puissance étrangère daignait enfin les prendre sous sa protection. L'effet moral de cet événement fut tel que Gênes craignit ce que les Corses espéraient et négocia aussitôt la paix. Mais alors les Corses la repoussèrent. -
Ces vaisseaux avaient été envoyés par quelques Anglais magnanimes, ardents amis de la liberté et de ses hûi oïques
défenseurs. La révolte de l'Amérique du Nord devait bientôt mettre leur générosité en opposition violente avec leur patriotisme.
Grâce aux munitions anglaises, les milices nationales purent prendre Aleria d'assaut et s'emparer de quatre canons ; elles allèrent ensuite assiéger Calvi et Bastia. Mais leur position devenait chaque jour plus critique : toutes les ressources tarissaient et aucune puissance étrangère ne venait à leur secours. Dans ces jours de détresse, les esprits étaient en proie à une espèce d'exaltation religieuse ; les Corses ressemblaient aux Juifs sous les Machabées, attendant l'arrivée d'un messie.