CHAPITRE IV
vait donc en présence de Gênes, tenant en main un traité de paix régalier. :\Iais à peine les deux mortels ennemis se. regardèrent-ils en face, qu'ils coururent de nouveau aux armes. Entre le Corse et le Génois il n'y avait désormais de possible qu'un combat à outrance. Pendant ces longs siècles de luttes, la haine était devenue chez eux comme une seconde nature. L'astucieux Génois, avide de vengeance, avait devant lui le Corse orgueilleux, implacable, méfiant, tout plein du sentiment de son indépendance et de sa force éprouvée en mainte bataille. Il suffit de quelques arrestations, de quelques tentatives d'assassinat pour mettre en un instant le peuple entier sous les armes. Il se réunit à Rostino autour d'Hyacinthe Paoli de Morosaglia, homme remarquable, orateur, poète, habile politique et doué en outre, d'une impétueuse bravoure et d'une inébranlable fermeté : formés à la rude école du malheur et des armes, les Corses devaient bientôt étonner l'Europe. La population de Rostino proclama généraux Hyacinthe Paoli et Castineta. Les chefs étaient trouvés, mais leur nomination ne pouvait être définitive.
A peine ce mouvement, prélude d'une nouvelle guerre, eut-il éclaté, que le brave Giatferri se jeta sur un navire et débarqua en Corse. On prit d'assaut Corte, où se tint la première assemblée populaire. La guerre contre Gênes y fut proclamée à l'unanimité, et l'on décida de se mettre sous la protection de Sa Majesté Catholique le roi d'Espagne, dont la bannière flotta bientôt sur les murs de la ville. Le chanoine Orticoni, envoyé à la cour de Madrid, y exposa les vœux de la population.
Don Louis Giatïerri, réélu général, parvint à arracher aux Génois le pays tout entier, à l'exception des places fortes maritimes (1734) ; puis, réunissant à Corte une consulte générale (janvier 4735), il obtint de s'adjoindre pour collègue Hyacinthe Paoli. Le soin de rédiger les statuts du nouveau gouvernement fut confié à l'avocat Sébastien Costa. Cette mémorable assemblée, après avoir | luclamé
la Corse indépendante et à jamais séparée de la Piépublique de Gênes, donna les bases suivantes à la future constitution. L'assemblée populaire, source de toute loi, prendra une part directe au gouvernement ; une Junte, composée de six membres, nommée par le parlement et renouvelable tous les trois mois, devra, avec les généraux, représenter le parlement lui-même ; un comité, composé de quatre membres, s'occupera de la justice, des finances et du commerce. La Junte suprême sera chargée de faire un code de lois.
Telle est, à grands traits, la Constitution projetée par le Corse Sébastien Costa en l'année 1735, c'est-à-dire à une époque où les lois étaient partout empreintes de la plus grossière barbarie ; elle fut adoptée par un peuple dont le continent européen entendait parler de temps en temps, d'une manière vague et confuse, comme d'une terrible horde de sauvages. Cela prouve que ce qui guide les hommes à la liberté et à l'indépendance, ce n'est pas toujours la science, la richesse ou l'éclat des événements, mais plus souvent peut-être la pauvreté, le malheur et le patriotisme. Ainsi, un petit peuple obscur, sans littérature, sans industrie, avait, par sa seule force, surpassé en sagesse politique et en humanité toutes les nations civilisées de l'Europe ; sa constitution n'était point sortie des systèmes philosophiques, mais des besoins matériels du pays.
Giafîerri, Ceccaldi et Hyacinthe Paoli se trouvaient tous les trois à la tête de la nation. Orticoni, revenu de sa mission d'Espagne, leur apporta la réponse du roi catholique, lequel refusait de prendre la Corse sous sa protection, déclarant toutefois qu'il ne soutiendrait jamais avec ses troupes les prétentions de la République. Les Corses ne pouvaient plus désormais compter que sur eux-mêmes : à l'exemple de quelques républiques italiennes du moyenâge, ils se mirent alors sous la protection de la Sainte- Vierge, dont l'image fut placée sur le drapeau national, et nommèrent Jésus-Christ leur gonfalonier ou porte-étendard.