‹ Histoire des CorsesChapitre 53 sur 408 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

tement dévoilé, elle s'empressa de le tourner en ridicule dans des pamphlets qui le représentaient comme un chevalier d'industrie, criblé de dettes. Théodore répondit dignement, en véritable roi, mais avec une rudesse et un esprit tout-à-fait germaniques. Puis, marchant en personne sur Bastia, il combattit comme un lion sous les murs de cette ville et, ne pouvant parvenir à s'en emparer de vive force, il en fit le siège. Il parcourut aussi l'intérieur de l'ile, anéantit plusieurs détachements ennemis, et traita avec une rigueur inexorable les places fortes tombées en son pouvoir ; les Génois furent bientôt acculés dans leurs forteresses du littoral. Pour se tirer de cette situation difficile, ils eurent recours à des moyens odieux. Ayant formé, avec des bandits, des esclaves de galères, des assassins, une bande armée de quinze cents hommes, ils déchaînèrent ce rebut de la société contre les populations. Ces brigands que l'on appelait Vittoli, du nom de l'assassin de Sampiero, ou bien Oriimdi, parcoururent la Corse où ils commirent de monstrueuses atrocités.

Cependant Théodore travaillait avec une activité infatigable à relever le royaume. Il établit des salines et des fabriques d'armes et d'étoffes, cherchant partout à ranimer l'industrie, à attirer les étrangers par des avantages commerciaux, et à tenir en échec les croisières génoises au moyen de navires armés en course. Le drapeau national, vert et jaune, portait la légende : In te, Domine, speravi. Le Roi fit aussi battre monnaie ; c'étaient des pièces d'or, d'argent et de cuivre, portant d'un côté un écusson entouré de branches de laurier et surmonté d'une couronne avec les initiales T. R., et de l'autre : Pro bono et libertate. Les curieux du continent payaient ces pièces trente fois leur valeur. Mais rien ne put arrêter la misère croissante ; et les secours promis ne venant pas, le peuple commença à murmurer. Théodore parlait toujours de la prochaine apparition d'une flotte amie, qui n'arrivait pas parla raison bien simple qu'elle n'existait pas.

Lorsque les réclamations devinrent plus pressantes, le roi réunit le parlement à Casacconi (2 septembre) ; il déclara qu'il déposerait la couronne si, à la fm du mois d'octobre, il ne recevait point de secours, ou bien qu'il se rendrait lui-même sur le continent pour en hâter l'expédition. Il était ainsi dans la situation fâcheuse où se trouva, parait-il, Cristophe Colomb lorsque la terre promise tardait à se montrer.

Sur la proposition du roi, le parlement adopta un nouveau système de finances, un impôt foncier, et se sépara. Théodore monta alors à cheval pour visiter le delà des monts. Dans cette partie de la Corse, qui avait été la principale résidence des seigneurs, la noblesse conservait encore ses anciennes prétentions. Luca Ornano, accompagné des plus grands personnages de la contrée, reçut le monarque et le conduisit en grande solennité jusqu'à Sartene. Là Théodore eut l'idée princière de fonder un nouvel ordre de chevalerie ; mais cette pensée était en même temps poUtique, et nous voyons qu'en somme le baron allemand ne fut pas moins homme d'Etat que d'autres parvenus avant ou après lui, qui ont régné sur de plus vastes contrées. Ce nouvel ordre de chevalerie s'appelait l'Ordre de la Délivrance (liberazionej ; le roi en était le grand-maitre et nommait les chevaliers. En moins de deux mois l'ordre compta, dit-on, plus de quatre cents membres, dont plus du tiers étaient des étrangers, qui avaient brigué cette distinction par amour de la nouveauté ou par estime pour le brave peuple corse. Un tel honneur coûtait assez cher: d'après les statuts, tout chevalier devait, à son entrée dans l'Ordre, verser 1,000 scudi, dont il retirait pendant sa vie le 10 0/0. C'était là un emprunt sur la vanité, une excellente opération financière. Pendant son séjour à Sartene, le Roi accédant au désir de la noblesse ultramontaine, dispensa d'une main prodigue les titres de comte, de baron et de marquis, et les descendants des Ornano, des Istria, des Rocca et des Leca s'en re-

Page 1