CHAPITRE VI
tournèrent chez eux tout consolés par ces titres pompeux.
Pendant qu'il affirmait ainsi sa royauté et peuplait l'ile de chevaliers et de comtes, comme si en une nuit la pauvre Corse se fût transformée en un empire florissant, Théodore était en proie aux plus cruelles angoisses. [1 était, en effet, contraint de reconnaître qu'il portait une couronne de théâtre et que de vains fantômes l'entouraient de toutes parts. La flotte, tant de fois annoncée, ne paraissait point, parce qu'elle n'existait que dans l'imagination de Théodore, à qui elle donnait plus de tracas qu'une flotte réelle de deux cents vaisseaux ennemis bien équipés. Le roi commençait à se sentir mal à l'aise. Un certain nombre de mécontents (on les appelait indifferenti), organisés par Aïtelli et Raffaefli, auxquels s'était joint Hyacinthe Paoli lui-même, avaient déjà battu les troupes royales, et le royaume de Théodore semblait près de crever comme une bulle de savon. Giafferri seul put, pour quelque temps encore, conjurer la crise fatale.
Ce fut alors que, pour éviter une catastrophe imminente, le roi jugea prudent de quiter l'ile. 11 ne partit pas en fugitif, mais comme un prince qui se rendait en terre ferme pour hâter lui-même l'expédition des secours attendus. Après avoir convoqué une diète à Sartene, il annonça offlciellement son prochain départ, et dit quelles étaient ses intentions ; il institua un conseil de régence composé de Giafferri, Hyacinthe Paoli et Luca d'Ornano, nomma 27 barons et comtes gouverneurs de provinces, publia un manifeste, et le 11 novembre 1736, accompagné d'une foule nombreuse, il se rendit à Aleria, où il s'embarqua sous pavillon français avec son grand chancelier le baron Costa et quelques officiers de sa maison. Un corsaire génois l'aurait enlevé en vue de son royaume et conduit à Gênes, s'il n'eût été couvert par le drapeau de la France. Le roi, désirant garder l'incognito, débarqua à Livourne déguisé en abbé ; de là il se rendit à Florence, à
liO histoirh: des corsks
Rome et à Naples et, après avoir laissé dans cette dernière ville son chancelier et ses officiers, il s'embarqua pour Amsterdam, d'où ses sujets devaient bientôt, disait-il, recevoir de bonnes nouvelles.