‹ Histoire des CorsesChapitre 59 sur 408 · CHAPITRE vm · texte numérisé non relu

CHAPITRE vm

10 août 1746, le peuple assemblé proclama de nouveau son indépendance, nomma Gaffori, Venturini et Matra généraux et protecteurs de là nation, et invita tous les émigrés à rentrer. Mais l'espoir qu'on avait mis dans les secours de la Sardaigne fut bientôt déçu : les troupes fournies par cette puissance étant insuffisantes, Bastia retomba sous la domination génoise et Rivarola dut se réfugier à Turin.

Le Sénat s'adressa alors au cabinet de Versailles pour obtenir de nouveaux secours. En 1748, deux mille hommes de troupes françaises arrivèrent dans l'ile, sous les ordres du général Cursay, et leur soudaine apparition remplit les malheureux Corses d'un profond étonnement. Mais comme la paix d'Aix-la-Chapelle venait de leur Ôter l'espoir d'être soutenus parla Sardaigne, ils consentirent à accepter la médiation du roi de France.

Cursay avait un noble caractère : il était humain, bienveillant et juste. A peine les Corses purent-ils l'apprécier, qu'ils l'aimèrent du fond du cœur et remirent en toute confiance leurs intérêts dans ses mains. Grâce àla médiation française ils conclurent, en juillet 1751, un traité de paix fort avantageux, lequel leur accordait plus de droits qu'ils n'avaient pu en obtenir jusqu'alors, et sauvegardait, avant tout, leur nationalité. Mais par cela même Cursay s'était attiré la haine des Génois, qui se montrèrent bientôt ses ennemis déclarés. Des émeutes sanglantes éclatèrent, et le favori du peuple aurait sans doute perdu la vie dans les troubles d'Ajaccio, si le brave Gaffori n'était accouru à son aide. Les Génois le calomnièrent alors à la cour de Versailles, en le représentant comme la cause de ces désordres continuels, comme un intrigant, un mandataire infidèle, et donnèrent même à entendre qu'il aspirait au trône. On les crut : le noble général fut rappelé en France et enfermé, comme prisonnier d'Etat, dans la tour d'Antibes, pour y attendre l'issue de son procès.

La disgrâce de Cursay rendit les Corses furieux. Les deux côtés des monts se soulevèrent et coururent aux

armes, et l'assemblée populaire, qui se réunit à Orezza, nomma Gaffori seul général et chef de la nation.

Gaffori devint alors l'effroi de Gênes ; l'esprit de Sampiero lui-même semblait revivre dans cet indomptable héros. A peine fut-il placé à la tête du pays, que réunissant toutes les forces nationales, il les organisa habilement, puis il courut à l'ennemi avec la rapidité de l'éclair, le battit dans toutes les rencontres, et lui arracha l'ile entière, à l'exception des places fortes du littoral.

Le gouverneur de l'époque s'appelait Grimaldi; c'était, comme Fornari, un homme plein de ruse et d'artifice. Persuadé que la République ne pouvait se sauver que par la mort de son puissant adversaire, il résolut de le faire assassiner.

Gaffori avait pour ennemis mortels des habitants de Corte, du nom de Romei, qui avaient une vendetta à exercer contre lui. Le gouverneur les gagna et, pour comble d'horreur, Anton Francesco, le propre frère de Gaffori, écouta ses propositions. Les conjurés attirèrent le général dans une embuscade et l'assassinèrent (3 octobrel753). Le châtiment ne tarda pas à atteindre le frère dénaturé : Anton Francesco^ arrêté peu de jours après le crime, subit le supplice de la roue ; quant aux Romei, ils purent se sauver auprès du gouverneur. On raconte qu'à la mort de Giampietro, sa veuve, depuis longtemps connue par son héroïsme, conduisit à l'église son jeune fils, âgé de 12 ans, et lui fit jurer sur l'autel qu'il vengerait un jour la mort de son père. La Corse venait de perdre en lui son plus noble citoyen. Docteur en droit, instruit, formé à l'école d'un siècle de progrès, plein de sentiments généreux, d'une noblesse de caractère peu commune, prêt à tout sacrifier à la patrie, enfin vaillant homme de guerre, Giampietro Gaffori est bien digne de figurer, dans l'histoire de la Corse, à côté de Sampiero. Mais le pays qui produisait de tels hommes était lui-même invincible. Gaffori tombé, Paoli surgit.

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