‹ Histoire des crimes du deux décembreChapitre 14 sur 60 · A L'ARMÉE · texte numérisé non relu

A L'ARMÉE

« Soldats !

" TJn homme vient de briser la Constitution. H déchire

RESISTANCE DE l'aSSEKBLIÊE. 149

le serment qu'il avait prêté au Peuple, supprime la loi, étouffe le droit, ensanglante Paris, garotte la France, trahit la Képublique.

" Soldats, cet homme vous engage dans son crime. H y a deux choses saintes : le drapeau, qui représente Thonneur militaire, et la loi, qui représente le droit national Soldats ! le plus grand des attentats, c'est le drapeau levé contre la loi !

" Ne suivez pas plus longtemps le malheureux qui vous égare. Pour un tel crime, les soldats français sont des vengeurs, non des complices.

"Tournez vos yeux vers la vraie fonction de l'Armée française. Protéger la Patrie, propager la Révolution, délivrer le Peuple, soutenir les nationalités, ajB&anchir le continent, briser les chaînes partout, défendre partout le droit, voilà votre rôle parmi les armées d'Europe. Vous êtes dignes des grands champs de bataille.

" Rentrez en vous-mêmes, réfléchissez, reconnaissez-vous, relevez-vous ! Songez à vos généraux arrêtés, pris au collet par des argousins, et jetés, menottes aux mains, dans la cellule des voleurs ! Le scélérat qui est à l'Elysée croit que l'Armée de la France est ime bande du Bas-Empire, qu'on la paie, qu'on l'enivre, et qu'elle obéit ! Il vous fait faire une besogne infôme; il vous fait égorger, en plein Dix- Neuvième Siècle, et dans Paris même, la Liberté, le Progrès, la Civilisation; il vous fait détruire, à vous enfants de la France, tout ce que la France a si glorieusement et si péniblement construit en trois siècles de lumières et en soixante ans de révolutions!

"Soldats, si vous êtes la grande Armée, respectez la grande Nation !

" Nous, citoyens, nous, représentants du Peuple et vos représentants; nous, vos amis, vos frères; nous qui sommes la loi et le droit ; nous qui nous dressons devant vous en vous tendant les bras et que vous frappez aveuglément de vos épées, savez-vous ce qui nous désespère, ce n'est pas de

voir notre sang qui coule, c'est de voir votre honneur qui s'en va !

'' Soldats, un pas de plus dans l'attentat, un jour de plus avec Louis Bonaparte, et vous êtes perdus devant la conscience universelle. Les hommes qui vous conmiandent Bont hors la loL Ce ne sont pas des généraux, ce sont des malMteurs : la casaque des bagnes les attend. Vous, soldats, il en est temps encore, revenez à la Patrie, revenez à la République.

" Si vous persistiez, savez-vous ce que l'histoire dirait de vous? Elle dirait: Us ont foulé aux pieds de leurs chevaux, et écrasé sous les roues de leurs canons toutes les lois de leur pays. Eux, soldats français, ils ont déshonoré l'anniversaire d' AusterKtz !

'^ Soldats français, cessez de prêter main-forte au crime !

"Paris, 3 décembre 1851."

Hélas ! l'Armée ne pouvait comprendre ce langage. Elle obéissait à la discipline, qui lui commandait de tuer les citoyens et la Constitution I

Les proclamations et les décrets émanés du comité de RÉSISTANCE lurent toujours signés par les représentants démocrates qui parvinrent à se joindre à lui, malgré la vigilance active et incessanmient éveillée de la police. Nous croyons inutile de mentionner les noms. Ceux qui n'ont pas signé auraient certainement le droit de se plaindre, car leur absence était involontaire. Le devoir les retenait ailleurs. H nous paraît plus juste, plus vrai de dire que l'opposition républicaine tout entière était de cœur et d'esprit avec ceux qui se trouvaient assemblés au moment où l'on prenait la décision.

Certes, si tout le monde avait rempli son devoir comme les représentants républicains; si la garde nationale, trahie par la faiblesse de ses colonels et des maires, s'était réunie spontanément, sans attendre de convocation; si le peuple.

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trompé par les déloyales assurances des placards napoléoniens, si le peuple, malgré de nobles exceptions, n'avait cru en général devoir s'abstenir, la grande nation humiliée sous la dictature tout à la fois ridicule et féroce de quelques hommes de mauvaise vie, ne serait pas aujourd'hui la fable de l'Europe; la bourgeoisie ne verrait pas ses libertés préférées tout entières perdues ; le peuple ne verrait point l'ancien compagnon des burgraves, que l'Assemblée, disait-il, empêchait de ùâre le bien des masses, commencer ses réformes radicales en forçant violemment à se dissoudre les associations ouvrières, ce germe de l'émancipation future des travailleurs.

§ rv.

En résumé, dès la première heure et tant qu'il est resté une chance de succès pour le droit, la représentation républicaine n'a pas âdlli à son mandat ; et, qu'il nous soit permis de le constater à l'honneur de la démocratie, elle seule, des diverses nuances de l'Assemblée, a payé de sa personne, elle seule a usé de la force contre la violence. EUe ne s'est pas contenté de protester. L'écharpe sur l'épaule, elle est allée par la ville et les faubourgs bravant les innombrables légions prétoriennes, appeler le peuple aux armes ; elle a présidé aux barricades; elle y a planté l'oriflamme de la loi, et les Montagnards ont vu partout ceux de leurs collègues démocrates qui paraissaient aimer le plus platoniquement la "République rivaliser avec eux. (1) Un membre de la Montagne, Baudin, est tombé sur ime barricade constitutionnelle ; tous ont feit vaillamment leur devoir, et si des misérables insultent aujourd'hui à la résistance vaincue, les soldats, nous en sommes certains, les soldats dignes de

(1) Nous pouvons dire avec joie que jusqu'au dernier jour on a vu M. Charamaule entre autres à tous les endroits périlleux. M. Y. Magen ayant cité son nom nous ne sommes plus forcé de le cacher dans la crainte de compromettre cet homme de cœur.

ce nom, qui les ont combattus, leur rendent pleine justice. Ils ont succombé, mais ils ont sauvé quelque chose de rhonneur national

Un autre souvenir précieux, glorieux, restera à l'Assemblée législative.

C'est qu'à trois ou quatre exceptions près, on n'a vu aucun . membre de l'opposition se prosterner lâchement devant le soleil levant. Sur deux cents vingt répuMicairis, pas un, peut- on dire réellement, même des plus modérés, ne s'est approché de M. Bonaparte, ni le lendemain de son sanglant triomphe, ni depuis. Malgré de pressantes démarches essayées auprès de plusieurs pour obtenir quelque concession, si petite qu'elle fut, tout a été inutile. Kien n'a pu entamer la fière constance des Montagnards, bien que plus de la moitié d'entre eux ne possèdent au monde que leur honneur.

Avec la lâcheté qui leur est propre, les élyséens ont essayé de souiller ce haut caractère de désintéressement qui a toujours distingué les démocrates. M. P. Mayer ose dire : " Des représentants montagnards sollicitèrent et ob- " tinrent de nombreux secours." (Page 166.) Nous déclarons hautement que c'est là im infâme mensonge, et noiLii mettons nos ennemis au défi de citer un seul Montagnard, un seiQ, qui ait sollicité des secours. (1) L'Elysée vient encore d'essayer de compromettre un de nos collègues bannis, M. Bandsept, ouvrier cordonnier. Mais la manière dont le vainqueur a été reçu ne l'engagera guère à y revenir. (2)

(1) Un membre de la Montagne, sachant que M. Bonaparte avait gagné de qaoi payer ses dettes, a eu l'impardonnable tort de loi réclamer des honoraires dus depuis longtemps^ pour services autrefois rendus comme avocat. Est-ce là ce qu'on aurait Taudace de représenter comme une demande de secours ?

(2) Le Moniteur , le journal officiel y après avoir inséré une prétendue lettre du jeune représentant du Bas-Rhin, qui aurait demandé à rentrer en France, ^joutait que cette demande avait été accueillie 1 H comptait sans doute que le pauvre ouvrier s'empresserait de passer par la porte qu'on lui

Rl^SISTANCE DE l' ASSEMBLEE. lo^

On se rappelle que les citoyens Jules Favre et Emmanuel Arago, dont les noms ne figurent pas sur les listes de proscription, ayant entendu dire qu'ils n'avaient échappé au sort de leurs amis qu'en faisant acte de soumission, ont signifié énergiquement, dans les journaux belges, que cela était &UX, et qu'ils ne communieraient jamais sous quelque espèce que ce fut avec le 2 décembre.

C'est, nous le croyons, un fait sans exemple dans les annales de l'histoire parlementaire de tous les pays, que sur DEUX CENTS VINGT représentants d'une opinion écrasée par

ouvrait. Le Tîmes^ du 17 février, va nous dire comment à été relevé ce nouveau mensonge.

" Londres, le 16 février, 1852.

•* A Monsieur l'éditeur du Times,

" Le gouvernement de Tei-Président de la République française, non content d'expulser arbitrairement les hommes qui n'ont pas voulu reconnaître son usurpation, oberclie encore à les déconsidérer dans l'opinion publique par les moyens les plus vils et les plus infâmes.

" Ainsi il fait insérer dans les colonnes du Moniteur une lettre par laquelle j'aurais demandé à rentrer en France, en me déclarant décidé à m'abstenir de toutes affaires politiques.

" Comme il est probable que la censure de l'ex-Frésident ne permettra pas la reproduction de ma protestation et de mon démenti, je vous prie, monsieur le rédacteur, de vouloir bien donner place dans vos colonnes à la lettre suivante, que j'adresse au Moniteur et à la Presse, afin que l'Europe tout entière sache quels sont les moyens lâches employés par l'usurpateur traître et paijure qui tient momentanément dans ses mains les destinées de la France.

" Veuillez agréer, etc. Bandsept."

" Londres, le 16 février, 1852.

" Monsieur le rédacteur en chef du Moniteur, " Vous publiez dans le Moniteur une lettre par laquelle je demanderais à M. Louis Bonaparte l'autorisation de rentrer en France, me déclarant décidé à m'abstenir entièrement de toutes affaires politiques.

*' Je n'ai jamais écrit lettre semblable; c'est une infâme imposture, contre laquelle je proteste de la façon la plus énergique et avec la plus profonde indignation, sans pouvoir m'expliquer comment elle se trouve dans le journal oficiel de M. Bonaparte.

" Veuillez agréer, etc. Bandsept,

** Représentant du Bas-Rhin.*'

loi LES C&IMES DU DEUX D^BHBBE.

une contre-révolution, aucun ne se soit rendu 1 Us n*ont fait que leur devoir, cela est vrai, mais il est heureux pour la démocratie que tous, à trois ou quatre exceptions près, Talent si bien fiait, et nous sommes glorieux de le constater à la face de TEurope. C'est une éclatante réponse à tant d'ignobles diâamations lancées par les honnêtes gens de tous rivages contre la Montagne et contre les rouges.

Nous le demandons à quiconque veut être juste, un parti qui a pour lui ces inflexibles convictions jusque dans la dé- Êdte et la pauvreté peut-il être un ramas de forcenés aux appétits brutaux et aux instincts féroces, tels que les &xissaires de Tordre et de la reHgion nous ont dépeints aux yeux du monde policé? Nous ne souhaiterions qu'une chose pour Thonneur de notre pays, c'est que les honnêtes gens fussent aussi intègres que les partageitXy et les modérés aussi humains que les enfcmts de la guiRoHne. Le parti dont les élus ont en masse cette haute moralité, et qui a derrière lui Timmense majorité des peuples, est assuré, tôt ou tard, de la victoire.

Quelques républicains, n^appo/rtencmt pas à rÂssemUée, ont plus d'une fois reproché à leurs frères de la Montagne de n'avoir pas quitté leurs bancs " pour faire appel à la Révolution." La date du 2 décembre 1851, comme celle du 13 juin 1849, répondront pour nous devant la démocratie européenne et devant l'histoire.

On ne donne pas rendez-vous à une révolution. Ces grands mouvements de Thumanité s'opèrent d'eux-mêmes, les individus ne les commandent pas. Le Peuple ne se bat qu'à son heure et quand il lui plait. Telle est la conviction, croyons-nous pouvoir dire, qui a réglé la conduite de la Montagne à l'Assemblée législative. Des hommes qui r^ardent à leur responsabilité ne compromettent pas la cause qu'ils représentent par des actes de témérité, plus faciles, en définitive, qu'on ne le croirait, à voir la prudence

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de presque tous ceux qui les conseillent. Pour les gens de cœur, il y a bien souvent plus de courage à laisser Tépée au fourreau qu'à la tirer. Personnellement, nous avions, en différentes occasions, causé de l'éventualité d'une prise d'armes avec des ouvriers sérieux, connaissant à fond les faubourgs, et ils nous avaient presque tous dit que le Peuple n'était pas disposé à la lutte. Ecrasé, transporté, désarmé après juin 1848; préoccupé, depuis, de l'expérience qu'il faisait de l'Association, confiant dans la vertu du suffi:age universel, le Peuple avait résolu de demander au scrutin des victoires pacifiques. Il se réservait pour le vote de 1 852.

On l'a bien vu par deux fois.

Le 13 juin 1849, les Montagnards ont pensé que l'attentat conmiis sur la JElépublique romaine était un crime, une violation du pacte fondamental ; ils ont descendu dans la rue ; ils ont fait " appel à la Révolution." Ils ne parlaient pas seulement au nom de l'honneur français, mais aussi au nom de la solidarité des peuples. Ils avaient à leur tête le citoyen Ledru-Rollin, l'élu de six départements, la voix la plus éloquente de tous les partis. Le Peuple n'a pas répondu ; la bourgeoisie n'a pas même compris ! Ce fut en piire perte que Ledru-Rollin et ses collègues, si lâchement calomniés depuis, bravèrent avec un admirable courage, aux Arts-et-Métiers, les baïonnettes qui touchaient leur poitrine. Le lendemain, la Montagne était décimée, et, sur trente de ses membres proscrits, dix étaient remplacés à l'Assemblée par des réactionnaires!

Après le vote de la loi du 31 mai, qui supprima le suffrage universel, la Montagne eut-elle été mieux inspirée en se retirant en masse, comme on le lui a conseillé avec trop de superbe? Les partis royalistes étaient alors étroitement unis au Pouvoir exécutif, et, d'un commun accord, demandaient la révision de la Constitution. La loi du sufiErage restreint n'avait été proposée et votée que comme un défi à l'adresse de la démocratie. La triple coalition monarchi-

que était préparée à la lutte; M. Thiers l'a avoué à la tribune. Qu'eut produit la retraite de la Montagne? Le terrain abandonné à la réaction, la République eut été supprimée, ou plutôt escamotée, à petit bruit et pacifiquement, grâce aux quatre cents mille baïonnettes inintelligentes et obéissantes. Peut-on en douter aujourd'hui, après le 2 décembre ! Mais, prétend-on, la division n'eut pas tardé à éclater dans les rangs de nos ennemis, et eut permis au Peuple de reconquérir le bien perdu. A cette hypothèse, nous en opposerons une autre, à laquelle les événements ne donnent que trop de probabilité. La République une fois captive des réactionnaires, la division entre les légitimistes, les orléanistes et les bonapartistes eut rallié l'armée au prétendu neveu de l'empereur plus facilement encore qu'on ne l'a vu naguère, et eut donné à sa victoire l'apparence d'une victoire de la démocratie.

Au 2 décembre, le Pouvoir exécutif s'est mis en insurrection; les Montagnards ont encore descendu dans la rue. Ils ont paru sur des barricades faites de leurs propres mains, en appelant de nouveau le Peuple "à la Révolution;" le Peuple n'a pas plus répondu que le 13 juin, et soixante six membres de la Montagne sont en exil !

Que le Peuple ait eu tort, personne n'en est plus convaincu que nous. Nous nous permettons de le lui dire respectueusement : c'est une faute qu'il se reprochera longtemps. Mais toujours est-il que la Montagne avait bien jugé de ses dispositions, et, après l'épreuve du 13 juin, fit œuvre d'intelligence et de patriotisme en ne cherchant point de batailles perdues d'avance,, bonnes seulement pour la gloire individuelle de ses membres. Les batailles perdues ne sont jamais très profitables, mais, en politique surtout, elles sont désastreuses. Lors même qu'elles ont été livrées poiur la plus grande, la plus sainte des causes, elles font reculer le progrès en efl&ayant les peureux. Ce n'est pas la feiute des soldats du droit, c'est la

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faute de la faiblesse humaine, qui donne toujours tort aux vaincus.

Cessez donc d'accuser des hommes qui ont fait leur devoir consciencieusement, comme il fallait le faire; qui se sont condamnés à de grandes souâBrances morales en soutenant à la tribune le drapeau de la République démocratique en face d'une majorité peu généreuse. Nous le disons sans orgueil, mais avec le sentiment d'une susceptibilité légitime, ces hommes-là ont assez prouvé tous, le moment venu, que s'ils ont cru devoir à l'intérêt du parti de rester sur leurs bancs, ce n'est pas que la place sur une barricade leur parut moins commode à occuper !

Ceux qui persistent encore aujourd'hui à les charger étaient au feu pendant les journées de décembre, ou bien y seraient venus, s'ils avaient pu le faire, nous n'en doutons pas, nous n'en faisons pas le moindre doute : ce devrait être aine raison de plus pour eux, il nous semble, de rendre enfin justice à la Montagne, et de ne pas ajouter aux douleurs de la défaite des récriminations trop mal justifiées.

Aux derniers coups portés par les décembriseurs à l'Assemblée nationale, on peut juger de la crainte que leur inspire encore l'idée républicaine, même au milieu de leurs triomphes. Ils ont poursuivi avec rage tous les représentants de la Montagne, que ceux-ci eussent ou non pris part à la résistance. On fit ces recherches à Paris avec une impudence rare ; on y employa des voitures cellulaires, comme si l'on ne doutait pas que les Montagnards n'eussent respectueusement attendu les janissaires, et que l'on n'en pût prendre ime douzaine à la fois. On se présenta ainsi chez notre honorable et courageux collègue M. Aubry (du Nord), qui échappa heureusement comme les autres.

Ce n'est pas là de la force, c'est du cynisme ; l'histoire de tous les temps ne nous enseigne-t-eUe pas que la force peut

lo8 LES CBIMES DU DEUX DECEMBRE.

ce qu'elle veut contre un peuple abattu ! Tous les égards accordés aux vaincus témoignent de la courtoisie du vainqueur. Mais les décembriseurs se sont montrés plus indignes encore de la Tictoire, par la manière dont ils en ont usé| que par la façon dont ils Font gagnée. Jamais on ne fut plus cruel ni plus grossier tout à la fois. La cruauté, ils Font eue envers le peuple ; la grossièreté envers les représentants.— Croirait-on que pour s'emparer de M. Carnot, ils ont poussé Toubli de tout respect d'eux-mêmes et du pouvoir jusqu'à s'introduire chez lui à l'aide de fausses cle&!! M. Camot ne dormait plus chez lui depuis le 2 décembre. Dans la nuit du 5 au 6, vers deux heures, son beau- frère, qu'il avait prié de venir protéger sa femme et ses enfants, fut stupéfait de voir tout à coup pliLsieurs hommes auprès de son lit. Il n'avait entendu ni une sonnette, ni le moindre bruit. Les suppôts de l'Elysée étaient entrés comme les voleurs, avec des rossignols ! Us pénétrèrent efirontément dans la chambre de Madame Camot, qui était au lit ; ils foiiillèrent son cabinet de toilette, et jusqu'à la chambre des enfants. — MM. Kestner et Chauffour, pris à leurs domiciles le 7 décembre, quand on croyait tout fini, sont menés à la Conciergerie, au milieu de la razzia générale du jour. On voulut bien cependant admettre une distinction pour les deux représentants du peuple, et leur donner de quoi se coucher. Que fit-on? On les plaça dans une chambre à quatre lits, oil ils se trouvèrent en compagnie d'un misérable condamné pour viol, et d'un febussaire gardé là depuis quinze ans, parcequ'il remplit l'office de mouchard des prisonniers !

Par compensation, les loyaux conjurés n'ont pas touché à un seul légitimiste, et quand vinrent les proscriptions, ils n'ont banni, avec les généraux Bedeau, Lamoricière, Leflô et Changamier, particulièrement redoutables aux traîtres, que sept des principaux orléanistes: MM. Duver-

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gîer Hauranne, Creton, Baze, Thiers, ChamboUe, Rémusat et Jules Lasteyrie.

L'acte de bannissement de ces messieurs, signé Bonaparte et Momy, porte: "Sont momentanément éloignés " du territoire jfrançais et de celui de l'Algérie, pour cause " de sûreté générale, etc., etc. Ils ne pourront rentrer en " France qu'en vertu d'une autorisation spéciale du Prési- " dent de la République."

Tous ces amis de l'ordre chassés de leur pays powr ccmse de sûreté pvhliquel le mot est curieux à noter. Les voilà traités comme ils nous traitaient ! Mais ceux-là que les deux bons frères Flahaut et Yerhuel honorent de leur peur ne sont (^^éloignés. Pour les Montagnards, au contraire, eux que l'on flattait en livrant la bataille, soixante-six obtiennent l'honneur, après la victoire, d'être expulsés en ces termes :

" Art. 1. Sont expulsés du territoire fiançais, de celui de l'Algérie et de cdui des colonies, pour cause de sûreté générale, les anciens représentants à l'Assemblée dont les noms suivent :

"Edmond Yalentin, Paul Racouchot, Agricol Perdiguier, Eugène Cholat, Louis Latrade, Michel Renaud, Joseph Benoît (du Rhône), Joseph Burgard, Jean Col- Êtvru, Joseph Faure (du Rhône), Pierre-Charles Gambon, Charles Lagrange, Matrtin Nadaud, Barthélémy Terrier, Victor Hugo, Cassai, Signard, Yiguier, Charrassin, Bandsept, Savoye, Joly, Combler, Boysset, Duché, Ennery, Guilgot, Hochstuhl, Michot Boutet, Baune, Bertholon, Schœlcher, De Flotte, Joigneaux, Laboulaye, Bruys, Esquiros, Madier MontjaiL, Noël Parfait, Emile Péan, Pelletier, Raspail, Théodore Bac, Bancel, Belin (Drôme), Besse, Bourzat, Brives, Chavoix, Dulac, Dupont (de Bussac), Gaston Dussoubs, Guiter, Lafon, Lamarque, Pierre

Lefranc, Jules Leroux, Francisque Maigne, Malardier, Mathieu (de la Drôme), Millotte, Roselli-Mollet, Charras, Saint-Ferréol, Sommier, Testelin (Nord).

" Art. 2. Dans le cas où, contrairement au présent décret, Vun des individtis désignés en Tart. P' rentrerait sur les territoires qui lui sont interdits, il pourra être déporté par mesure de sûreté générale.

" Fait au palais des Tuileries, le conseil des ministres entendu, le 9 janvier 1852.

" Signé : Louis-Napoléon.

" Le ministre de rinlérieur,

" Signé : De Morny."

Vun des individvs I etc., quel style ! quelles mœurs ! Ces drôles-là se donnent des plaisirs de roi et ne savent pas même vous exiler poliment. N'avions-nous pas luîson de dire que monseigneur le prince Louis-Napoléon Bonaparte et M. le comte de Morny sont des individîis de fort mauvaise compagnie ?

Afin de faire ressortir une fois de plus la loyauté de ces deux gentilshommes, qui déclaraient faire leur coup pour MAINTENIR HA. RÉPUBLIQUE (uous ne saurions trop répéter à leur honte que c'est là ce qu'ils ont dit, aflELrmé, signé), il fe,ut noter que plusieurs des membres inscrits sur cette liste n'ont été frappés d'ostracisme qu'à titre de républicains. Le hasard a voulu qu'ils n'aient pu prendre aucune part directe ni indirecte à la résistance ; on n'a pas même ce prétexte contre eux. Nous citerons particulièrement nos honorables collègues MM. Chavoix et Gaston Dussoubs : le premier, malade à quatre-vingt-dix lieues de Paris ; le second, retenu dans son lit presque sans connaissance !

Six autres républicains, MM. Edgard Quinet, Yictor Chauffour, le général Laidet, Pascal Duprat, Yersigny et Antony Thouret, les deux premiers, appartenant à la Montagne, sont portés sur la liste des éloignés. Us no

BlésiSTANCE DE l'aSSEMBL^E. 161

peuvent imaginer eux-mêmes ce qui leur a valu cette exception, ils sont tout-à-feit dignes d'être eocpulaéa.

Cinq membres de la Montagne, les citoyens Miot, Mathé, Greppo, Marc-Dufraisse et Bichardet, avaient été plus impitoyablement traités encore. Ils étaient destinés à la transportation à Cayenne ; l'un d'eux, le citoyen Miot, a subi cette torture ; il est déjà en Algérie avec des milliers de républicains qu'accompagnent nos plus affectueuses sympathies. Le second, le citoyen Mathé, s'était heureusement soustrait à la vengeance napoléonienne, mais les trois autres ont été depuis simplement expulsés. On assure que cette grâce, l'expression est au moins bizarre, a été obtenue par une femme célèbre. Nous ne savons. Mais nous affirmons qu'aucune espèce de démarche n'a pu être faite en leur nom, de leur aveu, à leur connaissance, pour obtenir cette modification aux rancunes et aux fureurs de l'ex-président.

En somme, quatre-vingt-huit représentants du peuple ont eu l'honneui' d'être expulsés, transportés ou éloignés, un autre a été tué. Il doit nous être permis de dire que l'Assemblée nationale a bien payé, au dernier jour, sa dette à la Constitution.

Inutile de dire qu'aucim des rouges ne reconnaît, à M. Bonaparte, le droit de les bannir de France. Nous cédons à la force brutale. Nous ne rentrons pas dans notre pays, parce que des sbires nous arrêteraient, nous nous courbons sous la puissance d'un fait matériel, rien de plus. Nous sommes dans la situation de voyageurs qui, n'étant pas en nombre, renonceraient à traverser une forêt infestée de brigands; ils ne passent pas, mais ils ne reconnaissent pas pour cela que la forêt appartienne aux brigands.

L'Assemblée nationale française a été dissoute de fait le 2 décembre, comme l'Assemblée constituante l'avait été le 15 mai : eUe existe toujours de droit tant que l'usurpation des conjurés de Décembre durera. Il n'est pas donné à la

force brutale de détruire le droit. La France est aux mains de factieux^ tout ce qu'ils font et feront est nul de soi, radicalement nuL Les représentants du peuple^ dispersés par la violence, ont emporté le droit avec eux. Aujourd'hui en France, c'est un crime qui gouverne, et il n'y a pas de prescription pour un pareil forfisdt.

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