AUX ARMES
" La République, attaquée par celui qui lui avait juré fidélité, doit se défendre et punir les traîtres.
" A la voix de ses représentants fidèles, le fiiubourg Saint -Antoine s'est levé et combat.
" Les départements n'attendent qu'un signal et il est donné.
" Debout tous ceux qui veulent vivre et mourir libres !
" Pour le comité de résistance de la Montagrief " Le représentant du peuple délégué,
" A Madier-Montjau."
" 3 décembre.
Un des exemplaires affichés de cette proclamation a été gardé pendant une heure, le pistolet au poing, par un des plus braves ouvriers de Belleville.
** des planches dont on avait recouvert le puits qui les séparait. C'était " un nouveau vasistas des Arts-et-Métiers!..." — Page 160.
Si difficile qu'il soit de comprendre quelque chose à cet abominable galimatias, on devine que M. Mauduit a eu Tintention de dire que M. Madier-Montjau (qui n'était pas là!) et M. Schœlcher s* étaient sauvés. M. le capitaine Hippolyte de Mauduit, chevalier de la Légion d'Honneur
EN A IfENTI, LACHEMENT MENTI. SeS plauchcs de puitS SOUt UU odîCUX
mensonge, comme le vasistas des Arts-et-Métiers.
RÉSISTANCE DE l'aSSEMBLÉE. 141
Les rouges de l'Assemblée nationale, se montrèrent ainsi partout, le 3, le 4 et le 5, encourageant de leur présence ceux qui faisaient et défendaient des barricades, excitant et provoquant les autres. Dès le 2, à trois heures, le citoyen Michel (de Bourges,) qui se trouvait avec quelques Montagnards chez le citoyen Bonvallet, restaurateur du boulevard du Temple, où Ton devait se réunir, fit connaître au peuple, du haut du balcon, que M. Bonaparte venait d'être mis hors la loi. La police survint et ce fut à grande peine que nos collègues lui échappèrent. Le citoyen Delbetz, surpris à l'improviste par ime escouade de sergents-de-ville, ftit arrêté sur le boulevard des Italiens le 4, au moment où il conviait la bourgeoisie à s'armer. Le citoyen Victor Hugo fut vu à plusieurs barricades; quatre Montagnards assistaient les défenseurs de la Constitution qui prirent la mairie du 5® arrondissement. Leur modestie égale leur courage; à cette heure encore, nous ne savons pas nous-même leurs noms.
De son côté le comité de résistance, toujours assisté des Montagnards qui ne cessèrent, à tous risques, de se grouper autour de lui, ne demeurait pas inactif et remplissait bien la mission confiée à son dévouement. La défense fiit aussi persévérante et résolue que l'attaque avait été perfide et cruelle. Le comité se mit en communication officielle avec des officiers de la garde nationale et avec des délégués des associations ouvrières, pour utiliser tous les éléments de résistance qui pouvaient se rencontrer, H fit savoir par mille moyens qu'il était prêt à aller siéger au centre des barricades, dès qu'elles seraient assez fortes pour ofirir quelque résistance. Traqués d'asile en asile, les représentants surent non seidement se réunir plusieurs fois chaque jour, et garder leur liberté pour la mettre au
service de la patrie^ mais Os trouvèrent le moyen de s'adresser au peuple par des proclamations et des décrets auxquels Textrême difficulté de se procurer des presses n'a donné qu'une publicité trop restreinte.
La première de ces pièces, après la proclamation de la Montagne lancée dès le matin du 2, ^t un décret du 3, relatif à un arrêt de la Haute-Cour de justice, qui mettait en accusation l'ex-Président de la République.
Il faut dire l'histoire de cet arrêt.
Les insurgés ont tout sacrifié pour assouvir leurs détestables passions : l'humanité, la morale, le droit et les lois. Que les hommes d'ordre en Europe, que tous les hommes loyaux sachent bien ceci : Les prétendus sauveurs de la civilisation européenne, ceux qui ont fait le coup d'état après avoir contribué aux brochures de la rue de Poitiers, (1) ont foulé aux pieds les institutions les plus fondamentales de la vieille société dont ils se proclament les soutiens; Us n'ont rien respecté. Le temple même de la justice, le palladiimi de la légalité, ils l'ont souillé, pro&né ! Les magistrats, délibérant au nom de la loi, ils les ont chassés de leurs sièges à coups de crosses de fusils ! Tels sont à l'œuvre les amis de l'ordre qui imputent aux socialistes de n'avoir rien de sacré !
A la première nouvelle du crime, la Haute-Cour s'était spontanément réunie au palais, où elle avait rendu cet arrêt :
" En vertu de l'art. 68 de la Constitution, la Haute- Cour de justice déclare :
" Louis-Napoléon Bonaparte prévenu du crime de hmUe trcMson;
" Convoque le haut jury national pour procéder sans
(1) On se rappelle que les membres de la majorité, sous la Constituante* se réunirent rue de Poitiers, où ils firent une souscription considérable employée à fabriquer des brochures réactionnaires.
BESISTANCE DE l'aSSEMBLIÉE. 143
délai au jugement, et charge M. le conseiller Kenouard des fonctions du ministère public, près la Haute-Cour. " Fait à Paris, le 2 décembre 1851.
" Signé : Hardouin, président.
" Delapalme, Pataille, Mobeau (de la Seine,) Cauchy, juges."
La Haute-Cour venait de signer cet arrêt, lorsque des gardes municipaux, envoyés par le conservateur M. Momy et commandés par M. Montour, aide-de-camp du ministère de la marine, (1) ENTBi:RENT en abmes dans la salle des DÉLIBÉRATIONS et sommèrent les magistrats de se séparer. La vieille magistrature française aurait certainement requis les soldats mêmes venus pour la violenter, de mettre son arrêt à exécution; ou, si la force publique lui avait refusé obéissance, elle serait allée solennellement à travers les rues de la ville arrêter de sa propre main le criminel jusque dans son antre, au risque de se feire écraser par les prétoriens. Nos magistrats modernes n'ont pas cette grandeur; ils crurent avoir assez fait en obéissant strictement à la lettre de la Constitution. Ils se retirèrent sans mot dire, à Tinstant, n'emportant même pas leurs papiers, et abandonnant l'arrêt sur le bureau de M. le président Hardouin ! Dispersés par quelques soldats, on ne leur fit pas l'honneur d'ime arrestation, et ces timides gardiens de la loi laissèrent, sans plus s'inquiéter, les rebelles poursuivre le cours de leurs attentats ! (2)
(1) Le compte de M. Montour vient d'être réglé. 11 a reçu le commandement d'une frégate en recompense de l'héroïsme qu'il à fait éclater contre les magistrats à robes rouges.
(2) Les historiographes élyséens n'ont pas dissimulé cet acte monstrueux ; ils ont osé l'avouer : " Deux commissaires accompagnés de quelques gardes
munidpaux entrèrent dans la salle des délibérations et enjoignirent aux conseillers de se retirer sous peine d'arrestation immédiate. La cour obéit sans mot dire avec ce sentiment du devoir individuel qui, dans les '* dangers de la chose publique, parle plus haut même au cœur d'un magis-
Cependant l'arrêt existait, il avait puissance de chose jugée j le premier acte du comité de résistance ftit de leporter à la connaissance des populations et d'ordonner aux autorités d'y prêter main-forte.
"RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
" LIBEBTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ
" Les représentants du peuple restés libres, vu l'art. 68 " de la Constitution ainsi conçu : Toute mesure, <kc...,le pou- " voir exécutif passe de plein droit à l'Assemblée nationale; "les juges de la Haute-Cour de justice se réunissent immé- " diatement, à peine de forfaiture ; ils convoquent les jurés " dans le lieu qu'ils désignent pour procéder au jugement " du Président et de ses complices; " Décrètent :
"Art. 1. Louis Bonaparte est déchu de ses fonctions de " Président de la République.
" Art. 2. Tous les citoyens et fonctionnaires publics sont "tenus de lui refuser obéissance sous peine de complicité.
" Art. 3. L'arrêt rendu le 2 décembre par la Haute- " Cour de justice, et qui déclare Louis Bonaparte prévenu " du crime de haute trahison, sera publié et exécuté. En " conséquence, les autorités civiles et militaires sont re- " quises, sous peine de forfaiture, de prêter main-forte à " l'exécution dudit arrêté.
" Fait à Paris en séance de permanence, le 3 décembre « ISôL"
" trat que le droit le plus clair et la loi la plus nette!" (P. Mayer,
page 91.)
M. Granier-Cassagnac qui est nn légiste ne va pas jusqu'à dire, comme
son honorable collègue, que le devoir d'un magistrat sur son siège est de
s'en aller quand un caporal le lui ordonne, mais il constate aussi la chose. Deux commissaires de police, appuyés d*un bataillon de garde municipale, entrèrent dans la salle des séances^ et exhibèrent Tordre d'arrêter les membres de la cour, si elle ne se séparait inmiédiatement. Aucune
" résistance nef&t opposée; la cour se leva et se sépara à l'instant même."
(Page 89.)
BESISTANCE DE l'ASSEMBLI^. 145
Des trois autres décrets datés du 4 décembre, le premier lève l'état de siège, le deuxième met en liberté les citoyens arrêtés préventivement, le troisième abroge la loi du 31 mai, et convoque les électeurs pour le 21 décembre, afin de nommer une Assemblée souveraine. ^
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
LIBEBTjé, lÉGALrré, FRATEREOTlé.
Décret. •
Les représentants, soussignés, demeurés libres, réunis en assemblée de permanence,
Vu l'arrestation de la plupart de leurs collègues,
Vu l'urgence,
Considérant que, pour l'accomplissement de son crime, Louis-Kapoléon Bonaparte ne s'est pas contenté de multipUer les moyens de destruction les pins formidables contre la vie et les propriétés des citoyens de Paris, qu'il a foidé aux pieds toutes les lois, anéanti toutes les garanties des nations civilisées ;
Considérant que ces criminelles folies ne font qu'augmenter la violente réprobation de toutes les consciences et hâter l'heure de la vengeance nationale, mais qu'il importe de proclamer le droit;
Décrètent :
Art. 1. L'état de siège est levé dans tous les départements où il a été établi, les lois ordinaires reprennent leur empire.
Art. 2. Il est enjoint à tous les chefs militaires, sous peine de forâdture, de se démettre immédiatement des pouvoirs extraordinaires qui leur ont été conférés.
Art. 3. Les fonctionnaires et agents de la force publique sont chargés, sous peine de foi&iture, de mettre exécution le présent décret.
Fait en séance de permanence le 4 décembre 1851.
146 LES CBIHES J>V DEUX DléCEMBRE.
REPUBLIQUE FRANÇAISE
IJBEBT^ ^AUT^ FBATERNIt£
Décret,
Les représentants du peuple, soussignés, demeurés libres, réunis en assemblée de permanence extraordinaire;
Yu l'arrestation de la plupart de leurs collègues,
Vu l'urgence,
Considérant que le crime de Louis-Napoléon Bonaparte, en abolissant par la violence l'action des pouvoirs publics, rétablit la nation dans l'exercice direct de la souveraineté, que tout ce qui l'entrave actuellement doit être annulé,
Considérant que toutes les poursuites commencées, toutes les condamnations prononcées à quelque titre que ce soit pour crimes ou délits politiques, sont anéanties par le droit imprescriptible du Peuple,
Décrètent :
Art. 1. Sont abolies dans leurs effets criminels et civils toutes poursuites commencées, toutes condanmations prononcées pour crimes ou délits politiques.
Art. 2. En conséquence, il est enjoint à tout directeur des maisons d'arrêt ou de détention de mettre immédiatement en liberté toutes les personnes retenues en prison pour les causes indiquées ci-dessus.
Art. 3. Il est également enjoint à tous officiers du parquet et de police judiciaire, sous peine de forfaiture, de mettre à néant toutes les poursuites commencées pour les mêmes causes.
Art. 4. Les fonctionnaires et agents de la force publique sont chargés de l'exécution du présent décret.
Fait à Paris, en assemblée de permanence, le 4 décembre 18Ô1.
BlésiSTANCE DE L'aSSEHBL^E. 147
RÉPUBLIQUE FRANÇAISR
libebt4 égalité fratebnit£ Décret.
Le crime de Louis Bonaparte impose aux représentants du peuple demeurés libres, d'immenses devoirs.
La force brutale cherche à rendre impossible Taccomplissement de ces devoirs.
Traqués, errants d'asile en asile, assassinés dans les rues, les représentants républicains délibèrent et agissent, malgré TinfSime police du coup d'état.
L'attentat de Louis Napoléon, en brisant tous les pou* voirs, n'a laissé debout qu'une autorité, l'autorité suprême, l'autorité du Peuple, le suffrage universel.
C'est AU PEUPLE SOUVERAIN qu'il appartient de ressaisir et de reconstituer toutes les formes sociales aujourd'hui dispersées.
En conséquence; les représentants du peuple,
Décrètent :
Art. 1. Le peuple est convoqué le 21 décembre 1851 pour élire une assemblée souverahie.
Art. 2. L'élection se fera par le sufirage universel, selon les formes réglées par le décret du gouvernement provisoire du 5 mars 1848.
Fait à Paris, en assemblée de permanence, le 4 décembre
L'opposition républicaine, tout en se produisant partout où il 7 avait de l'action, pourvoyait ainsi, grâce à la sagesse de ses délibérations, aux besoins les plus pressants.
Kotons qu'elle se tint dans une mesure parfisiite ; réduite comme elle l'était, elle n'affecta jamais la prétention de de s'ériger toute seule en Assemblée nationale, elle eut constanmient le soin de ne parler qu'au nom des représen-
lis LES CRIMES DU DEUX DléCEMBBE.
tants restés libres, et vu rurgence. On ne manquera pas de remarquer encore que le dernier décret appelait la nation à élire une assemblée organe de la souveraineté du PEUPLE. Le pays tout entier restait donc maître de ses destinées. Ces nmgeSf que les calomniateurs patentés représentent toujours comme des ambitieux avides de s'imposer, ne visant qu*à façonner la société à leur image, ^' à la mettre en coupe réglée," à lui faire subir les idées les plus subversives, laissaient de la sorte éclater leurs vrais sentiments. Ils repoussaient toute idée de dictature de quelque part qu'elle pût venir ! Selon eux l'ATJTORITÉ est dans le suffrage imiversel, dans le Peuple ; ils n'en reconnaissaient pas d'autre.— Cest bien pour cela qu'à l'époque de la discussion de la Constitution, ils avaient unanimement voté contre la fatale institution d'une présidence de la République.
Ces pièces imprimées à grand' peine, clandestinement, malgré le sabre levé sur toutes les presses de Paris, i^irent répandues autant qu'il se pouvait en êuïc de la terreur napoléonienne. Beaucoup de représentants et de citoyens courageux se chargèrent de les distribuer. Ils les lurent aux flambeaux dans la soirée du 4, sur les boulevards, aux groupes nombreux qui se formaient, se rompaient et se reformaient tour à tour sous les charges des lanciers et des cuirassiers.
Le comité fit aussi une proclamation à l'Armée, que le manque de presses et la rapidité des événements empêchèrent de publier à un grand nombre d'exemplaires. Nous voulons cependant reproduire ce magnifique morceau, où éclatent le génie d'un grand écrivain et la lumière des vrais principes. Tout le monde y reconnaîtra sans peine la plume du brigand qui s'appelle Victor Hugo :