AUX TRAVAILLEURS
" Citoyens et compagnons !
" Le pacte social est brisé !
" Une majorité royaliste, de concert avec Lo\iis-Napoléon, a violé la Constitution le 31 mai 1850.
" Malgré la grandeur de cet outrage, nous attendions, pour en obtenir l'éclatante réparation, l'élection générale de
" Mais hier, celui qui fut le Président de la République a effîkcé cette date solennelle.
" Sous prétexte de restituer au Peuple un droit que nul ne peut lui ravir, il veut, en réalité, le placer sous une dictature militaire.
LA B^ISTAXCE A PABIS. 165
" Citoyens, nous ne serons pas dupes de cette ruse grossière.
"Comment pourrions-nous croire à la sincérité et au désintéressement de Louis-Napoléon.
" Il parle de maintenir la République, et il jette en prison les républicains;
" Il promet le rétablissement du suffrage universel, et il yient de former un conseil consultatif des hommes qui l'ont mutilé ;
" Il parle de son respect pour Tindépendance des opinions, et il suspend les journaux, il envahit les imprimeries, il disperse les réunions populaires ;
" Il appelle le Peuple à une élection, et il le place sous l'état de siège : il rêve on ne sait quel escamotage perfide qui mettrait l'électeur sous la surveillance d'une police stipendiée par lui.
" Il fait plus, il exerce \me pression sur nos frères de l'armée, et viole la conscience humaine en les forçant de voter pour lui, sous l'œil de leurs officiers, en quarante-huit heures.
" Il est prêt, dit-il, à se démettre du pouvoir, et il contracte un emprunt de vingt- cinq millions, engageant l'avenir sous le rapport des impôts qui atteignent indirectement la subsistance du pauvra
" Mensonge, hypocrisie, parjure, telle est la politique de cet usurpateur.
" Citoyens et compagnons, Louis-Napoléon s'est mis hors la loi. La majorité de l'Assemblée, cette majorité qui a porté la main sur le suffîage universel, est dissoute.
" Seule, la minorité garde une autorité légitime. Rallions-nous autour de cette minorité. Volons à la délivranc e des républicains prisonniers ; réunissons au milieu de nous les représentants fidèles au suffîrage universel; faisons-leur un rempart de nos poitrines; que nos délégués viennent
166 LES CBIMES DU DEUX D^EMBBE.
grossir leurs rangs, et forment avec eux le noyau de la nouvelle Assemblée nationale! (1)
" Alors, réimis au nom de la Constitution, sous l'inspiration de notre dogme fondamental : Liberté-Fraternité* Egalité, à Tombre du drapeau populaire, nous aurons facilement raison du nouveau César et de ses prétoriens !
"le comité central des corporations."
" Les républicains proscrits reviennent dans nos murs seconder Teffort populaire." (2)
Cette proclamation fîit lue par des hommes dévoués, à haute voix, au milieu des groupes, sur les barricades, et prouva aux conjurés que la déloyauté de leurs protestations républicaines était percée à jour. Les barricades élevées sur plusieurs points à la fois leur firent comprendre aussi que l'on commençait à revenir de la première surprise et à s'entendre. D'un autre côté, l'attitude de la bourgeoisie réunie en masse compacte sur les boulevards, ses paroles de réprobation unanimement proférées, ses cris de " Vive la République !" quand passaient les troupes, ne laissèrent aucun doute sur l'hostilité de ses sentiments. Il suffirait d'une étincelle pour la faire passer du blâme à l'action. La majorité du peuple était encore fix)ide, mais l'énergie des premiers combattants pouvait l'entraîner; les gardes nationaux, trahis par le général Lawœstine, étaient encore
(1) Nous citons cette pièce comme nn des plus nobles documens de la résistance, mais sans en partager tontes les idées. Selon nous, la mig'orité de l'Assemblée n'était pas plus dissoute que la minorité; selon nous, la nouvelle Assemblée, comme le proclama la Montagne, ne pouvait sortir que du suffrage universel librement consulté. Nous sommes ennemi juré de toute dictature individuelle, ou de toute Convention dictatoriale, parceque la dictature, c'est la suspension de l'empire du droit. Il n'y a d'autorité légitime que celle émanant directement du Peuple.
(2) Nous renvoyons aux annexes l'exposé des courageuses tentatives des proscrits de 1848 et 1849 pour venir prendre leur part des périls de la lutte.
LA luâSISTANCE A PABIS. 167
enfermés chez eux^ mais il n'était pas impossible qu'ils se décidassent spontanément, et, s'ils se montraient, la partie du peuple qui, dans ces crises funestes, ne prend les armes que le second jour, ne manquerait pas de se battre.
Les insurgés conçurent des craintes vives, ils résolurent d'étouffer ces symptômes dans le sang. Us occupaient tous les postes, 120,000 soldats leur obéissaient, ils crurent à la victoire par la terreur et ne réussirent que trop. La troupe fut enivrée, les ordres les plus barbares lui furent donnés, et des officiers, honnêtes gens, se chargèrent de la surexciter encore par l'exemple de la cruauté. Pour l'engager dans le crime, on lui commanda, tout d'abord, de véritables assassinats, on la fit tirer sur les citoyens les plus tranquilles comme des chasseurs tireraient sur des a.nimaux mal&isants. Une dame nous a personnellement certifié que le jeudi 4 décembre, entre trois et quatre heures, rue de la Chaussée-d'Antin, la troupe fit feu quoi qu'il n'y eût eu aucune démonstration hostile : cette dame avait été obligée de se réfiigier sous une porte cochère. Le même jour, à la même heure, un de nos amis, débouchant de la rue Yivienne, reçut, avec tous les passants, une décharge de mousqueterie. '' Les soldats établis place de " la Bourse ont tiré sur nous, nous dit-il, parce que nous ' " étions des bourgeois, rien de plus ; il n'y avait eu de la part " des personnes présentes quoi que ce fût qui pût motiver " cette sanglante brutalité." Notre courageux ami, le citoyen Jules Simon, professeur de philosophie à l'Ecole normale, a écrit à un journal de province : *< ... Rue Mont- " martre, vers quatre heures, on a tiré sur un groupe ino/- '^/ensif, soms armes, ne criomt pas. Un homme tombe, nous " le relevons, il n'était que blessé. A trois pas de là, un '' autre était mort. Une femme avait le bras cassé par " une balle. Je retourne rue Richelieu, je vois un soldat " ajuster et tirer sur une fenêtre, etc." A la même heure, le citoyen Ruin, aujourd'hid à Londres, a vu des fanta»-
sins massés boulevard du Temple, au coin de la rue Chariot, Êkîre une décliarge sur des groupes inofirei)si& et y tuer plusieurs personnes. Nous pouvons rapporter encore l'attestation d'un de nos compagnons d'exil^ le citoyen Naqnet, qui, aUant de la rue Lafayette au ûiubourg Saint-Denis, se trouva en avant de deux compagnies sorties de la caserne Poissonnière. Au coin du &.ubourg, il vit tme douzaine d'hommes occupés à construire une barricade; il les engagea à se retirer, jugeant bien qu'ils ne pourraient tenir contre les deux compagnies qui s'avançaient. A peine étaient-ils partis, que le détachement arriva et fit feu sur les curieux qui regardaient aux alentours !
n entrait bien évidemment dans les plans des conjurés militaires d'engager l'armée avec eux par des meurtres. Expliquez autrement ces fusillades sans la moindre provocation d'une part, sans aucune sommation de l'autre !
Mais c'est surtout dans les atrocités commises de pr<^os délibéré sur les boulevards Italiens, Montmartre et Poissonnière, le 4, à deux heures, que l'on reconnaît la volonté bien arrêtée de vaincre à tout prix, de terroriser la bourgeoisie, " d^épouvomter la pojmUUion, de fondre sur efl!^ de " la hroyer,^^ On ne feit pas monter à moins de 50,000 hommes le nombre des troupes, artillerie, in&nterie et cavalerie qui couvrirent toute la longueur des boolevardsi, depuis la Madeleine jusqu'à la porte Saint-Denis. Pourquoi cet amas de soldats concentré sur un point de la ville où il n'y avait, où il n'y eut jamais de barricades, si ce n'était pour exécuter un plan dont la férocité ne trouve rien d'égal dans l'histoire des plus grands scélérats couronnés 9
Voici de quelle manière la Faùrie du 6 relate le commencement des massacres :
" Un malheureux incident a signalé la journée d'hier " sur le boulevard des Italiens. Voici les faits détaillés :
LA RJÊSISTANCE A PARIS. 169
" Au passage du V de lanciers, de la brigade Reybell, et " de la gendarmerie mobile, plusieurs coups de feu sont " partis de différentes maisons et plusieurs lanciers ont été " blessés. Ce régiment a riposté et des d^oats regret- " tables, mais naturels et nécessaires, en sont résidtés.
" Les individus qui se trouvaient dans ces maisons, ont " Ué plus ou moins atteints par les coups de feu de la troupe. " Les soldats, sur l'ordre de leurs chefs, ont ensuite dû " pénétrer, de vive force, da/ns pluMewrs maisons, et no- " tamment au Café de Paris, dans la Maison d'Or, au café " Tortoni, à l'hôtel de CastiUe, dans la maison de la Petite- " Jeannette et au Café du Grand-Balcon. Ils ont saisi des " fusils dont la culasse était encore chaude. Les individus " trouvés dans ces établissements ont été arrêtés. Deux " ouvriers tailleurs, soupçonnas d'avoir tiré de la maison " du tailleur Dusautoy, rue Lepelletier, 2, ont été égale- " ment an*êtés, et Us auraient été fusillés sans l'inter- " vention du général Lafontaine.
" Le Cercle du Commerce, qui occupe le grand balcon " du premier étage de cette même maison, et qui se compose " de notabilités de l'armée, de l'industrie et de l'adminis- " tration, propriétaires, rentiers, négociants, généraux, tous " hommes honorables, a failli être victime de son voisinage " avec le tailleur. Les balles des lanciers ont malheureu- " sèment atteint deux membres distingués de ce Cercle , le " général Billiard et M. Duvergier. Le premier a été " blessé à l'œil droit par un éclat, et le second plus " grièvement à la cuisse gauche."
Doux et bénins personnages qui menacent toujours la société des échaÉEiuds du socialisme ! Avec quelle tranquillité ils vous disent qu'on 2i!ùaÀt JusiUer deux ouvriers soupçonnés ! Comme on reconnaît bien des modérés bonapartistes à ces traits d'insensibilité que l'on voit percer jusque dans le récit de ce qu'ils consentent à appeler " un malheureux incident!"
A-t-ou tiré de quelques maisons des boulevards sur la troupe? cela paraît certain. Tous les mauvais gouvernements ont eu des agents provocateurs; tous ont employé la police à pousser aux excès. Nous en sommes convaincu, rien n'est plus facile à admettre. Cependant nous n'avons pas coutume de voir l'action de la police partout. Mais ici il nous semble difficile de ne pas reconnaître sa main. Des masses de soldats occupaient militairement les boulevards; quel républicain eût été assez fou pour venir tirer sur elles de l'intérieur d'habitations non défendues? A quoi bon? Dans quel but? Des coups de feu isolés ne pouvaient rien, absolument rien produire là d'utile pour le salut de la République ; ils ne pouvaient évidemment que servir les projets bonapartistes en irritant la troupe, en fournissant aux chefs de corps complices un nouveau moyen de l'exciter. Il faut donc attribuer ces coups de feu à ceux qui en avaient besoin pour pousser l'armée aux massacres. Les fusils d'où ils sont partis doivent avoir été chargés à l'Elysée. La maison du grand balcon, une des plus maltraitées, comme celle qui aurait été la plus coupable, est habitée : au rez-de-chaussée, par M. Dusautoy, tailleur de l'ex-Président, reconnu pour bonapartiste, ce qui permet de le considérer comme un double ami de l'ordre ; au premier, par le Cercle du Commerce, composé de notabilités, selon la propre expression, de la Patrie. Le moyen de croire qu'un républicain ait pu se gHsser là, et entrer dans un appartement pour y attaquer à lui tout seul deux régiments de cavalerie?
En tous cas, cette attaque ne pourrait avoir été qu'isolée, individuelle, sans caractère grave. EUe devint cependant le signal d'une boucherie dont le souvenir effacera celle do la rue Transnonain en 1832. Sur l'ordre de leurs chefe, les soldats envoyèrent des volées de baUes à droite et à gauche, indistinctement du premier au dernier étage; pour se
LA BlâsiSTANCE A PARIS. 171
venger, leur avait-on insinué, " de la guerre des fenêtres en Février et en Juin." Us visaient toute personne, homme ou femme, qui apparaissait même derrière les vitrea Au moment où partirent les premiers coups, deux jeunes filles, irlandaises, qui habitaient un appartement au-dessus du Café de Paris, s'approchèrent de leur fenêtre par im sentiment bien naturel d'inquiétude et de curiosité. Les vitres grandes et claires rendaient ces demoiselles parfaitement visibles du dehors, aucune méprise n'était possible, cependant les troupes les mirent en joue, et elles avaient eu à peine le temps de ftiir que quinze balles vinrent fracasser leur fenêtre et quelques meubles de leur chambre ! Un grand nombre de personnes, des enfants mêmes, furent tués ou blessés ainsi dana leu/rs appwrtements. Entre autres, Jollivart, peintre de paysage assez renommé, atteint pendant qu'il travaillait, succomba devant son chevalet, le pinceau à la main. Boulevard Poissonnière, n° 20, M. Pecquet, ancien médecin, millionnaire, âgé de 75 ans, se trouvait dans son salon, au premier, les rideaux et les fenêtres fermés; il fut là frappé d'une balle au flanc droit. Des morceaux de drap et de rideaux ont été extraits de la plaie, mais non la balle. M. Pecquet, dont on a longtemps désespéré, n'a heureusement pas succombé, malgré son grand âge et la gravité de sa blessure. On n'avait pas tiré de cette maison, mais on voulait y abriter un soldat blessé et l'on frappait à coups de crosses dans la porte cochère. Le portier avait hésité à ouvrir ; lorsqu'il s'y décida, xm officier lui dit : Voua avez bien fait; ca/r, wne minute de pltis, tous ceux qui êtaierU dans la maison au/rcdent passé un vilain qua/rt^hefwre. Cela a été répété par toute la Êimille de M. Pecquet.
On ne tirait pas seulement aux fenêtres, pas seulement sur tout ce qui avait l'apparence d'un groupe, pas seulement sur les passants et les promeneurs, on tirait même dans les
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boutiques. Un pharmacien de la rue Lepelletier, n** 9, M. Boyer, était assis devant son comptoir au moment où les lanciers se précipitèrent à l'entrée de la rue, déchargeant leurs carabines à droite et à gauche. H fîit frappé de plusieurs balles et expira près de son comptoir ! Lie garçon d'un marchand drapier, à côté de la maison Sallan* drouze, boulevart Poissonnière, a été tué de même au moment où il fermait sa boutique.
Ce n'est pas tout. Les fantassins, toujours conduits par leurs chefe, pénétrèrent dans les maisons, et j commirent les excès que l'on peut attendre de soldats ivres-fous de vin et de colère. Le capitaine Larochefoucault, à la tête d'ime compagnie d'infenterie, se distingua particulièrement à l'assaut de la maison du grand balcon. M. Dusautoy, le tailleur bonapartiste, n'échappa à la mort que par la fuite, deux de ses ouvriers furent mis en réserve pour être fusillés, et, lorsqu'on entra dans le salon du Cercle, le capitaine annonça aux membres réunis "qu'on allait les fusiller tous." Futsiller I fusiller ! les défenseurs de l'ordre n'avaient que ce mot à la bouche. Le général Lafontaine, membre du Cercle, essaye de faire des remontrances à M. Larochefoucault, lui affirmant qu'aucun des assistants n'avait tiré ; mais l'officier était plus furieux que ses soldats, et moins qu'eux encore en état de comprendre. " Eh bien ! s'écria " le général, espérant trouver ailleurs à qui parler, vous " nous fusillerez, descendons." Arrivé sur le boulevard, il appela à haute voix un colonel qui se trouvait là, se nomma^ et lui dit : " Voila un capitaine qui veut absolument faire " fusiller, moi et trente personnes parfaitement tranquilles * " veuillez le mettre aux arrêts et nous délivrer." Heureusement le général Lafontaine était bien connu, il fut écotité, et sauva ainsi ses collègues du Cercle avec les deux ouvriers qui allaient être assassinés s'il avait eu moins de sang-froid et surtout d'autorité.
Le nombre des maisons où l'on fit imiption, avec les
dernières violences, comme dans celle du Cercle du Commerce, est considérable. Un Anglais raconte en ces termes {Times du 6 décembre) l'envahissement d'im. grand hôtel où il se trouvait. " J'étais, en compagnie de sept ou huit autres personnes, sur le balcon du magasin de musique de M. Brandus, qui occupe le premier étage audessus du Café Cardinal, au coin du boulevard des Italiens et de la rue Richelieu ; nous regardions les évolutions des troupes, dont le nombre immense, la variété et les mouvements surprenaient tout le monde dans un quartier ou l'on prévoit d'ordinaire très peu de danger en temps de révolution. Deux décharges faites sur les maisons voisines sans que nous ayons pu en deviner la cause, nous donnèrent la conscience du danger que nous courions, et nous nous hâtâmes de nous retirer dans le magasin. Mais le Jeu ne tcvrda pas à être dirigé précisément contre notre maison, et le bruit des fenêtres volant en éclats nous engagea bien vite à monter à l'étage supérieur où nous nous imaginions être hors d'un péril immédiat. • Il n'en était rien cependant. Les balles pénétraient jusques dans la chambre à coucher de M. Brandus. La consternation devint aussi générale que la cause de Vorgression était incompréhensible. Mais bientôt, tandis que chacun se mettait le mieux qu'il pouvait hors de la portée des balles, les cris des servantes dans la partie inférieure de la maison nous annoncèrent un nouvel événement, et le bruit de plusieurs centaines de voix criant du dehors : " Ouvrez ! ouvrez 1" nous indiquèrent que la force armée voulait entrer. Personne n'osant descendre pour leur ouvrir, la porte fut bientôt enfoncée, et un grand nombre de soldats se précipitèrent dans les escaliers, démolissant, brisant tous les obstacles qui se présentaient. Ils fouillèrent successivement toutes les chambres, jusqu'à ce qu'ils arrivassent enfin au quatrième étage où M. Brandus et ses amis s'étaient réfugiés pour leur sûreté. Là, on nous déclara qu'un coup de feu avait été tiré de la maison, et
que les assaillants yenaieiit pour visiter chaque appartement et interroger toutes les personnes présentes. La recherclie se trouva n'avoir aucun résultat^ mais les soldats persistant à dire qu'un coup de feu était parti de la maison, tout le monde fut a/rrêté et conduit devant le général, qui était sur le boulevard. Heureusement, une des personnes présentes se trouva être M. Sax, le célèbre inventeur des instruments qui portent son nom. M. Sax étant connu du général, sa protestation fut acceptée, et toute la compagnie eut la permission de s'échapper dans le passage de rOpéra, mais non de rentrer dans la maison.
" Il parait qu'ensuite le prétendu coup de feu fîit attribué à la maison voisine de celle de M. Brandus, et plus tard au Café Anglais, qui fut à son tour presque démoli.
" Je laisse aux hommes que cela regarde, le soin de décider, si, sous un prétexte aussi futile, la maison d'un citoyen paisible peut être détruite, la vie de ceux qui l'occupent mise en péril. Une perquisition pour rechercher des armes aurait certainement pu se faire sans bnser à coups de fusil les fenêtres de l'hôtel. Combien les explorateurs durent se trouver méprisables lorsque, après tant de fracas, ils n'eurent découvert dans toute la maison qu'un fîisil rouillé, lequel avait servi à M. Brandus en 1848, quand il avait aidé, comme un des officiers les plus zélés et les plus actifs de la garde nationale, à maintenir la paix publique dans la capitale !"
Un autre correspondant du Times ajoute (n° du 13 décembre) : " Dans la maison au coin de la rue Eichelieu, dont l'attaque a été minutieusement décrite par un de vos correspondants, Louis, un vieux et fidèle domestique de M. Brandus, a été ttiê au moment même où ce monsieur et ses amis se précipitèrent dans les escaliers pour se réfugier dans une chambre voisine. Toutes les fenêtres de la pièce où le domestique a été tué étaient brisées, les
LA B^BISTAHCE A PARIS. 175
balles j avaient pénétre dans toutes les directions, ce que l'on peut parfaitement constater par les traoes ijue portent les murailles.
" La soldatesque est aussi entrée dans l'hôtel de CastiUe.
" Il parait extrêmement douteux qu'on ait réellement Eût feu BUT les troupes d'ancune maison du boulevard des Italiens, bien que plusieurs pereoimes affirment qu'il est possible qu'on ait tiré du Cercle Grammoat. Mais il est incontestable que les représailles de la troupe ont été exercées sans distinction, et pour cette raison elles sont doublement injustifiables.
" Le général devant qui M. Brandus et sa société ont été conduits était le général Eeybell, lequel dit à l'nn de ces mesaieurs : 'Moi aussi je fiiis un peu de musique en ce moment ;' plaisanterie très convenable, en vérité, en nn pareil jour."
H est bien évident que l'intention des meneurs, de ceux qui avaient le mot d 'ordre, était de provoquer des collisions entre l'armée et la population, afin d'avoir occasion "de brot/er et d'épouvanter." Cest le système qu'à Vienne et sur les bateaus à vapeur du Danube nous avons entendu préconiser par des officiers autrichiens comme le meilleur m.oyea de détruire " la race révolutionnaire." Dans l'aveuglement de leur rage, les héros de l'ordre tiraient aux maisons indistinctement, sans s'inquiéter qu'elles appartins sent ou non à leurs propres partisans. La maison de M. Billecocq, marchand de châles, bouJevard Poissonnière, a été à maltraitée par le canon que, le 5, on dut y mettre de grands étais pour l'empêcher de s'écrouler. M. Billecocq a protesté, dans une lettre adressée au Journal des Débats, qu'aucun coup de feu n'était parti de ses fenêtres ; et l'on peut l'en croire, car c'est un bon citoyen; il ne se plaint nullement des dégâts causés à sa propriété.
Pour ce qui s'est passé boulevard Poissonnière, un capitaine de l'armée anglaise l'a en partie raconté dans le
Times du 13 décembre. Comme nous recherchons avant tout les déclarations des témoins oculaires, nous citons volontiers la lettre de M. le capitaine William Jesse. Il habitait, boulevard Montmartre, au coin de la rue Montmartre, un hôtel d'où la vue s'étend depuis la rue Richelieu jusqu'à l'extrémité du boulevard Bonne-Nouvelle. TL avu ^ beaucoup:
" A deux heures et demie le 4 décembre, on entendait distinctement le canon dans la direction du faubourg Saint-Denis ; à trois heures, je me plaçai sur le balcon de mon appartement avec ma femme pour voir les troupes. Les boulevards, aussi loin que l'œil pouvait atteindre, en étaient couverts, artillerie, infanterie et cavalerie. Les ojficiers fumaient leurs cigares. Les fenêtres étaient garnies de spectateurs : femmes, enfants, servantes, locataires des appartements, et aussi des commerçants, qui tous avaient fermé leurs boutiques. Tout à coup, et tandis que je regardais attentivement avec ma longue vue les troupes les plus éloignées vers l'extrémité du boulevard Bonne-Nouvelle, quelques coups de fiisil furent tirés à la tête de la colonne, qui se composait d'environ 3000 hommes. En peu de moments le feu se propagea, et, après avoir été suspendu un instant, descendit le boulevard comme im rideau de flamme ondulant. Cependant il était si régulier que je le pris d'abord pour mu feu de joie en réjouissance de la prise de quelque barricade, ou bien destiné à indiquer la position des troupes à quelque autre division. Ce ne fiit que lorsqu'il arriva à une cinquantaine de mètres de moi, que je reconnus le son tranché des cartouches à balles; mais alors même je pouvais à peine en croire le témoignage de mes oreilles, car quant à celui de mes yeux il m'était impossible de découvrir aucun ennemi sur lequel on put feire feu. Je continuai de regarder les soldats jusqu'à ce que la compagnie placée audessous de moi apprêtât les armes et qu'un coquin plus vif que les autres — un tout
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jeune homme sans favoris ni moustaches — rrCeiU ajuste. En un instant, je poussai ma femme qui venait de se retirer contre le massif, entre les deux fenêtres, et une baUe qui frappa le plafond audessus de nos têtes nous couvrit de poussière et de morceaux de plâtre. Une seconde après, je fis coucher ma femme sur le parquet, et une autre décha/rge frappa toute la façade de la maison, le balcon et les fenêtres ; une balle brisa la glace sur la cheminée, une autre le globe de la pendule ; tous les carreaux de vitre, à l'exception d'un seul, furent mis en pièces, les rideaux et le châssis des fenêtres coupés. Le balcon de fer, quoique un peu bas, fiit une grande protection ; cependant cinq halles entrèrent dans la chambre. Tandis qu'on rechargeait les armes, j'entraînai ma femme, et me réfugiai avec elle dans les chambres de derrière de la maison. Le retentissement de la fusillade ne cessa pas pendant plus d'im. quart d'heure ! Quelques minutes après les ca/nons furent démasquas et pointés contre le magasin de M, SaUa7idrouze, cinq maisons plus bas à notre droite.
" L'objet ou la justification de tout cela était parfaitement une énigme pour tous ceux, français comme étrangers, qui étaient dans la maison. Quelques uns s'imaginaient que les troupes avaient tourné et se joignaient aux rouges; d'autres disaient qu'il fallait qu'on eut tiré sur elles de quelque part, quoique cela ne put être venu d'aucune maison du boulevard Montmartre, car nous l'eussions certainement vu du balcon. En outre, dans les dispositions où se trouvaient les soldats, si cela eut été vrai, ils n'auraient certainement pas attendu le signal de la tête de colonne placée à plus de 800 mètres de distance. Il faut que cette fusillade de gaieté de cœur ait été le résultat d'une panique, et que les soldats aient voulu eflfrayer par un premier feu dans la crainte que les fenêtres ne ftissent garnies d'ennemis cachés, ou qu'elle ait été le résultat d'une impulsion sanguinaire, — double hypothèse également
déahouorante pour eux : comme soldats dans le premier cas, comme citoyens dans le second. A titre de militaire, c'est avec le plus profond regret que je me sens forcé d'admettre la dernière opinion.
" La troupe, comme je l'ai déjà dit, a Mt décharges sur décharges pendant plus d'un quart d'heure, scms qu^on lui ait aucunement riposté. Ils ont tué beaucoup de malheureux qui étaient restés sur les boulevards parcequ^on ne voulait les recevoir dans aucune maison. Quelques personnes ont été tuées sur le seuU de leur porte. Le sang de ces victimes remplissait encore les trous creusés autour des arbres, le lendemain vers midi, quand j'y ai passé. Les boulevards et les rues adjacentes étaient sur quelques points un véritable abattoir. Ce tableau restera gravé par la baïonnette dans le cœur des habitants de ce quartier de Paris, qui pour l'avenir, ne peut que redouter laprotection des propres soldats de la France.
** Les soldats sont entrés dans des maisons d'oïl jcmiaia aucun coup de feu rCa été tiré, et quoique la Patrie, journal de l'Elysée, ait eu la prétention d'indiquer ces maisons par leurs noms, elle a été obligée dans son numéro suivant de démentir ses imputations scandaleuses. Mais admettons que quelques coups de feu aient été tirés de deux ou trois maisons sur les boulevards; admettons même que quelques soldats français aient été tués, était-oe une raison pour justifier cette attaque meurtrière contre les maisons et les personnes de leurs concitoyens sur une étendue de près d'un mille anglais, au Heu de passage le plus populeux et le plus fréquenté ?...
" Signé : William Jesse,
"Ingatestone Cottage,
« Essex."
LA B^ISTANCE A PARIS. 179
Dira-t-on que M. W, Jesse est un étranger, un ennemi qui fausse la vérité pour calomnier l'armée française ? Nous répondrons que les propres aveux des assassins confirment pleinement le récit du capitaine anglais.
La Patrie, forcée du reste de se démentir plus tard, allègue qu'il y a eu provocation, que l'on a tiré des fenêtres sur la troupe, mais elle ne nie pas les sanglantes répressions. Que l'Europe civilisée écoute le récit de la feuille élysénne : " Un feu de tirailleurs, appuyé d'un obusier, a " été instantanément dirigé contre les maisons d'où était " parti le feu. Les fenêtres, les façades ont été en partie " détruites. Puis des détachements sont entrés dans Vintérieii/r,
" ET ONT PASSÉ PAR LES ARMES TOUS LES INDIVIDUS QUI s'Y
" TROUVAIENT CACHÉS. Six INDIVIDUS en blouscs, qu'ou a " découverts derrière des tapis qu'ils avaient amoncelés pour " éviter les balles de la troupe, et tirer sur elle sans danger, " ONT ÉTÉ FUSILLÉS SUR l'escalier de l'hôtel Larmes, au- " jourd'liui dépôt de tapis de la fabrique Sallandrouze.
" Plusieurs scènes de ;nême nature se sont passées aux ** environs du théâtre des Variétés, et la troupe A fait " JUSTICE de ses assassins,^
"La troupe a fait justice de ses assassins,*^ Pouvait-on dire, avec une plus odieuse cruauté, que la troupe avait assassiné indistinctement tout ce qui lui tomba sous la main. Dans quel pays civilisé des soldsits font-ils justice des prisonniers qu'ils prennent ? Mais on avait résolu " d^épowvcmtery
Les mitraillades de Paris ont soulevé l'indignation de tous ceux qui en ont été témoins, à quelque parti et à quelque nation qu'ils appartinssent. Les journaux catholiques de la Belgique eux-mêmes ont exprimé l'horreur dont leurs correspondants avaient été saisis en £9Lce des torrens de sang répandus. Les étrangers, les personnes les plus désintéressées ont été tous d'accord sur ce triste sujet, et c'est à dessein que nous empruntons leurs récits. Nous voulons que l'on ne
ISO LIS CRIMES DU DEUX DÉCEIIBRE.
puisse pas croire que nos ^las^oiis de proscrit nous portent à rien exagérer.
Voici, entre autres, ce que disait V Emancipation du 7 décembre, Y E inancipation qui est en Belgique ce que r Univers est en France :
" Nous avons l'état de siège avec d'incroyables rigueurs^ nous avons plus que l'état de siège, nous avons la plus brutale et la plus avilissante compression. Si la France ressentait comme elle le doit son outrage, les pavés s'élèveraient d'eux-mêmes en barricades, le Spartacus de marbre des Tuileries prendrait un fusiL
*^ Je ne sais par od commencer les épisodes de la lutte, et je ne vois aucun moyen de vous les présenter d'une manière croyable, tant il me semble que tout cela doit par^tre impossible à croire à tout cœur honnête.
'^ Et ne supposez pas qu'il s'agisse du peuple, des combattants ordinaires de toutes les révolutions.
'^ C'est la bourgeoisie, la société riche et polie qui résiste et qui combat pour la liberté constitutionnelle.
" Il n'y a plus de partis.
'^ Le soldat frappe sans pitié. H détruit les maisons et en tue les habitants.
"Le boulevard Bonne-Nouvelle, du coté des maisons Baguenault et Odier, la maison Sallandrouze sont à demi démolies par les boulets. Les soldats, en rentrant, se vantaient de cet exploit.
"t/'iw compté vingt-sept cadavres dans la cour de la maison Odier. Et c'étaient des cadavres couverts d'habits luxueux, c'étaient des femmes, des vieillards et des enfants'^
L'écha&ud, que les faussaires de l'ordre nous accusent sans cesse de vouloir établir, bien que le monde entier
sache que nous Tayons aboli, aurait à fonctionner de longs jours pour couper autant de têtes que les conjurés de Décembre ont percé de poitrines d'hommes, de femmes et d'en&nts inoâensi&, en dehors de toute lutte et de tout combat.
Le lendemain, 5 décembre, au matin, le théâtre du carnage était encore afireux à contempler.
Les morts avaient été enlevés : mais les traces sanglantes se voyaient partout, les trottoirs et les murs étaient souillés de débris de cervelles humaines ; une sorte de cascade de sang avait ruisselé par les escaliers et sous la porte de la maison Sallandrouze, et s'y trouvait coagulée.
On avait répandu le sang à telle profusion que les ruisseaux en étaient encore rougis dans la rue Montmartre, jusqu'à la hauteur du passage des Variétés.
Notre honorable collègue M. Pierre Lefranc a vu cela de ses yeux.
Les fenêtres et les vitres étaient brisées, les maisons déchirées, ébréchées, par les balles et les boulets.
Les factieux sentirent la nécessité de faire disparaître les marques de leurs fureurs ; ils firent reparer les façades dans la huitaine, et, après avoir institué xme commission pour apprécier les dommages matériels, ils ouvrirent un crédit de 200,000 francs, afin de pourvoir au plus pressé.
Les généraux de la bande des " cinq ou six miQe coquins" n'ont aucun sentiment français, ce sont des condottieri que Paris a vu fondre sur ses places publiques. Vainqueurs à force de trahisons et de massacres, ils ont célébré leur triomphe, comme fait l'ennemi dans une ville prise d'assaut, par un défilé solennel de quelques unes des troupes victorieuses. Rien n'a manqué à cet odieux caractère de conquête étrangère. Le 5 décembre, vers -midi, deux régiments de carabiniers en grande tenue et
précédés de leurs corps de musique qui jouaient des ÊLufares, sont partis de la Bastille et ont parcouru au pas toute la ligne des boulevards, jusqu'à la Madeleina Pour ajouter à l'effet de la mise en scène, ils étaient suivis de quatre brancards sur lesquels on voyait étendus des blessés de l'armée !
H est hors de conteste que Ton a feit, surtout pendant la journée du 4, d'énormes distributions d*eaude-vie, aux soldats, pour étouffer leur sensibilité dans Tivrasse et les entraîner à tous les crimes. D'un bout de Paris à l'autre, la population, honteuse, désolée, épouvantée, les a vus privés de leur raison. Aux boulevards, il y eut un moment où ils allèrent plus loin même que ne le voulaient les conjurés. Le cerveau troublé par les vapeurs alcooliques et par la fumée non moins enivrante de la poudre, ils tiraient à tort et à travers, sans commandement, n'écoutant plus la voix des officiers. Cest encore ce qu'a constaté l'auteur apologétique de la Révolution Militaire du 2 Décembre,^' "...Les soldats du général " Cotte, électrisés par la ûisillade qui les entoure, "ouvrent aussi le feu, mais à P aventure, et le con- "tinuent pendant huit ou dix minutes, malgré les efforts " du général et de ses aides de-camp, pour arrêter une "consommation aussi inutile de munitions, et qui ne *• pouvait faire qu^ des victimes innocentes ; car, certes, " aucun comhattaiU ne dut être tenté de se montrer aux "fenêtres pendant cet eflGroyable ouragan." (Mauduit, page 218.)
Comment ne pas admirer l'économie de ces officiers préoccupés, en première ligne, de la " consommation inutile de poudre !" Les bonnes femmes de ménage que feraient le général Cotte et ses aides-de-camp ! Ils auraient bien dû donner des leçons de ce genre au commandant Larochette,
qui brilla 20,000 cartouches, dans les circonstances qu'on va lire :
'* La gauche de la colonne du général Marulaz touchait " encore au pont d' Arcole, lorsque partirent des croisées du "quai TeUetier plusieurs coups maladroits contre le 44* " et la ligne de tirailleurs que le commandant Larochette " avait placés en avant de l'Hôtel-de- Ville, pour en protéger " les abords.
"Toute la place, ainsi que les quais Pelletier et de " Gèvres jusqu'au Châtelet, furent à Vinstcmt en feUy et de ** l'extrémité du pont Louis-Philippe, je crus pendant *'près d'un quart d'heure, je crus, en vérité, assister "à un combat des plus sérieux. Flus de vingt miUe " cœrtouches fwrent brûlées, des milliers de carreaux brisés, " miais seulement quelques hommes tués ou blessés dans " les deux camps ; les socialistes n'ayant exécuté leu/r ^' attaqua qu'avec des forces disséminées dans les maisons, " et trop insuffisantes pour tenter un hourra sur l'Hôtel- " de-ViUe." (Mauduit, page 242.)
La nuit du 4 au 5 fut, sur plusieurs points, une véritable orgie : le citoyen Domengé, ex-membre de l'université, vit de ses yeux les lanciers boire et s'enivrer sur les boulevards à côté de mares de sang et de débris humains qu'on n'avait pas encore enlevés ! Rentré chez lui, place du Panthéon, il entendit toute la nuit les chants bachiques des tirailleurs de Yincennes stationnés là. Le lendemain au matin, un de leurs officiers ivre-mort brandissait son sabre demandant des socialistes à exterminer. Un fourrier qui veillait sur lui pouvait à peine le contenir.
C'est ainsi que l'on est parvenu à obtenir tant de cruautés de certains soldats. Comment, s'ils avaient conservé la possession d'eux-mêmes, aurait-on osé envoyer de l'état-major de M. Saint- Arnaud ou de M. Magnan, l'ordre pour la nuit du 4 de feire feu sur toute personne qui ne répondrait pas au cri de "qui vive" par celui
de scMat !! Si atroce que soit cette consigne, on ne peut refuser d y croire quand on a lu les ordres du jour signés Saint- Arnaud et Maupas. Elle ne Rit pas générale, mais elle a certainement été donnée sur les points où. Ton craignait quelque attaque. Un témoin bien renseigné nous le certifie en ces termes : " Vous pouvez citer notamment "le quartier du faubourg du Temple, et de l'Entrepôt " occupé par le 58* de ligne. Une pauvre femme attar- " dée, dans la rue de la Douane, y reçut plusieurs coups de " feu qui heiureusement ne l'atteignirent pas, pendant qu'elle " essayait en vain de se faire ouvrir les portes. Elle ne " fut sauvée que par la pitié d'un soldat qui la fit entrer " au poste de la douane, où elle passa la nuit. — Un garçon " boucher qui conduisait sa voitiure le long du canal, ne " pouvant répondre au qui vive des homicides sentinelles " dont le séparait toute la largeur de l'eau, vit sa voiture "criblée de balles. Il eut la présence d'esprit de se " coucher à plat ventre, et échappa à la mort ; mais son " cheval fut tué."
On ne peut imaginer à quel point les libations, les sentimens de haine provoqués, entretenus par certains officiers contre le civil, les excitations de tout genre avaient exaspéré quelques corps militaires. — Des soldats furieux poursuivent des citoyens désarmés. Sept de ceux-ci, après avoir vainement ébranlé une porte cochère en face de la rue Neuve Yivienne, pour y trouver refuge, se couchent au pied de cette porte, en quelque sorte les uns sur les autres, espérant éviter la mort. La troupe leur envoie une décharge presque à bout portant, et cinq sur sept, percés de balles, ne se relèvent pas ! " Vous " pouvez affirmer le fait, nous mande un témoin de cette " tuerie, Jai recueilli Vun des survivcmts dont le frère venait " d'être tué sous lui !" — ^A côté de la maison Sallandrouze, boulevard Montmartre, est une boutique de libraire dans laquelle se sauve un homme que l'on poursuivait. Un
LA. B^ISTANCE A PARIS. 185
capitaine de chasseurs de Vincennes s'y précipite avec son monde, et n'y trouvant point celui qu il cherche, se jette à coups de sabre sur le malheureux libraire. Au bruit de la lutte engagée, la femme et les deux filles du libraire sortent d'une arrière salle où elles étaient, et tachent de défendre leur mari, leur père, contre la rage du capitaine; mais les soldats alors se joignent à leur officier, et le père, la nière, les deux filles sont massacrés à coups de ha/ionnettes. . . Le fait n'est encore que trop vrai, il a ét^ rapporté par im témoin oculaire qui l'affirme de la manière la plus précise, la plus positive, après avoir été pluideurs fois interpellé sur la parfaite exactitude de ses souvenirs. Cette horrible scène est indépendante d'une autre, moins atroce peut-être, mais tout aussi sanglante, qui eut lieu chez un autre libraire, boulevard Poissonnière, à côté du magasin de nouveautés du Prophète. Ici nous avons pour garant le récit même du Moniteur du 9 décembre : " Un libraire, M. Lefilleul, établi depuis plusieurs années " sur le boulevard Poissonnière, était occupé à fermer son " magasin peu avant le drame du 4 décembre, quand un ** coup de pistolet tiré par un commis du voisinage sur un '^ clairon de la ligne vint dissiper la foule qui se pressait ^^ à ses côtés, et laissa passage libre à Vinsurgé pour entrer "dans la boutique. Celui-ci était suivi de près par le " clairon, qui parvint d V étendre mort derrière im comptoir, " mais qui tomba lui-même sur le cada/vre. D'autre soldats, " venus au secours du clairon, blessent au bas-ventre le " malheureux libraire, qui n'a rien vu et qu'on prend pour " un adversaire. Une lutte terrible s'engage entre M. " Lefilleul et un capitaine. Le premier est deux fois encoi'e " blessé à la cuisse et au bras, mais le second tombe mort " sous les coups des soldats qui cherchent d le défendre, M. " Lefilleul, qui malgré ses blessures, conserve encore ses " forces et son sang-firoid, profite de ce terrible moment " pour se dégager, et sort du magasin en y laissant tkois "cadavres. On espère sauver la vie à M. Lefilleul,
" honnête commerçant, tout-^/ait étrcmger atix passions " politiques^**
Les assassins, dans leur rage, s'entretuaient eaxr mêmes.
Quelques-uns étaient saisis d'une sorte de firénésie. Un vieillard, père d'un des banquiers les plus célèbres de Paris, infirme, et marchant avec difficulté, traversait le boulevard des Italiens pour rentrer chez lui, rue LaffiUe^ quand il tomba frappé d^une balle. Kevenu du premier choc de sa blessure, il essayait de se relever, lorsqu'il aperçut des soldats qui tiraient encore à bout portant sur d'autres blessés couchés comme lui à terre ! ! H jugea prudent de ne pas donner signe de vie, et resta immobile jusqu'à ce que la troupe se fut retirée. De telles cruautés sont inexplicables sans doute; mais nous sommes obligés d'y croire, car nous en tenons le récit de source certaine, et elles nous ont été confirmées par un médecin, second témoin, parûdtement honorable, qui a vu les vêtements de plusieurs de ces malheureux prendre feu sous les décharges à bout portant !
Quand on ouvre carrière aux mauvaises passions^ elles sortent toutes à la fois des abîmes du cœur humain, n faut bien le dire, au milieu de ces journées sinistres quelques soldats ont souillé l'uniforme par des actes qui répugnent peut-être plus encore à l'honneur national que tout ce que nous venons de raconter. Un négociant accompagné de son garçon de caisse venait de toucher 5000 û^ncs en or, que le garçon portait. Arrivés au boulevard, une des décharges dirigées contre les passants frappe le garçon de caisse, qui tombe. Le négociant se sauve, puis, quand le feu a cessé, il revient et cherche son pauvre serviteur, qu'il trouve sans vie. Le chagrin ne l'empêche pas de songer aux 5000 francs : il ouvre l'habit du mort pour les prendre... L'or avait déjà été enlevé. Le négociant alla faire sa déclaration le même jour à la police : on lui répondit qu'il mentait 1 II insista ; on ajouta alors que s'il
disait un mot de plus on Farrêterait sur-le-champ, et que, 8^U bavardait, il aurait à s'en repentir. Cette menace est cause que nous n'avons pu obtenir le nom du négociant ; celui de ses amis, par l'entremise duquel la triste aventure est venue à notre connaissance, craint de le perdre en le nommant.
Ceux-là même qui défendent l'armée de Paris confessent qu'elle a été trop loin, c'est leur expression. " Sans doute, " dit ime des correspondances bonapartistes de Vlndepen- " da/nce Belge (n° du 23 décembre) ; sans doute les soldats se " sont, sur certains points, laissé entraîner trop loin par " l'ardeur de la lutte ; plus d'une victime innocente a suc- "combé, mais, etc."
Ah oui ! des soldats ont commis des actes bien coupables, et c'est l'âme navrée de douleur que nous en parlons. Mais on le sait, les hommes réunis, et surtout, les corps armés, obéissent à l'impulsion qui leur est donnée j aussi, accusons-nous surtout les monstres qui avaient enivré, trompé, aveuglé la troupe ; les chefe qui lui commandaient le meurtre, qui " VerUraînaierU trop loin!' par des ordres et des exemples atroces. La France aura peine à pardonner à certains oâiciers bonapartistes le rôle hideux qu'ils ont joué. Une dame de grand courage, qui nous sachant occupé de l'histoire du 2 décembre, a daigné nous envoyer quelques notes, nous écrivait : " Je vous ai déjà raconté, monsieinr, " avoir moi-même entendu dire par un officier, d'un ton de " plaisanterie, qu'il faisait * des coups admirables entre les " deux yeux' au moyen d'une arme précieuse qu'il possédait. " Il se vantait d'avoir pris des gens, et de les avoii* mené " fusiller au coin de la rue ; ne pouvant s'empêcher d'ajouter : " * C'est qu'ils mouraient avec courage ces coquin s -là; ils ne ** bronchaient pas !' Un autre officier racontait à une dame '^ de mes amies, que les soldats s'amusaient à tirer à la "femme, comme qui dirait à la cible, et visaient toutes les <* femmes qu'ils apercevaient aux fenêtres. Une autre *' dame, en qui j'ai toute conâance, m'a dit avoir tra-
"versé les boulevards, près d'un groupe de soldats qui " dispersaient et chassaient les passants les plus inoffensifs, " sans cependant chercher à blesser les femmes, quand on " officier des spahis, qui se trouvait là, passant comme les " autres leur cria : 'Vous n'y entendez rien ; ce n'est pas " çà ; tirez aux femmes ! tii-ez aux femmes !' Et alors, effec- " tivement, ils commencèrent à tirer aux femmes. Une " dame très bien habillée et fort effi^yée, qui allait de toute " sa vitesse, reçut à ce moment un coup de baïonnette dans " le côté, duquel elle tomba pour morte.
" Un autre officier a dit à quelqu'un que je connais : " ' Nous avions ime revanche à prendre de Février, nous "l'avons prise, et tout ce que nous regrettons c'est que " cela n'ait pas duré davantage !' C'est le sentiment qu'ex- " priment ouvertement tous les officiers supérieurs.
" Au coin de la Chaussée-d'Antin, im jeune homme, de " qui je tiens le fait, se trouvait dans un groupe de gens " parfaitement tranquillles qui se demandaient les uns aux "autres des nouvelles. Des lanciers vinrent pour les " chasser, sans cependant y mettre d'hostilité, quand leur " officier leur cria : ^Lardez4e8 1 lardez-les P
" De tout cela, vous voyez qu'il y avait plus d'animosité " chez les officiers que chez les soldats pendant cette mémo- " rable campagne des boulevards."
Il est trop malheureusement vrai que les officiers supérieurs surtout ont montré dans les fiinestes journées de Décembre une cruauté sauvage. Que le lecteur en reste convaincu, nos récits ne vont pas au-delà de la plus stricte vérité. Nous nous regarderions comme le plus criminel des hommes si nous forgions un de ces assassinats pour en charger nos ennemis. Nous savons qu'ils attireront sur leurs auteurs la haine du monde civilisé; nous ne pouvons non plus nous le dissimuler, ils sont un déshonneur pour le pays ; notre âme souffi^e à les raconter, nous les cacherions même s'ils ne servaient à montrer la scélératesse des conquérants
LA RlésISTANCE A PARIS. 189
qui écrasent la Franco, et particulièrement à justifier le parti républicain des infâmes accusations que toutes les factions royalistes dirigent encore à cette heure contre lui
Hélas ! on ne saurait rien inventer de plus affi:«ux que la réalité. Un témoin nous avait dit avoir vu le colonel des lanciers à collet jaune s'élancer sur le trottoir du boulevard des Italiens et frapper même des femmes ! Comme cette personne, demeurant encore à Paris, ne pouvait nous donner son nom, de crainte d'être transportée, nous hésitions à citer le fait, tant il nous paraissait impossible que l'on y put croire sans la garantie d'un témoin oculaire. Eh bien ! un historiographe de l'armée, M. Mauduit qui confesse le caractère essentiellement militaire de la conspiration, cite ce même fait comme un titre de gloire pour l'un de ses héros, et il nous apprend que le misérable qui frappait des femmes à coups de sabre s'appelle le colonel Rochefort :
" A la hauteur de la rue Taitbout, il (M. Rochefort) " aperçut un rassemblement considérable tant à l'eùtrée de " la rue que sur l'asphalte près Tortoni ; ces hommes étaient " toiis bien vêtus. Plusieurs étaient armés. (1) A sa vue "retentit le cri de guerre adopté depuis deux jours : ^Yive " la RéjmUique! vive la Constitution! à bas le DictatefwrP " A ce dernier crij aussi rapide que l'éclair, d'im seul bond, le " colonel de Rochefort franchit les chaises et l'asphalte, " tombe au milieu du groupe et fait aussitôt le vide autour " de lui. Ses lanciers se précipitent à sa suite ; un de ses " adjudants abat, à coups de sabre, deux individus... En " un clin d'oeil, le rassemblement fiit dispersé. Toîis s'en- '^ fuirent prêcipitcmiment en laissant bon nombre (F entre " eux sv/r la place. Le colonel continua sa marche en dis-
(1) M. Mauduit, en disant que ces hommes bien vêtus étaient armés, cherche certainement à pallier la lâcheté de l'acte qu'il encense. 11 est évident que personne n'eut été assez fou pour paraître armé sur les boulevards en face de 50^000 hommes.
100 LES CBIXES DU DEUX D]£cEMBRE.
*' persant tout ce qu'il rencontrait devant lui, et une " trentaine de cadavres restèrent sur le carreau, ;>re9gu6 " tous couverte cT habits fins.^ (^Révolution Militaire du 2 Décembre, j>ages 217 et 218.)
Lisez Tite-Live ; vous ne trouverez pas une page aussi odieuse dans la prise de Home par les barbares. Lies soldats gaulois insultaient les sénateiurs romains, mais leurs che& n'assassinaient point les habitants qui regardaient passer leurs phalanges !
Cellochefort est un vrai Trestaillon bonapartiste. "Voici lui autre de ses exploits où Ton retrouve tous les caractères de la plus sanglante provocation. CTest encore son panégyriste, le capitaine Mauduit, qui nous le raconte : "Le " 3 décembre, vers dix heures et demie du soir, le colonel " de Rochefort, du 1*' de lanciers^ reçut l'ordre de partir ^* avec deux escadrons seulement pour maintenir la circn- " lation sur les boulevards, depuis la rue de la Paix jusqu'au " boulevard du Temple ; cette mission était d'autant plus " dif&cile et délicate^ qu'il lui avait été interdit de re- " pousser par la force d'autres cris que ceux de : * "Vive la " République démocratique et sociale.'
" Le colonel, pressentant ce qui allait arHvery avait " prévenu tout son détachement de n'avoir point à s'éton- " ner de la foule qu'il aurait à traverser, et des cris poussés " par elle ; il prescrivit à ses lanciers de rester calmes, " impassibles, jusqu'au moment où il ordonnerait la charge, " et, ime fois l'afiaire engagée, de ne faire grâce à qui qite " ce fut.
" A peine parvenu sur le boulevard, à la hauteur de la " rue de la Paix, il se trouva en présence d'un flot de popu- " lation immense, mamfesta/nt VhostUité la plus moflrqy^e, " sous le Tnasque du cW de : Vive la République ! ! ! " Ces cris convenus étaient accompagnés de gestes mena- " çants.
" L'œil attentif et V oreille tendue, pour ordonner la chaim
LA BâsiSTANCE A PABIS. 191
" au premier cri aêdUieux, le colonel continua à marcher '^ ainsi au pas, poursuivi de hurlements afireux, jusqu'au "boulevard du Temple.
"Le colonel ayant reçu l'ordre de charger tous les " groupes qu'il rencontrerait sur la chaussée, il se servit " d'une ruse de guerre, dont le résultat fut de châtier un " certain nombre de ces vocifercUeura en paletots,
"Il masqua ses escadrons, pendant quelques instants, " dans un pli de terrain près du Château-d'Eau, pour leur " donner le change et leur laisser croire qu'il était occupé " du côté de la Bastille j mais faisant brusquement demi- " tour sans être aperçu, et prescrivant aux trompettes et à " l'avant-garde de rentrer dans les rangs, il se remit en " marche au pas, jusqu'au moment où il se trouva à l'en- " droit le plus épais de cette foule compacte et incalciUahle, " avec l'intention de piquer tout ce qui s'opposerait à son "passage.
" Les plus audacieux, enhardis peut-être par la démon- " stration pacifique de ces deux escadrons, se placèrent en " avant du colonel, et firent entendre les cris insndtanlB "de ; ' Yive l'Assemblée Nationale ! A bas les traîtres !' "Reconnaissant à ce cri une provocation, le colonel de " Rochefort s'élance, comme un lion furieux, au milieu du "groupe d'où elle était partie, en frappant d'estoc, de "taille et de lance. Il resta sur le carreau plusieurs " cadavres.
" Dans ces groupes ne se trouvaient que peu dHndividtts "en blouse,
" Les lanciers subirent cette rude épreuve morcde avec un " calme admirable, etc.
" De retour à la place Vendôme, et sa mission accomplie, " le colonel de Rochefort s'empressa d'en rendre compte au "général de division Carrelet." (Mauduit, pages 176, 177
et 178.)
Les journaux du crime racontent avec des éclats affî^ux
Tassassinat de trois gendarmes à Bédarieux. Ce qu'ils disent est-il vrail On a droit d'en douter, car eux seuls ont la faculté de parler, et la vérité ne peut se feire jour en présence d'un conseil de guerre dont le président (colonel Dumont) intimide les témoins à décharge. Conunent oser contredire ces juges forcenés qui insultent les accusés, et qui prononcent dix-sept condamnations à mort d'un seul coup î Si le compte-rendu de leurs séances n'est pas un amas de mensonges comme toutes leurs inventions de Jacquerie, il faut avouer, hélas ! que là, sur un point isolé, à Bédarieux, quelques artisans méridionaux ont commis des atrocités que nous ne saurions flétrir trop énergiquement. (H n'y a de comparables à ces crimes abominables que ceux des Chouans et des Verdets.) Et cependant, leur conduite semble moins hideuse que celle du colonel Rochefort et de ses aides ! Certes, si ce que l'on dit est vrai, il faudrait maudire ces hommes besoigneux et incultes qui, pour se venger des procès-verbaux dont les accablaient des gendarmes, ont ignoblement mutilé leurs cadavres après les avoir tués. Mais combien n'est pas plus infâme ce colonel, cet homme éclairé, occupant un des premiers grades de l'armée, à la tôte de deux puissants escadrons qui cherche le sang à répandre comme un tigre afiamé j qui emploie une ruse de guerre pour préparer un grand assassinat, qui masque ses chevaux et ses lances pour tendre un piège à des citoyens inoffensifs, et qui, tout à coup, après avoir prescrit à ses satellites de ne faire grâce à personne, fond sur des hommes sans armes, sans défense, parce qu'ils crient : Vive r Assemblée nationale! A bas les traîtres! et laisse sur la place les cadavres de ceux que trompe sa fourberie sanguinaire !
Quelle modération attendre de soldats conduits par ces tueurs !
M. Mayer nous apprend aussi lui-même, avec une naïveté vraiment effiïiyante, à quoi ces officiers, indignes de porter
LA B^ISTANCE A PABIS. 193
rimiforme fi-ançais, instruisent leurs hommes dans les loisirs de la caserne :
" H faut le dire, l'armée n'était pas seulement convain- "cue, mais fanatisée. Le brave et spiritud colonel du " 7* de lanciers, M. Feray, racontait une anecdote qui a la " valeur d^un événement. Il se trouvait avec un escadron **de son régiment dans les environs de Chaillot. On lui " amène un des plus notoires démagogues de cette com- " mune, pris les armes à la main et les poches pleines de " balles. Le colonel, voulant essayer jusqu'où allait l'obéis- " sance chez ses soldats, appelle ses deux plantons d'ordon- " nance, et leur dit, en secouant la cendre de son cigare : " * Vmis allez me brûler la cervelle à ce brigand-là. Faites-le " mettre à genoux, et au coinma/ndeinent de : Feu! cassez-lui " la tête.^ Les deux lanciers axinent/roidement leurs pisto- *' lets, prennent à la cravate l'homme, qui se tordait et criait " grâce ! lui appliquent leur arme sur chaque tempe, et at- " tendent, a/vec le plus grand calme, le commandement du " colonel. * Emmenez-le,' dit M. Feray, ' il est trop lâche ^^ pour être fusillé par de braves geiu comme vousJ* Et il le " fit conduire à la Préfecture de police. ' Quels IvommesT " disait-on à M. Feray, quand il raconta cet incident. — " * Tout mon régiment eût fait de même,' répondait le " gendre du maréchal Bugeaud." {Histoire du 2 Décembre, page 164.)
D'autres de ces sauvages officiers du 2 décembre ont imprimé à leurs actes un cachet de barbarie i*affinée dont ils semblent emprunter la tradition au moyen-âge, à cette époque où l'on avait inventé de joindre les tortui'es morales aux supplices physiques de l'antiquité. Partout on les voit se complaire aux terreurs qu'ils infligent à leurs victimes, alors même qu'il n'entre pas dans leurs fantaisies de les mettre à mort. A côté du brave et spirituel colonel Feray, comme l'appelle M. Mayer, voici un autre brave et
spirituel capitaine, qui imagine d'enfermer la nuit un en- Êint seul avec trois cadavres! Personne ne mettra en doute le trait qu'on va lire, car nous l'empruntons à M. Mauduit, qui a certainement recueilli de la bouche même des héros le récit des actes auxquels ils attachent le plus de prix.
Une compagnie de voltigeurs du 5P gardait une position rue Moslay, où il y avait eu une barricade. Us trouvaient bon de briller, pour se chauffer, un omnibus qui avait servi à cette barricade. Us avaient déjà jeté au feu le timon et les roues, qu'il n'était encore qu'une heure du matin; ils s'apprêtaient à mettre la caisse en morceaux, lorsqu'il en sortit un gamin qui s'y était blotti au moment de la prise de la barricade.
" En voilà encore im ! s'écrièrent les voltigeurs. Iljaut hfusUler; car certainement il a tiré sur nos fibres.
" On le fouille, et, sous sa blouse, l'on découvre un pis- " tolet et un poignard. Les voltigeurs le conduisent au " capitaine pour prendre ses ordres, et voici le châtiment " qui lui fut infligé :
" Près de là, l'on avait déposé, dans tme maison, le ea- " davre d'un clairon de chasseurs à pied, tué à l'attaque " des barricades des Arts-et-Métiers. Près de ce clairon " se trouvaient également les cadavres de deux hommes du " peuple.
" *Tu vas derrumder pa/rdon à ce clairon, et à genoux,^ lui " dit le capitaine. — ' Ce n'est pas moi qui l'ai tué,' répondit " le gamin, en pleurant. — * Qui m'en répond? Et d'ailleurs ^Hu en as peut-être tué d'autres. Ainsi demande-lui par- " don, ou sinon!...' Et le gamin se met à genoux, et de- " mande grâce à ce malheiu^ux soldat. ' Ce n'est pas tout. " Tu vas maintenant passer le reste de la nuit avec tes ca- " marades et leur victime, et, plus tard, on verra ce que " l'on devra faire d'un petit polisson de ton espèce.' Et la " porte est fermée sur lui. Mais, soit pofr remords, soit par " terreur de se trouver ainsi seul dans l'obscurité, et côte à
LA BésiSTANCE A FABIS. 195
" côte avec trois cadavres, le gamin frappa bientôt violem- " ment à la porte, en conjurant de l'arracher om supplice " moral qui lui était infligé.
" Le capitaine, croyant la leçon assez forte, le fit sortir , " et le renvoya à ses parents." (Mauduit, page 250.)
Ce ne sont pas les républicains qui forgent ces monstrueuses histoires pour les attribuer aux sauveurs de la société, ce sont les sauveurs eux-mêmes qui s'en vantent, et ils trouvent dans leur parti des écrivains pour les en complimenter ! !
Comprend-on, après ce qu'on vient de lire, les orléaniste» qui ont le courage de féliciter " le prince NapdéorïT d'avoir fait en décembre "la chasse aux brigands." (1) Yotre haine contre les républicains vous aveugle étrangement, messieurs les sujets de Louis-Philippe, et vos méprisables insultes s'égarent. Ne l'avez -vous donc pas lu : " Une " trentaine de cadavres restèrent sur le carreau, presque " tous couverts (T habits fins T' N'est-ce donc pas aussi " la chasse aux bourgeois" qu'on faisait le 2 décembre? — Et ce sera, nous en formons le vœu de tout notre cœur, ce sera un lien de rapprochement entre le peuple et la bourgeoisie que la conduite de la bourgeoisie au 2 décembre. Ceux du peuple qui se sont battiLS diront à leurs frères que partout où il y avait une blouse il y avait un habit; ceux de la bourgeoisie qui ont pris les armes diront dans les salons que partout où il y avait des blouses la propriété était respectée.
Que l'on ne se méprenne pas, du reste, sur notre pensée. Que cela soit bien entendu et bien compris : nous n'accusons pas l'armée française tout entière. Personnellement, nous serions plus coupable qu'aucun autre de l'enfermer dans une réprobation générale ; car si nous sommes vivant, c'est à la loyauté de soldats et d'officiers que nous le devons. Nous accusons exclusivement les criminels qui ont poussé
(1) Bulletin françaisy publié à Bruxelles, page 26.
jusqu'à ces lâches cruautés leurs animosités politiques. Nous le savons, d'ailleurs, quelque horrible soin que des hommes comme M. Rochefort, comme M. Feray, le digne gendre du général de la rue Transnonain, aient pu prendre pour monter la troupe au diapason de leur rage, ils n'ont heureusement pas toujours réussi : " Il est notoire, nous " mandait l'honorable femme dont nous parlions tout à " l'heure, qu'une compagnie de vingt-cinq hommes, envoyés " pour prendre une petite barricade au coin de la rue et dn " passage du Caire, ont refiisé de tirer sur le peuple, et dé- " chargé leurs fusils en l'air. TJn*e jeune dame, fille, femme ** et sœur d'officiers, m'a dit que tous les sous-officiers et " officiers simples, presque sans exception, sont au dés- " espoir d'être forcés d'obéir à des ordres qui leur sont " odieux ; que plusieurs sont devenus fous de chagrin, son " propre frère entre autres."
A part même l'entraînement à la violence qui se produit dans un corps dont on déchaîne les passions brutales, les troupes étaient elles-mêmes sous la pression de la terreur. Tout acte de pitié de la part des soldats les rendait suspects et les exposait à de sévères châtiments. — Nous sommes effrayé nous-mêmes de ce que nous avons à dire. Tant de cruauté systématique est si peu croyable, que nous craignons toujours de trouver des incrédules ; et cependant nous ne disons rien qui ne soit absolument vrai. Oui, les conjurés du 2 décembre, ceux qui par une fatalité à jamais déplorable ont disposé de l'armée française, sont des hommes si pervers, si méchants, qu'ils ont puni partout jusqu'au moindre mouvement de sensibilité des soldats ! En voici une preuve, placée sous l'autorité d'un magistrat des plus honorables.
"Londres, 19 mai 1852.
" Je demeure à Argenton (Indre). Dans la nuit du 7 "au 8 décembre, vingt-six gendarmes sont venus pour " m'arrêter. Ma femme était seule avec ma fille, jeune
" personne de quinze ans. La domestique était couchée de " l'autre côté de la rue. Ils eussent enfoncé ma porte, si " ma fille, à qui ils ne laissèrent pas le temps de s'habiller, " ne se fiit hâtée de la leur ouvrir. A la vue de ces hommes, " qui avaient le sabre dans une main et le pistolet dans ^^VaMre, ma pauvre femme, malade depuis longtemps, "tomba dans des convulsions atroces. Nos voisins, nos " amis, qui s'étaient aperçus de l'arrivée des gendarmes, et " qui savaient quel coup cette visite allait lui porter, s'em- " pressèrent de se rendre auprès d'elle pour lui donner des "soins. Mais ils furent repousses avec violence, et ma "femme, gardée par une partie des gendarmes, pendant "que les autres fouillaient partout en se faisant accom- " pagner de ma fille, fut laissée seule, se tordant dans la " doiileur, et privée de tout secours.
" Cependant un maréchal-des-logis, nommé Yeslet, qui " ne pouvait supporter plus longtemps un pareil spectacle, " prit sur lui d'aller chercher la domestique et de l'amener " auprès de sa maîtresse. Ce brave homme avait les larmes " aux yeux, et ne pouvait contenir sa propre douleur. Eh " bien, savez-vous ce qui lui est arrivé? il a été cassé!... " On lui a fait un crime de son humanité !
"J. COUSSET, ." Ex-procureur de la République, à Coufolens (Charente)."
§ rv.
L'historiographe le plus intime de l'Elysée ne dissimule pas que ses maatres et ses héros n'aient fait couler le saDg innocent. La vérité était trop évidente; elle avait tro]) de témoins pour qu'on pût la nier. Il s'applique seulement à justifier le mal, et voici en quels termes : " La proclama- " tion de M. Maupas devait et voulait dire pour tout le " monde, excepté pour les sourds et les aveugles : ' Il y aura " aujourd'hui une grande bataille, que ceux qui ne veulent
^^paa être tués n'aillent pas sur le champ du combat.' Cette " pièce répond et a répondu à tous les reproches cTinhuma- *^ nitéy à toutes les évocations de sang innocent répamà/w que " les partis, depuis le fatal combat du boulevard Poissonnière, "ont essayé de faire remonter jusqu^au gouvernement." (P. Mayer, page 151.)
Le sang innocent répandu, dont M. Mayer parle avec si peu de souci^ est cependant, à son propre compte, celui de '^ dnqu^ante mi soixcmte infortunées victimes,^ (I^ag© 170.) Soixante victimes dans le quartier le plus riche, le plus paisible de la ville, où il est reconnu que pas une barricade ne fut élevée, que pas la moindre résistance ne fut faite!!! Mais, reprend encore le panégyriste du 2 décembre, " le préfet de police avait dit clairement à tout le " monde : ' N'allez pas sur les bovleva/rds, car les cUtroupe- ^'ments seront dissipés par les armes et sa/ns sommations ^'préalables, etc.' Cela dit tout et justifie tout!" (Page 171.)
Yoilà l'oraison funèbre que M. Mayer accorde à des citoyens innocents, immolés sans distinction d'âge ni de sexe ! C'est vraiment un digne historien du Président Obus.
Après la boucherie des boulevards, une partie des morts, restés sur le carreau, fiirent portés dans la Cité Bergère. Un médecin de notre connaissance y a comptié soixantedeux cadavres, parmi lesquels ceux de deux ou trois enfants de douze à quinze ans. " Tous, à de très rares '* exceptions près, dit-il, appartenaient à la classe aisée ; " un grand nombre étaient fi^îchement gantés et en bottes " vernies, l'un d'eux avait encore son lorgnon encastré dans " l'œil droit, à la manière des élégants. Il était vraiment " impossible de les prendre pour des Bohémiens, comme " disaient les soldats de leurs adversaires." Un autre témoin oculaire nous rapporte avoir aussi remarqué les enfants et de plus une femme. " Plusieurs des cadavres, dit- " il, avaient les vêtements percés de coups de baïonnette à la
LA S^ISTANCE A PABIS. 199
" hauteur du ventre." Ces victimes, en effet, n*étaient pas toutes tombées sous les décharges des boulevards; un certain nombre avaient été assassinés à coups de baïonnettes.
Dans une liste prétendue authentique des citoyens sacrifiés les 2, 3 et 4 décembre, (publiée par P. Mayer,) M. Trébuchet, le statisticien officiel, indique dnqiiante personnes comme tuées boulevards des Italiens, Montmartre et Poissonnière. Voici leur condition sociale d'après ce document :
Adde, libraire, boulevard Poissonnière, chez lui.
Avenel, allumeur de gaz, boulevard Montmartre.
Boyer, pharmacien, boulevard des Italiens.
Bertaux, garçon marchand de vins, boulevard des Italiens.
Boyer, cocher, boulevard des Italiens.
Bidois, employé, boulevard des Italiens.
Brun, négodam^, boulevard des Italiens.
Boulet Desbarreaux, derc cThuissier, boulevard Montmartre.
Boquin, menuisier, boulevard Montmartre.
Colet, carrossier, boulevard Poissonnière.
Carpentier, derc (Ta/vov^, boulevard Montmartra
Coquard, propriétaire, à Vire, boulevard Montmartre.
Charpentier de Belcourt, négociœrU, boulevard Montmartre.
Carrel, tourneur, boulevard Montmartre.
Chaussard, domestique, boulevard Montmartre.
Derains, avocat, boulevard Montmartre.
Durand, charpentier, boulevard Montmartre.
Devart, entrepreneur, boulevard Poissonnière.
Deransart, coiffeur, boulevard Poissonnière.
Debauque, négodant, boulevard Poissonnière,
Duchesnay, propriétaire, boulevard Montmartre.
Friedel, m,enuisier, boulevard Poissonnière.
Février, propriétaire, boulevard Poissonnière.
Filly, commit, boulevard Foisâonni^re.
Froia du Chevalier, négociaiU, boulevard Poissoimière.
Gaugeon, domestique, boulevard Montmartre.
Grellier (demoiselle), femme de ménage, boulevard Montmartre.
Grimaud, ar^imier, boulevard Montmartre.
Hoffe, rentier, boulevard Foiaaonnière.
Jouin, scieur de pierrea, boulevard Poissonnière.
LiÈvre, négociant, boulevard Bonne-Nouvelle.
Lemiëre, commis-libraire, boulevard Bonne-Nouvelle.
Labitte, bijoutier, boulevard Siùnt-Martîn, ches luL
Lemcrcier, broyeur, boulevard Poiaaonnière.
Lelièvre, commis, boulevard PoîssonniÊre.
Loly, AoHiHie d'araires, boulevard Poissonnière.
Merlet, ancien sous-préfet, boulevard Montmartre.
Mounard, domestique, boulevard Montmartre.
Matbos, ckapdier, boulevartl Montmartre.
Maloisel, coiffeur, boulevard Poissonnière.
Molin, courtier, boulevard Poissonnière.
Pontet, propriétaire, boulevard Montmartre.
Poninski (le comte), rentier, boulevard Montmartre.
Pilon, ouvrier bijoutier, boulevard Montmartre.
Paris», pharmacien, boulevard Montmartre.
Robert, peintre en, bâtiments, boulevard Montmartre.
Kio, professeur de langues, boulevard Montmartre.
Roussel, employé, boulevard Montmartre.
Selan, propriétaire, boulevard Montmartre.
Tbirion de Montauban, propriétaire, boulevard Montmartre. (1)
Thi6bault, paveur, boulevard Montmartre.
Vial, cocber, boulevard Montmartre.
Ou tous ces morts étaient des insurgés, des brigands, d'après le langage officiel, et l'on voit que parmi eux se
(1) M. Thirion esi, nous Bssurc-t-on. le père dp consul de Fraoce à Venezuela. Il avait été altirii aur la buulevai-ds par tes afluln.'S.
s LA RESISTANCE A PARIS. 201
trouvent en nombre des négociants, des rentiers, des propriétaires, qu'il s'y rencontre même des nobles! ou, tous étaient des curieux, des hommes inoffensife, et alors qui pourra jamais excuser la conspiration militaire d'avoir volontairement, inutilement, sans aucune nécessité, sans le moindre prétexte sérieux, versé tant de sang innocent î
D'après le soi-disant relevé authentique de M. Trébuchet, le nombre total des personnes étrangères à l'armée, tuées à Paris, dans les jom*nées de Décembre, ou mortes des suites de leurs blessures, ne s'élèverait qu'à 191 (P. Mayer, page 170) :
Provenant de l'ambulance de la Cité Bergère (tués sur les boulevards Montmartre et Poissonnière.) 35
Ti*ansportés par ordre des commissaires de police . 3 Provenant des barricades et portés à la morgue . 43 Décédés dans les hôpitaux, la plupart insurgés, qudques-unsy inoffeïisifs, morts dans leur domicile 110
Total 191
De quel air dégagé est jeté là négligemment ce qvdques uns, iiwffens'ifs, inorts dans leur domicile î C'est pourtant d'hommes, de femmes lâchement massacrés chez eux, que parlent ainsi les écrivains qui nous appellent les héritiers de Carrier !
Evidemment, ce relevé est inexact. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, sur neuff&minea qui s'y trouvent, on ne voit pas celle qui a été fusillée par le 36^ de ligne ! On n'y compte ensuite que six malheureux passés pa/r les a/rmes /...
Il est impossible de donner le chiffre réel des victimes de la conjuration militaire, mais il est certain que la liste fouirnie
par le gouvernement n'approche même pas de la vérité. C'est une gueiTe d'extermination que les factieux du 2 décembre avaient déclarée à la société française : il s'est trouvé des Kadetzki, des Hayuau parmi eux, et ils ont exécuté à la lettre l'ordre, signé à l'Elysée, de passer au fil de l'épée tout homme pris construisant ou défendant une barricade. Des soldats fanatisés à l'instar des plantons du hrwve et apiritud colonel Feray, brûlaient la cervelle à tous les démagogues qu'on leur disait de tuer, "JroidemfirU, avec le plus grand cdlme^^ comme la guillotine coupe indifiéremment toutes les têtes qu'on lui livre.
On peut porter à cinq cents au moins le nombre des hsr bitants de Paris assassinés, sans parler des morts des barricades.
Cherchons des témoignages, si difficiles qu'ils soient à obtenir. Le 4, à midi, quelques hommes de cœur, parmi lesquels les citoyens Artaud, Dussoubs, Lebloy, Longepied, et J. Luneau, ancien lieutenant de la garde républicaine qui avait intrépidement revêtu son imiforme^ s'emparèrent de la mairie du 5* arrondissement, où il n'y avait que dix gardes nationaux du poste de service. Ils trouvèrent trois cents fiLsils et des mimitions qu'ils distribuèrent aussitôt. Ils n'étaient pas même assez de combattants pour les employer tous ! Le citoyen Dussoubs excita vainement les gardes nationaux présents à se joindre aux défenseurs de la Constitution. Ceux-ci ne se découragèrent pas, ils élevèrent pour se protéger trois barricades qui coupaient en échelons le faubourg Saint-Martin. A deux heures ils furent abordés par des chasseurs de "Vincennes, et, après avoir repoussé deux premières attaques, ils durent céder vers les trois heures à un ennemi infiniment plus nombreux qui les prit en tête et en queue, par le haut et par le bas du faubourg. Une trentaine d'hommes, se croyant plus en sûreté dans la mairie, allèrent y chercher un refuge. Ils en furent cruellement pimis, car tous, sans
eu excepter un seul, nous assure le lieutenant Luneau, furent massacrés par les chasseurs de Vincennes!... Un autre, blotti entre des balles de coton qui formaient l'une des barricades (rue des Marais), fut aperçu par le deuxième peloton, et lardé à coups de baïonnettes. La Patrie du 6 décembre dit, en parlant de la barricade de la porte Saint-Mai-tin : " Nos troupes n'ont épargné aucun insurgé."
Le citoyen Ruin a vu ce même jour, 4, à huit heures du soir, rue Maubert, les cadavres d'une vingtaine de jeunes gens saisis là et fusillés par la gendarmerie mobile concentrée dans ce quartier. A sa connaissance, quinze autres subirent le même sort vers minuit rue Rambuteau.
De huit à neuf heures du soir, nous est-il encore affirmé, un feu peu nourri s'engagea au bas des rues Saint-Jacques et de la Harpe ; trente-cinq hommes environ, presque tous sans armes et occupés à faire une banicade, furent pris entre deux bataillons qui se contentèrent de les mener au Luxembourg. Le général Sauboul, commandant la brigade de ce quartier, reprocha durement aux officiers de n'avoir pas exécuté les ordres du ministre de la guerre, et il fit égorger les trente-cinq prisonniers !...
La preuve de ce crime, nous demandera-t-on î Nous répondons : elle sera produite quand il deviendra possible de dire la vérité en France sans craindre la transportation. — On nous avait aussi affirmé que vingt-cinq ou trente prisonniers avaient été passés par les armes à onze heures du soir au coin de la rue Mandar. Le même scrupule (la crainte de compromettre un témoin encore à Paris) nous aurait empêché d'en fournir la preuve si M. Mauduit, parfaitement nstruit de tous les faits militaires, n'était venu donner à cette révélation une authenticité presque officielle : " Le 4, "dit-il, vers neuf heures du soir, une colonne du 51* en- " lève, non sans pertes, toutes les barricades que l'on venait "de reconstruire dans la rue Montorgueil et du Petit-
'* Carreau. Den fouilles sont aussitôt ordonnées chez les ** marchands de vin, une centaine de prisonniers y sont '' faits, ayant la plupart les mains encore noires de pondre, *' preuve évidente de leur participation au combat ; corn- " ment alors ne jxts appliquer A box nombre d'entre eux '" les terribles prescrij}tio7is de Fêtât de siège 1^ (^lauduit. Révolution Militaire, page 248.)
Singulier langage, vraiment î Voilà des scélérats qui s'embusquent dans un bois ; le capitaine fidt un ordre du jour où il déclare que tous les voyageurs qui passeront devront être déiwiiillés et assassinés. Puis Thistorien de la bande s'en vient, d'un air de componction, nous dire : '* Cent voyageurs passèrent. Comment alors ne pas appliquer à bon nombre d'entre eux les terribles prescriptions du capitaine?"
" Plus d'une fois, noua écrivait une personne étrangère à " la politique, mais révoltée de ce- qu'elle a vu, plus d'une *' fois on a sacrifié des malheureux soupçonnés seulement " de s'être battus ; on les amenait au coin d'ime rue ou dans " une cour de maison, et on fusillait sans vouloir rien en- '• tendre. Un ecclésiastique qui habite près de la cour des " Postes, m'a dit avoir entendu, rue Jean-Jacques-Rousseau, '^ dans la nuit du 3 au 4, des cris et des supplications de " personnes qui demandaient grâce de la vie, et qui protes- " talent de leur innocence ; sept coups de fusils résonnèrent " à une minute de distance l'un de l'autre et puis plus rien. " — Une dame qui m'a parlé a vu, de ses yeux, le 4, dans " la cour d'ime maison, quatorze cadavres, au nombre des- " quels ceux de plusieurs enfants de douze à quinze ans, et " celui d'un vieillard, qui tenait encore à la main un para- « pluie."
Nous nous rendons très bien compte de l'incrédulité que de pareilles tueries peuvent rencontrer dans l'esprit du lecteur. Et cependant il est impossible de les mettre en doute. Elles ne sont que le résultat des sanguinaires con-
LA KÉSISTANCE A PARIS. 205
signes parties de TElysée. Il faut y croire malgré toutes les révoltes du cœur ; les propres aveux des bourreaux sont là pour forcer la foi. M. le lieutenant-colonel Lebrun, du 58^ de ligne, président d'un des conseils de guerre de Paris, a déclare en pleine audience, que l'ordre avait etj^ donné DE NE PAS FAIRE DE PRISONNIERS ! ! Cette déclaration a été enregistrée par tous les journaux de Paris.
Et on ne tua pas seulement sur place. Les troupes, malgré les prescriptions de l'état de siège et l'ordi-e du joui* Saint- Arnaud, firent des prisonniers, au sujet desquels il court mille rumeurs sanglantes. Il paraît certain que des exécutions nocturnes ont eu lieu à la Préfecture de police, à la Conciergerie, à Mazas, au Champde-Mars.
M. Domengé nous dit : " J'ai vu à Paris dans une maison de la rue de Grenelle Saint-IIonoré, un gendanne mobile saisi d'une fièvre chaude causée par le remords d'avoir participé aux assassinats de la Préfecture de police. Ce malheureux voyait dans ses accès de délire les fantômes de ceux qu'il avait fusillés. La voix publique attribue à des remords de même nature le suicide d'un sergent-deville qui s'est brûlé la cervelle à Montrouge. Deux de mes plus intimes amis rentrant chez eux le 4, vers neuf heures du soir, ont rencontré une forte troupe de gendarmes mobiles et de sergents-de-ville qui menaient une soixantaine de prisonnière le long du Louvre, dans la direction des Champs-Elysées. Au moment où ils passaient sur le pont des Arts, im de ces malheureux leur cria : ' Adieu, frères ! on va nous fusiller !' Et sa voix fut étoufiee immédiatement."
On lit dans une lettre, d'un détenu du fort d'Ivry, qu'un journal de Bruxelles a publiée le 10 mai : "Parmi nos " compagnons s'en trouvait un âgé de dix-sept ans. Il nous "raconta souvent que le 14 décembre en présence d'uu " grand nombre de prisonniers, parmi lesquels il se trouvait,
" on en avait fusillé dix-sept à Mazas. Ce spectacle ravait " profondément ébranlé, et il en soufirait encore."
Nous trouvons dans une de nos correspondances : *' Pendant que les juges délégués au parquet de Pans commençaient à instruire le procès des défenseurs de la Constitution, mi magistrat a été témoin de ceci Des brigadiers de gendarmerie venaient inspecter les mains des prisonnier^ puis quand ils en trouvaient dont Tétat annonçaient qu'ils avaient pris part au combat , ils les arrachaient à la justice déjà saisie, pour les fusiller dans la cour. Partout les soldats ont exécuté la loi martiale, et passé par les armes des hommes placés sous Tégide de la loi, sous la protection même des juges."
M. Magen relate les ténébreuses confidences qu'on va lire : " Après trois jours passés dans les corps-de-garde "et les casernes de Ménilmontant et du £a,ubourg du "Temple, Guillot, délégué de Belleville au comité so- " cialiste, fut conduit à la Préfecture le 6 décembre. Dans " un petit bureau où. on le fit entrer, il entendit parfaite- " ment ces mots qu'à mi-voix im agent disait à l'employé " de service : * La voiture est là pour emporter les " cadavres.' Guillot était en compagnie des citoyens " Venart et Castellino ; on les conduisit dans une espèce " de cellule où celui qui distribuait le pain, un boiteux, " leur dit mystérieusement : ' Il est heureux pour vous de "n'être arrivés qu'aujourd'hui à la Préfecture; il s'y " est passé de terribles choses ces jours derniers.' " (Mystères du 2 Décembre, page 78.)
Ces massacres dans les prisons sont de notoriété publique à Paris ; nous en avons mentionné ce qui revêtait à nos yeux tous les caractères de la vérité. Nous avons rejeté bien des notes dont les personnes à qui nous les devions ne pouvaient se nommer. Ces personnes assurément ne nous sont pas suspectes, mais leurs récits contenaient des choses si énormes, qu'il ne nous a pas paru possible de les
publier sans une garantie pour le lecteur. La terreur enveloppe encore les détails et l'étendue des décembrisades d'un mystère qui sera pénétré im jour.
Nous fermerons donc cette douloureuBe nomenclature ea citant deux derniers iàits que personne ne révoquera en doute, car nous les tenons de M. DeviUc, le professeur d'anatomie. Il importe qu'on sache bien de quelle aveugle fureur les condottieri du 2 décembre avaient animé de malbeureus suldats auxquels l'ivresse enlevait la raison.
M. Deville n'ayant été arrêté que le 13 décembre, a pu suivre les hôpitaux où se trouvaient des bleaséa des barricades. La plupart étaient, dit-il, horriblement maltraités. Il a remarqué entre autres, dans le service de M. Yelpeau, à la Charité, un homme (un Itouennais) qui était tombé blessé à la barricade de la rue MontorgueiL Lorsque la troupe parvint tl s'emparer de cette barricade, les soldats le voyant tl terre lui avaient tiré plusieurs coups de feu dont deux avaient occasionné de nouveUes et graves blessures, puis ils l'avaient lardé à coups de bfdonnette. Onze plaies éparses sur son corps attestaient la fërocïté des vainqueurs ! Et, il faut le dire, il se plaignait d'avoir été ensuite dépouillé par eux de tout ce qu'il portait sur lui, sans excepter son mouchoir ! Parlez donc du gendarme de Clamecy !
Le second cas observé à la Charité par M. le professeur Deville est celui d'un jeune homme dont l'histoire est aussi merveilleuse que lamentable. Ce jeune homme traversait le Pont-Neuf le i décembre. Il portait une carabine cachée BOUS aa blouse. Des gendarmes mobiles qui gardaient le pont aperçurent l'arme, et tirèrent aussitôt sur l'homme comme sur une bête &uve ! Un balle lui fracassa le haut de la cuisse ; il tomba ; un gendarme courut à lui et le lança par dessus le parapet dans la rivière ! . . Mais le froid de l'eau lui ayant fait reprendre ses sens il ftvait eu le courage et la force, malgré son hcorrible blessure.
208 LRS CJIIMES DU DEUX DÉCEMBRE.
do nager jusqu'aux bains de la Samaritaine, où il s'était accroche, et avait ctc recueilli par des étrangers, qui le portèi-ent à la Cliarité. Il j guérit !
Nous nous mi^pelons avoir connu, au Mexique, un homme qui avait été une fois fusillé et une fois pendu lors de la guerre d'indépendance. L'histoire de notre heui'eux concitoyen a failli être plus extraordinaire encoi'e, puisqu'après avoir été le même jour fusillé et noyé, l'autorité judiciaire avait ordonné de le poursuivre comme combattant des barricades ! Il ne manquait plus aux braves du 2 décembre que de l'iissassiner ime troisième fois en vertu d'un bon jugement de ces conseils de guerre qui condamnent aujourd'hui à mort leui*s plus courageux adversaires. Le procès était commencé; on avait trouvé des juges pour l'instruire, comme on trouve toujours des boiureaux pour pendre. Cependant, malgré la main mise sur la presse, cette affîdre fut connue, l'opinion publique s'en émut ; sur quoi un digne magisti'at du prince clément a dit : " Eh bien ! nous tournerons la difficulté ; nous ne le jugerons pas, puisque cela produirait un mauvais effet ; nous allons tout simplement le ti^nsporter." Et, nous assure-t-on, il a été transporté.
Si im fait rapporté par M. Deville, comme témoin oculaire, avait besoin de confirmation, nous dirions que celui-ci a été avoué, en ces propres termes, par M. Mauduit, le panégyriste de l'année du 2 décembre :
" Un individu, porteur d'armes sous sa blouse, ayant été " arrêté au moment où il voulait forcer la consigne, Jut *^ fusillé à l'entrée du Pont-Neuf, et son corps jeté a/us- " sitôt à la Seine, etc. Il se nommait Berger, jardinier, " à Passy. Il a survécu à sa blessure, et a osé protester " de son innocence en disant que sa carabine était hors de " service, tandis qu'elle était chargée." (Mauduit, page 238.)
Au surplus, le malheureux Berger n'est pas le seul que les généraux des cinq ou six mille coquins aient ainsi traité, le capitaine Mauduit se charge de le constater avec
LA R^ISTANCE A PARIS. 209
une sauvage désinvolture : " Il n'y eut rien de sérieux " dans la cité ; tout s'y borna à un émeutier tué et à trois " individus arrêtés, porteurs d'armes, de munitions, de " proclamations ou de fausses nouvelles, et qui furent passés " par les amies et lancés dans la Seine^ (Page 240.)
Rien de sérieux, on a seulement fusillé et jeté à l'eau trois hommes parce qu'ils portaient des armes ou de fausses nouvelles !!! Oh ! les modérés, les modérés (1)
(1) Le capitaine ^Mauduit est un type parfait du modéré, et sous ce rapport, il ne sera pas sans intérêt d'observer une minute cet ennemi forcené des sociîilistes. Celui qui raconte, avec l'horrible sang-froid qu'on vient de voir, les actes monstrueux du jour fondait tendrement en larmes le matin en suppliant le seigneur de bénir les drapeaux du parjure.
" Pendant que l'armée de Paris, dit-il, marchait au combat, je me dé- " rigeai, le cœur profondément agité, vers Téglise de Saint-Roch; j'y en- " trai au moment où le ministre de Jésus-Christ montait à Tautel de la " Vierge pour y célébrer le saint sacrifice.
** Je m'agenouillai, mon front s'inclina, mon cœur s'émut, mes yeux se " mouillèrent, et bientôt des larmes abondantes tombèrent sur mon pric- " Dieu." {Révolution Militaire , etc., page 204.)
Pour bien faire connaître la nature de pareils hommes, pour dévoiler ce qu'il y a au fond de leur cœur, il faut rapprocher de ces élans religieux le passage suivant du même livre:
En 1840, dit M. Mauduit, je me reposais de mes fatigues de conjure de Henri V, dans l'une des plus graci;Mises villas du bois de Boulogne. Je m'y livrais aux douces jouissances de famille. . . J'assistais, en voisin " de charmilles, aux tendres épanchcineuts de l'un des ministres les plus " austères du roi dont je sapais le jnédestal depuis dix ans. J'assistais " aux roucoulements de ce tourtereau de cinquante-huit ans avec une " tourterelle de soixante, et déjà célèbre en Europe; je souriais, du milieu " d'une touffe épaisse de lilas, aux agaceries amoureuses de ce puritain " genevois. J'étudiais, à la faveur d'uue lampe merveilleuse, dont le reflet " frappait d'aplomb sur le visage de la belle étrangère, j'étudiais, dis-je, " à la faveur de l'astre des amants, en ce moment dans toute sa splendeur, " les émotions de cet intermède amoureux, lorsque je m'entends appeler " dans le jardin. Il était neuf heures du soir et je ne saurais dire ce qui *' se passa après le baiser dont je fus le témoin. Honni soit qui mal y " pense." (Page 52.)
Quelles peintures! Quels détails ! Voyez-vous ce héros d'ordre et de morale. Il ne se contente pas tour à tour, de pleurer au pied de l'autel de la Vierge, et de se cacher dans les buissons pour étudier " les émotions
Est-ce bien en France, ou chez un peuple de cannibales, que se passent de pareilles choses 1
Nous le demandons, sans colère, que peut-on penser de Tétat moral d'ime armée, où des soldats tirent sur un homme qui passe, uniquement parce qu'il porte une carabine ; luie carabine dont évidemment il ne se servait pas alors, puisqu'elle était sotis sa blouse ? Que peut-on penser des sentiments d'honneur et de patriotisme des soldats qui, après avoir abattu cet homme, leur concitoyen, le jettent à Teau, sanglant et tout vivant? Nous le demandons avec calme, que peut- on penser de l'humanité des amis de l'ordre et de la religion, qui disent aux troupes coupables de ces froides barbaries, quatre fois répétées en deux jours : Honneur, gloire, bénédictions et pensions à vous ! Vous avez sauvé la société !
Ces actes atroces sont dus à des soldats sans haine personnelle pour les victimes, soumis à la discipline, guidés par des chefs instruits. Comparez leur aflôi'euse mtdtiplicité avec les trois ou quatre faits de cruauté à jamais regrettables que l'on peut reprocher à la résistance ; cruautés produites, d'ailleurs, par des vengeances privées, commises par des hommes complètement incultes, isolés, et que réprouve le généreux parti dont ils usurpent le drapeau. Comparez, et dites ce que pèse l'assassinat des trois malheureux gendarmes de Bédarieux, si horrible que ce soit, auprès de cette masse énorme de crimes hideux, loités, glorifiés, récompensés par les civilisateurs du 2 décembre.
d'un intermède amoureux," il se réserve d'ajouter à ce bas et obscène espionnage, l'indignité plus grande encore de divulguer ce qu'il a vu, et ce qu'il n'a pas vu!...
Nous ne connaissons guère de caractère qui nous paraisse plus beau, plus enviable que celui d'un homme vraiment modéré, maître de ses passions, charitable, indulgent pour les fautes d'autrui; mais nous n'en connaissons pas de plus odieux que celui de ces hommes méchants, impi. toyables, dévots et libidineux, qui ont déshonoré le nom presque sublime de modéré en se l'appliquant.
LA BÉSISTANCE A PARIS. 211
Et nous ne disons pas tout ! bien s'en faut. H est impossible de savoir encore la vérité entière. On en jugera par ce que nous écrivait, à la date du 20 février, un patriote dévoué, auquel nous avions demandé quelques preuves irrécusables :
" Vous ne sauriez croire le nombre de démarcbes di- " rectes et indirectes qu'il faut faire pour arriver au " moindre renseignement certain. Chacun se tait rigou- " reusement, non seulement pour ne pas se compromettre " soi-même, mais pour ne pas compromettre les victimes " vivantes des attentats. Ce qu'il est surtout impossible " d'obtenir, ce sont les noms de témoins que vous demandez " toujours pour garantie des faits. Tant d'individus " ont été arrêtés pour une plainte, transportés pour un " mot, exilés pour avoir havcurdé, que tous tremblent et " aiment mieux taire même leurs propres griefs que risquer " l'emprisonnement ou l'exil. Soyez sûr que vous ne " trouverez ni un homme, ni non plus une femme (car les " femmes ne sont pas épargnées), voulant rester en France, " qui hasarde sa signature au bas d'une révélation quel- " conque. Plus le fait est grave, plus l'attestation serait " dangereuse. Signer une déclaration publique de ce " genre, serait signer tout au moins son arrêt de ban- " nissement. Il y a encore, chaque jour, des arres- " tations pour propos tenus dans le cercle restreint " d'un salon. Les espions sont partout : en blouse, en " habit, en uniforme, en robe de dentelle, en bonnet. On " vous enlève de chez vous, on vous jette en prison, et tout " est dit. Vous y restez tant qu'il plaît à ces messieurs, " heureux encore quand on ne vous envoie pas à Cayenne " ou à Lambessa. Vous ne pouvez imaginer cet odieux " régime; c'est au point que quiconque l'approuve ou " l'excuse ne peut être qu'un infâme."
Les vainqueurs du 2 décembre ne s'en tiennent pas effectivement à la force ouverte, ils poussent Taffireux système de l'espionnage plus loin qu'on ne le fit aux époques les plus laides de l'histoire.
Grâce à ces grands amis de l'ordre, tous les esprits en France sont saisis d'une inquiétude pleine de soupçon; chacun se demande s'il peut se fier à son voisin. A Paris surtout, comme la ville et les faubourgs sont peuplés de mouchards en habit noir et en veste, on ne s'aborde plus qu'avec une réserve extrême. La façon dont on engage la conversation sur le terrain de la politique, ressemble à ce que Lafontaine raconte si bien de Raton tirant les marrons du feu. On se tâte, on s'avance, on se retire, et pour peu qu'à im mot échappé, à une inflexion de voix, on ait jugé qu'on ne soit pas en face d'un agent de M. Maupas, c'est ime explosion de colère commune.
Ceci peint tout à la fois et la terreur que produisent les arrestations arbitraires en masse, et les sentiments qui sont au fond de beaucoup de cœurs honnêtes mais trop craintifs.
Oh! oui, vraiment, l'ordre qui règne dans notre malheureux pays est une chose haïssable ; nul n'y est en sûreté, nul n'y trouve de garantie. C'est le régime russe avec toutes ses surprises, toutes ses fantaisies, tous ses excès, l'anarchie de l'arbitraire le plus effréné. Yenise aux plus mauvais temps du conseil des dix ne vit jamais rien de pareil. Le règne qu'ont sanctionné, dit-on, sept millions et demi de suffrages, est le règne du silence, de la peur et de la délation. Depuis que les bonapartistes sont toutà-fait les maîtres, la France est sous l'empire de cette terreur qui remplit l'air à de certaines époques néfastes, et qui s'infiltre peu à peu jusque dans les âmes les plus fortes. Voyez plutôt: on nous indique une famille qui, deux jom:« après la bataille, avait recueilli et soigné un blessé; nous faisons prendre des informations... On ne veut rien dire ;
LA BlésiSTANCE A PARTS. 213
on a peur de raconter aujourd'hui ce qu'on n'a pas eu peur de faire au plus fort du danger. Les âmes se sont affîdssées.
On s'expliquera sans peine, après ce qu'on vient de lire, que nous ne donnions les noms d'aucune des personnes encore en France à qui nous devons des renseignements. Le jour où le gouvernement des casemates, de la déportation, de la police et de l'assassinat ne craindra pas que la lumière se fasse sur ses actes, et laissera les juges seuls condamner les calomniateurs si on le calomnie, ce jour-là nous dirons nos correspondants, et l'on verra mille voix s'élever terribles, éclatantes, vengeresses pour accuser les crimes du 2 décembre.
Tout ce que nous pouvons répéter dans notre âme et conscience, c'est que pas une page de ce livre n'a été écrite légèrement ; c'est que tous nos auteurs sont des personnes sérieuses; c'est que nous avons étoufîé nos passions contre les proscripteurs pour ne rien pousser trop loin ; c'est que nous avons recherché la vérité avec scrupule et respect, comme on doit le faire lorsqu'on dépose au tribunal de l'histoire.
Après tout il est échappé assez d'aveux aux conjurés pour confirmer d'une manière absolue la vérité de ce que nous avons avancé, pour ne pas laisser le moindre doute au dernier des incrédules.
Où trouver des preuves plus irrécusables que celles émanant des journaux ou des généraux du guet-à-pens î
Eh bien, lisez.
" Qicatre heures du soir. — La barricade de la porte Saint- " Denis, où l'émeute avait concentré toutes ses forces, vient " d'être enlevée par la troupe à coups de canon^ et après " une vive fusillade. Nous na/vons eu que quelques soldats " blesses. L'intérieur de la barricade est rempli des " cadavres de ceux qui s'étaient chargés de la défendre. " Ceux qui ont échappé se sont repliés sur la porte Saint- ' Martin, où ils se sont trouvés entre deux feux. Nos
fîl4 LES CRUŒS DC DEUX DÉCEXBBE.
• TSorPES n"«'-fnt épjlsgxé accus lyscBCÉ." (Fatriey 5 d-rcembr*r. >
£n>âvr:z «if: trail'ilre ces derniers xaotâ antrement que par i^eux-ci : ** y'>s trjujcâ ont maàsaeré tous les prisonniers tombéà eiitPi Irurs mains."
Le J/'>ii<V«r>/r pariiien Ta cous dire maintenant, sons sa r'T^^fOn.'-aoiiitr «le journal drvoné. comment de simples c£oiers m.^uiKi^. et tout seuLs. faisaient aussi fusiller à tort et à travers :
** Mu aacien g'.irdien de Paris, reconnu comme ayant ** fait fart le fU la bande des ^lontagnards de Sobrier et " CeMsa'ullhrf:. [•asàait auji.iurdliui, vers deux heures après *• midi, »Tir !•:: ifjni Saint-3IicheL et menait les gardes '* Eépublicain '^ui étaient en sentinelle. Arrêté et con- *•' duit à la Pnifecture de police, on a trouvé sur lui des *• munitiijns de guerre et deux poignards^ Comme il " opyfsait une vive ré^Utance aux gardes qui le conduisaient, " jKïFsistaiit dans ses menaces et proférant des cris de *• mort contre les agents de Tautorité, le cJief du poste *• l'a fait fusiller par deux de ses soldats datis la nte de *' Jérus^ilem. Il avait une blessure au bras droit, et ses *^ mains étaient encore toutes noircies par la poudre des " barricades." {Jfoniteur parisien, 6 décembre.)
Voici donc un lieutenant, ou un sous-lieutenant, ou un capitaine, qui, de son autorité privée, &it mettre à mort un homme au coin d'une rue, parceque cet homme aurait opjKjsé résistance ou adressé quelques injures aux gardes qui rarrétaient !...
Quelle diflRirence y a-t-il entre ce meurtre infâme et celui du général Bréa tant et si perfidement exploité par la réaction contre la République, quoiqu'il ait été commis par des bonapartistes ? (1)
(1) On ne lira pas sans intérêt la lettre ci-jointe que nous écrivit notre honorable collègue M. Nadaud à la suite d'une conTersation oii il avait eu occasion de parler de rassassiuat de la barrière de FontaineUeaa :
LA lUésiSTANCE A PABIS. 215
Suivons : " Plus-tard, dans la soirée du 3, de nouvelles " barricades ayant été construites dans la rue Beaubourg, " le colonel Chapuis, du 3^ de ligne, emmenant avec lui un
cette lettre met en évidence, confirme, certifie, un fait important que plus d'une rumeur avait déjà signalé. A mesure que la lumière se fera, on apprendra ainsi bien des choses sur les menées de MM. Bonaparte et Persigny pour arriver à l'Empire. Quoi qu'il en soit, il résulte acgourd'hui de la lettre du citoven Nadaud que l'horrible crime de Juin 1848 appartient bien réellement à la longue conspiration qui est venue aboutir au 2 décembre. Les meurtriers du général Bréa étaient les précurseurs des généraux elyséens, des Saint-Arnaud, des Magnan, des Sauboul, des Chapuis et autres assassins qui ont fusillé des prisonniers et une femme I Avant de laisser la parole à M. Nadaud, nous ajouterons deux mots : c'est qu'il est incapable d'un mensonge ; c'est que sa véracité n'est contestée par personne, pas même par ses ennemis politiques.
J'ai connu Lahr qui fut condamné à mort dans l'affaire dite du général Bréa, en 1848. C'était un excellent ouvrier qui, à force de '* travail, d'économie, de sobriété était parvenu à amasser une somme de " 4000 francs, qu'il avait employée en 1847 à l'achat d'un fonds de logeui' " et de marchand de vin situé barrière des Deux-Moulins.
" Jusqu'à la révolution de Février il n'avait pris aucune part à la "politique. On sait qu'à cette époque les travaux cessèrent dans un grand nombre d'ateliers. Beaucoup de ceux qui logeaient chez Lahr privés de travail, ne purent lui rembourser les avances que l'on est obligé de faire dans des maisons de ce genre. C'est à partir de ce " moment, c'est à dire, vers la fin d'avril, qu'il se mit en relation avec les agents les plus actifs de M . Bonaparte. Ses frères, qui travaillaient avec moi, me disaient tous les jours que, un, ou plusieurs messieurs se rendaient dans son cabaret (principal rendez-vous des allemands), et que toutes leurs conversations concernaient Louis-Napoléon. Il finit par '* être tellement exalté pour le neveu de l'empereur, comme ils disaient " tous, qu'un jour il vint débaucher ses trois frères, qui travaillaient avec " moi à la mairie du 12* arrondissement de Paris ; je fus les chercher chez " le marchand de vin qui fait l'angle de la rue Saint-Jacques et de la rue " Soufliot. Aussitôt qu'ils m'aperçurent, ils m'offrirent un verre de vin, " et en choquant le verre, sur un signe de Lahr, ils crièrent par trois fois : ** Vive Louis-Napoléon ! Vive le petit Louis l Nous le voulons et nous " Vauronsl
" J'ai su par plusieurs de mes amis, présents à la lutte de la barrière de " Fontainebleau, que Lahr distribuait du vin aux combattants pour être **plu8 utile à son prince j car, vous pouvez attester qu'il avait reçu de
ce
** bataillon de son régiment et une compagnie du génie, " parcourut de nouveau ces quartiers et essuya un feu très " A'if qui ne put arrêter Télan de la colonne. Tous les
" l'argent. Je tiens ce fait de son frère et de deux de ses meilleurs " amis.
" Si ces rensiîigneracnts, cher citoyen Schoclcber, peuvent servir à *' (k'feiidrc les Républicains qui jusqu'à présent ont été injustement " accusés par les vieux partis d'avoir ass;issiué le général Bréa, scnrez " vous-cn pour affirmer que le général fut frappé par les agents les plus "zélés de M. Bonaparte.
" Salut et fraternité,
" Nauaud, "Londres, Ig, mars 1852. Représentant du peuple.**
A titre de nouveau témoignage de la part que les conspirateurs de Strasbourg et de Boulogne ont eu dans les affaires de Juin 1848, noua rappellerons fiuc M. Kléber, capitaine d'infanterie condamné à la détention perpétuelle pour avoir refusé à cette époque de prendre part à la répression, vient d'être complètement gracié. Cette remise de peine n'est (^u'un acte de reconnaissance encore trop tardif. M. Kléber, attaché à la fortune de celui qu'il croit le neveu de l'empereur, avait sacrifié sa carrière pour oboir à ses convictions politiques.
Voici une autre lettre digne de fixer l'attention des hommes avides de savoir la vérité sur toutes choses. Ce que dit le signataire, notre honorable collègue M. ^Matlié, mérite d'autant plus de confiance qu'il a déclaré devant les conseils de guerre de la réaction ce qu'il répète aujourd'hui :
" Mon cher Schœlcbcr, " En rappelant dans votre ouvrage sur les événements du 2 décembre " le meurtre du général Bréa, vous citez, m'avez-vous dit, le témoignage " de notre ami Nadaud, duquel il résulte que l'un des auteurs de ce "meurtre était un bouapartiste avoué. Je viens, à mon tour, vous " donner un renseignement qui aura sa valeur pour ceux qui rejettent " la responsabilité de la mort du général Bréa sur les démocrates.
" De tous les act(îs de barbarie imputés aux insurgés de Juin par les " perfides organes de la réaction pour exciter les troupes au massacre, " celui-là seul est resté vrai, et lors mwme qu'on voudrait toujours en ac- " cuser faussement les Républicains, encore ne serait-ce que de tristes " représailles.
" Voici ce que j'ai vu et ce qu'ont vu comme moi de nombreux liabi* tants du quartier du Panthéon :
L'insurrection avait été vaincue dans ce quartier dès le samedi soir ; le général Bréa avait établi son quartier général sur la place du Pan-
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LA BÉSISTANCE A PARIS. 217
" obstacles furent enlevés au pas de course, et ceux qui les ** défendcdent passes pab les armes/' {Eapport du général Magnan, 9 décembre.)
théon. Le dîmanclie matin, entre huit et neuf heures, j'allai chercher mes enfans, à leur pension, chez M. Amiel, rue Saint-Jacques ; les barri- " cades étaient détruites, et la troupe bivouaquait tranquillement ; dans la cour de la pension se trouvaient plusieurs gardes nationaux qui étaient " venus demander les ordres de M. Amiel, capitaine de leur compagnie, lequel avait combattu les insurgés de Juin. Parmi eux était qn caporal nommé Raguinard, mécanicien, rue des fossés Saint-Jacques. Nous causions des événements, lorsqu'un capitaine de la garde mobile, escorté de quelques soldats de la ligne, entra dans la cour et demanda le " caporal Raguinard. Celui-ci se fit connaître, et ils remmenèrent sans lui dire un mot. Je les suivais, à quelques pas, avec mes enfants, sans " bien comprendre leur dessein. A l'angle de la rue Neuve-Soufflot et de la rue Saint-IIyacinte, je vis fusiller Raguinard à bout portant, en présence de plus de cinquante gardes nationaux sous les armes. A la même place, j'aperçus une autre victime dont jje'n'ai pu savoir le nom. M'au- " torisant alors de ma qualité de représentant du peuple, je voulus faire comprendre aux gardes nationaux l'énormité de ce meurtre, et observer ** que, n'ayant pas même été pris durant le combat, mais le lendemain seulement, ces deux malheureux pouvaient avoir été victimes d'nne méprise ou d'une vengeance particulière. Mes observations ne me valu- ** rent que d'atroces menaces.
Je courus à l'Assemblée pour raconter ce que j'avais vu. Je ne pus arriver jusqu'au général Cavaignac ; je retournai, avec deux de mes " collègues, les représentants Madet et Vignerte, sur le lieu de l'événement, et je fis certifier devant eux, par les soldats eux-mêmes, le fait dont j'avais été témoin ; ils virent, comme moi, les traces sanglantes de ce double assassinat. Les soldats nous racontèrent qu'on avait fusillé, dans la matinée, plus de vingt citoyens reconntis pour avoir pris part " au combat de la veille.
" Tout cela s'était passé à une très petite distance du lieu où se tenait " le général Bréa. S'il n'avait tout ordonné, il avait certainement tout " entendu, tout su, sans rien empêcher. Ce fut le soir du même jour que " ce général fut fait prisonnier, à son tour, à la barrière de Fontainebleau, ** l'une des plus voisines de son quartier-général, où l'insurrection avait " conservé ses positions, et à son tour fusillé par les insurgés. Il s'était, " dit-on, présenté comme parlementaire, et devait être protégé par cette " qualité. Cela n'est que trop vrai, mais les citoyens fusillés dans la matinée " presque sous ses yeux, pour la part qu'ils étaient accusés d'avoir prise
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Us l'avouent!... Le général en chef de l'armée des insurgés l'avoue 1 Ils ont passé par les armes des prisonniers ! !
Dans quelle contrée de la terre fusille-t-on aujourd'hui les prisonniers ? Les hordes les plus sauvages renoncent à ces coutumes féroces, les honapai'tistes y retournent. Lies prisonniers, fussent-ils des criminels, ce serait encore là une atrocité. Mais les terroristes du 2 décembre présenteront les choses comme ils voudront, ils pourront répéter à satiété toutes les déclamations de la rue de Poitiers contre les rouges, nous les défions de prouver que les vaincus, lâchement baïonnettes par le colonel Chapuis, n'étaient pas des hommes qui accomplissaient un devoir en soutenant les pouvoirs constitués, l'ordre établi. Dira-t-on qu'il ne Êdlait pas recourir aux armes ? Mais coroment défendre sans coups de AisiL la Constitution attaquée à coups de canon?
H n'est pas un légiste en Finance, en Europe, pas un tribunal sur la terre, pas un conseil d'hommes d'état fÛt-ce à Vienne ou à Pétersbourg, qui ne déclarera le colonel Chapuis et ceux qui ont exécuté ses ordres coupables d'un assassinat politique. Le triomphe des conjurés de Décembre ne les justifie pas plus que le succès ne justifie l'empoisonneur heureux et impuni. Ils sont aux Tuileries, soit : il n'en reste pas moins certain, incontestable, que le
" aa combat de la veille, n'étaient pas moins protégés par toutes les lois " de la guerre et de la civilisation.
" J'ai déposé de ces faits dans le procès des insurgés de la barrière " Fontainebleau, comme d'une des mille preuves qu'en toute circonstance " ce sont les prétendus défenseurs de l'ordre qui ont pris l'initiative du " brigandage.
" Salut amical,
"Félix Maths, " Représentant du peuple." "Londres, 12 mars 1852."
LA Rl^SISTANCE A FABIS. 219
droit, la loi, la Constitution étaient du côté des citoyens qui faisaient et défendaient des barricades.
Les hommes qui moururent alors sous les balles parricides de la troupe sont les martyrs des temps modernes. Honte à leurs bourreaux !
Kous avons, de la bouche des insurgés, un autre aveu des odieux homicides qu'ils ont commis contre tout droit des gens. Au milieu de la liste des morts n'appartenant pas à l'armée, liste fournie par M. P. Mayer, on trouve six N avec cette note : " Inconnus, dont on n'a pu con- " stater l'identité, passifs par les armes, ou trouvés morts " sur les barricades" (page 301). La chose est dite fort tranquillement, mais elle établit officiellement une fois de plus, qu'il y a eu des hommes passifs par les armes après le combat ! Quand on récompense et glorifie l'armée souillée de tels forfeits, on peut se donner soi-même le titre de modéré, mais on ne méritera jamais que celui de barbare.
Lisez maintenant, dans la Patrie du 14 décembre, une lettre signée Vincent N., caporal aux chassefwrs cH Afrique :
" A la deuxième barricade, dans une maison d'où l'on a " tiré le plus de coups de fusil, et où nous sommes entrés, " nous avons trouvé plus de trois cents insurgés. On aurait "pu les passer à la baïonnette; mais, comme le Français " est toujours himiain, nous ne l'avons pas feit. Il n'y a " que cerne qui rCont pa^ voulu se rendre qui ont été "fusillés sur-le-champ. Dans une chambre, nous en " avons trouvé qui demandaient pardon, en criant : ' Nous " n'avons rien fait, nous faisons des remèdes pour les bles- " ses j' mais ils avaient bien soin de cacher plusieurs moules "et cinq ou six cuillers ou fourchettes en plomb avec " lesquelles ils fondaient des balles. Nous avons tujs un " INDIVIDU qui, en tombant, s'écriait \ ^ Neme tuez pas, car " ce serait malheureux de mourir pour dix francs.^
" Je craignais beaucoup les émeutes à Paris ; je croyais
220 LES CBIICES DU DEUX DléCElIBBE.
" toujours que Ton se battait pour un parti ou l'autre, ou **bien contre des ouvriers qui demandent du travaiL <' Mais on n'a pas trouvé parmi ces indwidus un ouvrier " digne de figurer au nombre des trcuoaOlewra, Ce aofni des ** honvmes qui smit poussés par Vargent, et qui se baUetU " sa/ns sa/voir ni pour qui, ni pour quoi. Ils ne cJierchent " qv!à piller. Les ouvriers intelligents, ainsi que les habî- " tants, les dénoncent eux-mêmes ou les font prendre. Les '' habitants ne sont contents que quand ils voient la troupe " garder leurs maisons.
" Nous avons passé plusieurs nuits dehors sur les boule- '' vards, mais nous n'étions pas malheureux. Tous les '^ habitants vidaient leurs caves pour donner du vin aux ^' soldats, faisaient la soupe et donnaient du bois pour nous " chauffer toute la nuit. On criait de toutes parts : Ne " les ménagez pas, fusillez-les de suite"
Par cette lettre, que la Patrie recueille avec amour, on peut juger des idées et des sentiments que les chefs avalent su inspirer aux soldats. Le caporal Yincent N. ne dissimule pas qu'ils ont fusillé sur-le-champ les constitutionnels qui ne voulaient pas se rendre, et Tué un malheureux qui demandait la vie ! Le caporal Yincent répète que les héros de la loi se battaient pour de l'argent, et au même instant il déclare que " les honnêtes gens" vidaient leurs caves pour encourager la troupe au massacre, en lui criant : " "Ne les ménagez pas ; fusillez les ! !"
Sera-ce la dernière orgie de l'ordre î
Hélas ! plusieurs n'ont que trop écouté ces barbares provocations. Des soldats Français ont fait à Paris plus que les autrichiens n'avaient fait en Hongrie, ils ont fusillé jusqu'à des femmes, oui, jusqu'à des femmes !....Ce crime monstrueux est hors de toute contestation. Ce sont les joTirnaux de l'attentat qui se sont chargés de le publier. On le trouve, avec les honneurs de l'entre-filets, dans le Moniteur parisien du 6 décembre :
la resistance a paris. 221
" Une femme du peuple portant vingt-cinq poignards " A Éré arrêtée, ce soir, et fusillée par les soldats