‹ Histoire des crimes du deux décembreChapitre 22 sur 60 · CLAMECY · texte numérisé non relu

CLAMECY

Reprenons le triste récit des vaillants et infructueux efforts de la résistance.

Paris vaincu, la France entière ne larda pas à l'être; mais c'est un fait important à constater, et qui signale encore tout ce qu'a eu de criminel l'entreprise de l'Elysée, Paris n'a pas protesté seul contre cet attentat. On vit alors ce qui était sans exemple dans nos agitations politiques, on vit les départements se soulever sans demander le mot d'ordre à la capitale. Sur mille points de la France à la fois, les bons républicains ont pris l'initiative d'une résistance armée sans savoir même ce que ferait Paris.

Mais sous quel jour odieux cette noble résistance nVtelle pas été présentée ! Il ne s'agit plus même de l'anarchie, de la démagogie, du désordre; il y va de pire encore, il y va de la jacquerie. Nous avons lu quelque part que le mot est sorti du cerveau d'im M. AcL Bouclier, ancien compagnon de débauche de l'austère M. Momy. Il a fait fortune chez les cinq ou six millo coquins de la société du Dix Décembre.

Cest \m besoin, c'est un devoir pour nous de rétablir la

256 LES CRIMES DU DEUX DjéCEMBBE.

vérité et de rendre hommage à la noble conduite comme au dévouement de ceux qui se sont sacrifiés pour le salut de la patrie et des lois.

Nous parlerons d'abord de Clamecy, car c'est là surtout qu'au dire des terroristes du 2 décembre auraient pris place les actes les plus condamnables.

Le Jou/maL de la Nièvre, cité par la Patrie du 15 décembre, contient un rapport dont voici les passages les plus saillants : " Le comité, qui s'intitulait comité révdkir- " Uonnaire social, publia diverses proclamations, dans l'une " desquelles il était décrété que tout individu qui pillb-

" RAIT SERAIT IMMÉDIATEMENT MIS A MORT ; mois il était

** permis d cliaque patriote d^ exercer, commue U Fentendrait, ** tes vengeances particulières. Aussi y a-t-il eu plusieurs ** assassinats, et le procureur-général disait bier, dans le " discours qu'il a prononcé sur la tombe des deux gen- " darmes qui ont été tués, qu'il y en avait eu huit.... Outre " les deux gendarmes massacrés à la défense de la prison, " avec des circonstances horribles, puisque les insurgés " agitèrent la question de savoir s'il ne /allait pas essayer '* de prolonger leur existence, pour jouir de leur ma/rtyre, on " ne compte, jusqu'à présent, que dix personnes tuées pen- '* dant l'insurrection."

Ainsi l'on convient, on est forcé de convenir que les piUa/rds ont commencé par décréter, que tout individu qui pillerait serait immédiatement mis à mort ; mais, ajoutet-on , " il était permis à chaque patriote d'exercer ses ven- ** geances particulières." Tels sont les procédés ordinaires de nos ennemis. Lors même qu'ils se trouvent en fece d'un acte irrécusable qui les confond par sa haute valeur morale, ils imaginent aussitôt quelqu'infamie nouvelle pour en atténuer l'effet. La prétendue permission donnée aux patriotes d'exercer leurs vengeances particulières n'est qu'un de ces mensonges dont les honnêtes gens ont le goût

et la pratique. Il faut ranger les huit assassinats du procureur-général dans la même catégorie. On n'aurait pas manqué de les énumérer, si on avait eu un argument semblable à produire contre la résistance.

Le fait est que la mort de M. Mulon aîné est seule le résultat d'un crime et c'est encore mille fois trop. On l'a assassiné, disent les inventeurs de la Jacquerie, " bien qu'il " fdt républicain, pa/rce qtùon tirait aiix Jiabita sans s'in- " quiéter même de ro2)inion." Rien de plus feiux. M. Mulon a été tué par un fanatique qui l'a pris pour M. Beson, avoué, réactionnaire furibond, qui menaçait depuis longtemps les socialistes, et qui venait de figurer au milieu d'insurgés dont une fusillade tirée sur le peuple avait tué un démocrate et blessé neuf autres. Loin de nous, bien loin de nous la pensée de justifier ainsi un meurtre politique qui, eût-il atteint M. Beson, n'en resterait pas moins un meurtre odieux. Nous avons voulu seulement repousser la nouvelle imagination " d'ime chasse aux habits," expliquer, mais non pas excuser \m assassinat. Au surplus, il est de toute fausseté que le peuple ait tiré, dans les rues de Clamecy, sur les bourgeois. Les meneurs de la réaction, dont MM. Bonaparte et Persigny sont les héritiers directs, ont trouvé de ces sortes de choses pour souffler la haine entre les riches et les pauvres, mais nous constatons qu'on n'en a jamais administré la moindre preuve. Il est certain, par exemple, qu'à Clamecy, M. Tartras, qui, depuis, a si violemment accusé les constitutionnels devant ces tribunaux de sang qu'on appelle des conseils de guerre, circula, pendant les deux jours de la résistance, le samedi et le dimanche, avec une entière liberté au milieu de ses ennemis en armes.

Quant aux deux gendarmes "massacrés à la porte de la prison avec des circonstances horribles," ils n'ont pas même été tués ensemble, ils ont succombé séparément, à

vingt-quatre heures de distance. On va voir ce qu'il advint d'eux, au milieu du récit général que nous avons à fisdre des événements de Clamecy.

Trois ou quatre jours avant le guet-à-pehs présidentiel, on avait an'êté, sous l'élastique accusation de société secrète, plusieurs démocrates à Clamecy et dans les cantons environnants.

Là, comme à Paris, les conspirateurs avaient certainement voulu enlever d'avance des chefs à la résistance. Cependant, à la nouvelle du crime, les démocrates se contentèrent d'abord d'envoyer à Auxerre et à Nevera, pour connaître les dispositions de ces deux villes; mais considérant une inaction plus prolongée comme un déshonneur, ils se portèrent, le vendredi 5, à huit heures du soir, à la prison, pour demander l'élargissement des citoyens arbitrairement arrêtés. Le maire avait réuni, dans la mairie, qui est contiguë à la prison, tous les fonctionnaires ei^ armes, la compagnie de pompiers et les gendarmes. Le capitaine des pompiers, M. Tartras, ordonna une décharge qui blessa neuf personnes et tua M. Meunier, instituteur, au moment où il quittait sa maison, située en face de la prison. Le peuple riposta, et un gendarme fut mortellement atteint comme on l'est dans la bataille, comme venait de l'être M. Meunier. Il est donc matériellement impossible qu'il ait été " martyrisé, lâchement assassiné." M. Corbin, le procureur-général, l'a dit, mais ce n'est pas la vérité. Peut-être est-il ti:op bon défenseur de la religion, pour comprendre que mentir sur une tombe c'est un sacrilège. Après la première fusillade échangée, les insurgés se retirèrent et les assaillants délivrèrent les prisonniers politiques. Il est absolument inexact qu'ils aient rendu la liberté aux hommes frappés par la justice. Mais il faut admirer l'audace et la maladresse d'une telle assertion de la part de gens qui, à Mazas, relâchaient les voleurs pour mettre, à leur place, des représentants du

peuple comme MM. Odilon Barrot, Lemaire, Goulard et autres.

C'est le lendemain, 6 décembre, vers quatre heures du soir, que l'autre gendarme a perdu la vie. Voici dans quelle circonstance :

Cinq à six cents des défenseurs de la loi vinrent pour s'emparer de la caserne de gendarmerie. Leur chef, l'honorable citoyen Guerbet, quincailler, condamné depuis à la déportation dans une enceinte fortifiée, s'avança sevl et entra en pourparler avec l'officier, M. Lemaitre, auquel il demanda la reddition des armes et des munitions de guerre. Sur les observations de l'officier, représentant qu'il y aurait du déshonneur pour sa troupe à livrer ses armes, il fut convenu qu'on ne les enlèverait pas, que l'on se bornerait à détacher les batteries des carabines et à prendre les munitions. Pendant ces pourparlers, à l'intérieur, un gendarme, nommé Bidan, qui se trouvait à la porte de la caserne, voulut désai'mer un des assaillants, Jean Rollin, dit Petit, jardinier, qui le regardait d'un air provocateur. Une lutte s'engagea entre eux. Très malheureusement, au lieu de paralyser cet acte de témérité, plusieurs de ceux qui entouraient Bidan se laissèrent emporter par la colère, et il fut atteint de cinq ou six coups de feu qui retendirent mort. Après quoi, quelques hommes violents, comme il y en a partout, comme on en a vu parmi les soldats du boulevard des Italiens, eurent la lâcheté de fi:apper son cadavre.

Tels sont les faits dans leur plus entière vérité : Nous ne prétendons pas atténuer ce qu'ils ont de honteux, mais y trouve-ton rien qui puisse justifier cette afireuse assertion que l'on aurait voulu prolonger la vie de la victime pour jouir de ses souffirances 1 Si douloureux que soient ces faits, noiLs voudrions que les héros du 2 décembre n'eussent rien de plus à se reprocher ! Il fe-ut dire d'ailleurs que, dans la matinée même, les assaillants avaient vu tuer trois des

leurs, l'im, Coqueval, au coin de la rue Gigot, un autre au milieu d'une colonne qui passait devant la sous-préfecture, et enfin, un troisième, nommé Leclerc, tambour de la garde nationale dissoute, qui battait le rappel Nous ne nous pardonnerions pas de présenter ces assassinats comme une justification, nous entendons seulement fournir au juge suprême tous les éléments propres à former son opinion.

Le Journal de Maine-et-Loire, fidèle au mot d'ordre, a inséré une lettre où l'on peut lire le passage suivant : " Tout " ce que votre correspondant vous a dit sur Clamecy est " au-dessous de la vérité. Il en a recueilli les détails de " la bouche même de l'un des principaux fonctionnaires " de cette malheureuse ville, dont la caisse a été volée, la " maison pillée, et la femme et la fille, charmante personne " de dix-sept ans, livrées aux outrages les plus exécrables !"

Exécrables mensonges !

Le fonctionnaire public dont il est question est certainement M. Daublet, receveur-particulier. Il n'a pas pu tenir le langage qu'on lui prête. Notre livre tombera entre ses mains ; il ne contestera pas un mot de ce que nous allons écrire, et la vérité que nous produisons restera la vérité j)Our tout le monde.

Dès que lo sou!èv(iment du 5 se fut prononcé, les constitutionnels demandèrent M. Rousseau, en qui ils avaient grande confiance. M. Rousseau, avotté, à Clamecy, allié j)ar son maiiage à l'une des familles les plus considérables du pays, était alors président de la chambre des avoués et de plus officier de la garde nationale constamment réélu depuis quatorze ans. Ce forcené démagogue, prévenu la veille qu'on vouloit l'arrêter préventivement, avait été s'abriter à trois lieues de la ville. Aussitôt que les patriotes réclamèrent sa présence, Madame Rousseau, jeune femme pleine d'énergie et décourage, le fit chercher. Deux heures après il était à Clamecy, et, d'accord avec la nouvelle municipalité que l'on avait installée à l'Hôtel-de- Ville abandonné

lUésiSTANCE DANS LES DEPABTEMEXTS. 261

par les insurgés, il fit sonner le tocsin. A Tappel du tocsin, trois ou quatre mille hommes des difiërentes communes environnantes, et quelques-uns du département de l'Yonne, arrivèrent à Clamecy. Loin de se livrer à aucime orgie, comme on Ta prétendu, tout ce monde ne maugea que du pain, mais encore fallait-il le payer. C'est aux caisses publiques que Ton demanda naturellement de quoi nourrir les défenseurs de Tordre public.

En conséquence, le 6, à deux heures, trente ou quarante personnes, le citoyen Eugène Millelot en tête, se rendirent chez le receveur- particulier pour avoir de l'argent. Trois seulement enùrèreTit et le sommèreut de donner 20,000 â:Bncs. M. Daublet fiit si peu violenté matériellement qu'il discuta, et finit par ofiiir 5000 francs, déclarant d'ailleurs qu'il exigeait un reçu, afin de sauver sa responsabilité. On hésita; car on comprenait bien que si la résistance était vaincue celui qui signerait serait perdu. M. Daublet persista, et M. Eugène Millelot se décida, par un généreux dévouement, à le satisfaire. (1) Le percepteur alors chargea sa femme d'aller prendre l'argent, qu'elle apporta peu de minutes après.

Voilà le seul rôle qu'ait eu Madame Daublet dans cette afi^aire.

Les 5000 fi-ancs déposés par M. Millelot à la municipalité, furent remis, quand il dut quitter son poste, à MM. Quenouille et Bretagne, sauf 250 francs employés à acheter des vivres. Le dimanche suivant M. Quenouille confia à M. Cornu, banquier, les 4750 francs l'estants, qui furent réintégrés dans la caisse publique.

La maison de M. Daublet n'a donc point été pillée ; on n'y a donc commis aucun excès. Trois personnes seulement, nous le répétons, y entrèrent. Tel est le fait que

(1) Les craintes que l'on pouvait avoir se sont trop bien justifiées, riionorable M. Millelot a été condamné à mort par des juges militaires! à la suite d'un procès, où il a montré le plus intrépide courage et, ce que noua prisous bien davantage^ le plus noble caractère.

262 LES CRIMES DU DEUX DjéCEMBRE.

les preneurs au 25 millions de la banque de France ont transformé en acte de brigandage ! C'est un acte purement révolutionnaire, et il n'est pas un homme honnête qui puisse y voir rien de déshonorant. Nous déclarons, pour notre compte, l'approuver complètement.

Quant à la femme de M. Daublet et à sa belle sœur (non point sa fille), elles n'ont subi aucune espèce d'outrage; la jexme fille mcme n'a point paru.

On a dit également que, le 6, au matin, lors de la prise de la sous-préfecture, la femme du sous-préfet avait été soumise aux dernières violences. Le sous-préfet était célibataire ! Enfin, le président du tribunal de première instance qui est, à ce qu'il parait, un véritable hcmnête gens, prétend aussi que sa cuisinière aurait été victime d'abominables attaques quand on pénétra chez-lui pour y chercher ses armes; la cuisinière elle-même lui donne tous les jours un démenti formel. Nous en avons pour garantie l'affirmation de M. Rousseau.

Dans cet ordre d'idées, nos ennemis ne pouvaient manquer de prétendre que les femmes avaient été fort maltraitées à Clamecy. Il est heureusement facile de prouver le contraire. Beaucoup de dames de la ville s'étaient retirées à l'hospice, sous la protection morale de la soufirance et des sœurs de Charité. Les amis de la loi y vinrent plusieurs fois porter des blessés et se conduisirent toujours avec tant d'égard que, depuis, les sœurs, par une sorte de reconnaissance, portèrent des vivres à tous ceux que les insurgés victorieux laissaient mourir de feim en prison.

Il y a un fait vrai, et sans lui donner plus de portée qu'il ne convient, les accusations lancées contre les républicains nous autorisent à le mettre en évidence. Le jour même de l'entrée à Clamecy du général Pellion avec 2000 baïonnettes, un soldat (la troupe se croyait tout permis) se rua sur une femme du peuple, dont le mari avait précisé-

ment été arrêté le matin. Déjà ulcérée de ce malheur, elle fut plus indignée encore des tentatives commises sur sa personne par un militaire, et le frappa d'une paire de ciseaux très efiilés qu'elle tenait. Le coup fut malheureusement mortel. Le lendemain le général Pellion fit une proclamation foudroyante, disant que les brigands voulaient massacrer ses braves soldats !

Citons à cette heure un trait de ces Jacques qui ont plus particulièrement exercé leurs ravages à Clamecy. Le samedi, au matin, lorsqu'ils étaient encore complètement maîtres de la ville, un ouvrier, qu'à ses vêtements on pouvait juger très pauvre, apporta à M. Bretagne, tailleur, une montre et une chaîne d'argent qu'il venait de trouver. M. Bretagne, n'ayant pas jugé à propos de s'en rendre dépositaire, l'ouvrier alla la remettre à M. Quenouille, négociant en vins, bien connu. Cela dit, nous ajouterons une seule chose, c'est que les élyséens, tout en parlant beaucoup des brigandages des Jacques à Clamecy, n'ont jamais articulé un seul fait précis, pas un seul.

Le peuple de la Nièvre, tant calomnié par des vainqueurs, qui espèrent ainsi pallier leurs forfaits, s'est constamment comporté avec une remarquable modération. Nous sommes à même d'en fournir un témoignage frappant. Le samedi 6, le comité acquit, en saisissant les dépêches, une nouvelle certitude que la capitale était complètement soumise ; il savait, d'xm autre côté, que Nevers et Auxerre n'avaient pas bougé; il jugea toute résistance impossible dans une ville ouverte, et déclara, sur les barricades, qu'il n'y avait plus qu'à se retirer, chacun comme il lui serait possible. Cette triste commmunication fut accueillie avec défiance et murmure. On cria, comme toujours, à la trahison, et la moitié du peuple persista à vouloir garder les barricades. Quelques membres du comité, entre autres M. Rousseau, n'en crurent pas moins devoir s'éloigner. Les hommes des barricades, ne voyant plus M.

Rousseau, allèrent jusqu'à trois reprises le demander chez luL Us pouvaient concevoir un grand ressentiment de son départ. C'eut été injuste, mais les vaincus sont rarement justes. Eh bien, malgré cette situation des esprits!, dans leurs trois visites successives, ils furent toujours pleins de respect et de déférence à l'égard de Madame Rousseau, qui était restée, et ne prononcèrent pas une parole directement ou indirectement blessante pour elle. C'est de la propre bouche de Madame et de M. Rousseau que nous tenons cette particularité significative.

Nous avons dit la vérité, toute la vérité, sur Clamecy, même ce qui était à notre désavantage. Que l'on juge après cela le correspondant de la Patriey achevant ainsi sa lettre : " Voilà comment se sont passés les événements de " Clamecy. Je n'ai pas le courage de vous parler des as- " sassinats et des crimes horribles qui se sont commis ; il me "Jaudrait employer toute la nuit pour votes faire un rédt "com^>let des abominables atrocités dont la vîUe a été le "théâtre. J'ai assisté aux deux révolutions à Paris, en "1830 et 1848, mais je n'ai rien vu qui approchât de "l'horrible tableau qui vient de se dérouler devant moi,"

Les dignes amis de MM. FiaUn et Bonaparte, quand ils cherchent un terme de comparaison "à d'abominables atrocités'' le prennent dans les révolutions de 1830 et 1848! Ils oublient que leurs maîtres ont salué 1830 et 1848 comme des ères de régénération.

Nous avons consciencieusement avoué ce qu'on pouvait reprocher aux défenseurs de la loi clans la mort du gendarme Bidan et de M. Mulon, mais s'il était jamais permis de justifier le mal par le mal, que n aurions nous pas à dire des insurgés ? Le neuf, vers le milieu du jour, le préfet de la Nièvre, M. Petit Delafosse, se présente devant Clamecy avec deux cents soldats, en attendant le général Pellion, qui devait arriver le lendemain suivi de deux mille hommes de troupe. Au pont de Baugy il s'empare de quatre impnidents qui

RESISTANCE BJlSS LES Dl^PABTEMENTS. 265

avaient voulu aller en reconnaissance, et il en fait massacrer trois, le quatrième parvint à s'échapper. Un peu plus loin, à l'entrée du bois de la Poustaillerie, on tua également un pa\'Vre ouvrier menuisier, chargé de ses outils, qui allait tra* ailler au château de Quincy. M. Corbin, le procureur-général, accompagnait M. Petit-Delafosse; il a été témoin de ces assassinats, il les a sanctionnés par sa présence, et il ose accuser les socialistes dans ses discoiurs funèbres !

Le préfet campa aux Chaumes en attendant le général Pellion. Comme nous l'avons expliqué, une grande partie des patriotes avaient déjà évacué Clamecy, mais un noyau de citoyens résolus à une défense désespérée, se tenaient derrière une barricade formidable élevée à l'entrée de la ville. Les chefs jugèrent cependant que persister à soutenir la lutte n'était plus que répandre du sang en pure perte. Paris était bien décidément vaincu ; Auxerre n'avait pas fait un mouvement ; le préfet venait de traverser le département avec deux cents hommes ; une victoire même sur les deux mille soldats du général Pellion attendu ne servirait à rien. Les membres restants du comité firent comprendre aux plus vaillants qu'il fellait céder, et envoyèrent au préfet cinq parlementaires : M. Tartras, l'ancien maire; M. Moreau, avocat; M. Quenouille, négociant en vins; M. Bretagne, tailleur et juge au tribunal de commerce ; le nom du cinquième, nous échappe. Ces messieurs étaient chargés de dire que l'on se rendrait si le préfet voulaits'engager à n'exercer aucune poursuite. M. Delafosse, qui connaissait M. Bretagne pour un républicain, leJU arrêtery malgré les instances de M. Tartras^ et laissa aller les autres en disant qu'il voidait la ville à merci Les hommes de la barricade se décidèrent alors à s'éloigner. M. Moreau va annoncer leur détermination, le préfet s'irrite de le revoir, et le déda/re son priaormier.

Chez les sauvages même on respecte les parlementaires,

mais les dccembi-iseurs ne respectent quoi que ce soit au monde.

On sait que Clamecy et la Nièvre, livrés aux conseils de guerre, ont été ravagés par la proscription et les condamnations à mort.

§ IL DoxJON ET Lapalisse. {AUier.)

Les événements du Donjon et de Lapalisse remplissent de grandes pages des chroniqueurs de jacquerie. Notre ami politique, M. le docteur Nolliac, a bien voulu nous fournir une note qui rend aux choses leur véritable caractèra On verra, en le lisîuit, que ce Jacques studieux et savant sait aussi bien tenir une plume qu'un fusil :

" Le 3 décembre, à quatre heures du soir, je recevais au Donjon deux lettres de Paris, qui m'apprenaient l'odieux attentat du sieiu: Bonaparte.

" Nous allons tout de suite, mon ami Pelassy et moi, trouver le notaire Tcnier, frère du représentant, et le citoyen Fagot, ex-iiiaire du Donjon et Vun des gra/nds 'propriétaires du pays, pour leur faire part de la nouvelle. Notre résolution est prise à l'instant ; nos mains se serrent en silence, et nous nous séparons pour courir aux armes. L'heure du sacrifice était venue, et nous étions décidés à accomplir notre devoir jusqu'au bout.

" Cinq minutes après, nous quatre et deux autres citoyens, que je ne puis nommer, car aujourd'hui ce serait les dénoncer, étions dans la rue avec nos fusils, appellant le peuple à la défense de la Réj)ublique. Sans perdre un instant, nous nous dirigeâmes vers le bâtiment qui sert à la fois de mairie et do caserne de gendarmerie. Là, nous nous trouvâmes en face de quatre gendarmes, du maire, de l'adjoint et du juge de paix.

" Nous nous ai)prochâmes du juge de paix et lui dîmes : ' vous savez ce qui se passe ; le Président est im parjure ; nous ne pouvons plus reconnaître ses fonctionnaires, vous

Kl^ISTAlïCE DANS LES DléPARTEMENTS. 267

êtes notre prisonnier.' Le juge de paix porta la main à sa poche, et en sortit un pistolet, qu'il rentra immédiatement sur la menace de lui faire sauter la cervelle; un gendarme veut dégainer ; il est couché en joue, et le sabre rentre au fourreau.

"Au même moment, le maire est arrêté, et s'écrie: ' Mais pourquoi m'arrêter; je n'approuve pas plus que vous ce qui se passe ; je suis légitimiste, vous le savez tous, et je suis prêt à m'entendre avec vous pour combattre le coup d'état.' On ne l'écoute pas ; les gendarmes sont consignés à leurs casernes ; maire, adjoint, juge de paix, et un ancien garde-du-corps, fermier du maire, qui survint, sont conduits en prison. H était quatre heures et demie.

" La porte de la mairie fut alors enfoncée, pour y constituer une commission directrice et nous emparer des armes de la garde nationale que nous y supposions cachées. Nous n'y trouvâmes rien.

" Le tocsin ne tarda pas à se faire entendre, et nous construisimes à la hâte une barricade devant l'église, pour protéger ceux qui étaient au clocher et défendre la mairie au besoin. En même temps, nous envoyâmes des exprès dans toutes les communes du canton, pour inviter nos amis à venir prompt ement se joindre à nous.

" A ce moment, en vint nous donner l'avis de ne pas nous avancer sur la grande place, parce que la maison du maire (où logeaient le juge de paix et le directeur de la poste) était pleine de réactionnaires armés, qui nous fusilleraient par les fenêtres. Aussitôt, nous courons à cette maison qu'on venait de fermer ; nous feisons sauter une porte, et nous trouvons dans la cuisine du juge de paix quarante fusils de muni« tion chargés et amorcés qui sont transportés à la mairie.

" Le notaire Terrier, au nom de la commission provisoire, donna l'ordre écrit au directeur de la poste de nous remettre toutes les dépêches qui pourraient arriver. J'allai de mon coté, accompagné de plusieurs citoyens,

268 LES CRIMES DU DEUX Dl^CEMBRE.

m'emparer des caisses de la garde nationale et faire battre la générale ; je me rendis ensuite chez les deux armuriers de la ville, dont les fusils étaient tous démontés ; un seul des deux marchands était chez lui, et, sur une simple invitation, il s'empressa de remettre les batteries en place ; de là je montai, avec les citoyens Pelassy, pharmacien, et Raquin, épicier^ dans la chambre du brigadier de gendarmerie pour le sommer de nous remettre les armes de ses hommes, ce qu'il fit immédiatement.

" H était onze heures du soir, trois cents républicains avaient répondu à notre appel ; partie était arrivée, conduite par le citoyen Gallay, riche propriétaire, qui avait parcouru les communes voisines en faisant appel aux démocrates ; partie de Bert et Montcambrone, dirigée par les citoyens Laborde, petit propriétaire, et Terrier jeune, propriétaire, et enfin partie de Montaiguet. Nous décidâmes de nous emparer de Lapalisse, chef-lieu d'arrondissement, éloigné de vingt-un kilomètres du Donjon, et traversé par la route de Paris à Lyon ; le commandement de cette expédition fiit confié aux citoyens Fagot, Laborde, Eaquin, et Yignot, le premier comme commandant, les autres comme lieutenants.

" A minuit, une voiture de chasse fut attelée pour conduire nos prisonniers, et sur l'ordre de Pelassy, le brigadier de gendarmerie vint lui-même leur attacher les mains. A une heure du matin nous nous formons en colonnes pour le départ ; sur les trois cents hommes présents, cent seulement, dont quatre-vingts armés, marchèrent sur Lapalisse. Le calme et le silence de la nuit n'étaient interrompus que par les couplets de la Marseillaise.

" Ce simple récit, dont tous les témoins oculaires pourraient au besoin garantir la véracité, est un démenti formel donné aux inventions de tous les écrivains officiels^ et entre autres au Messager de VAUier, journal de la Préfecture, qui n'a pas rougi d'écrire, à la date du 8 décembre :

" On nous communique de nouveaux détails sur la manière •' dont les brigands du Donjon se sont conduits envers leurs *' prisonniers. C'est au milieu de la nuit que ceux-ci ont " été arrachés de leurs lits, et on ne leur a pas permis " de prendre tous leurs vêtements ; ils ont été amenés *' presque nus, des sabots aux pieds. On les a fait monter " sur une charrette à fumier ; l'escorte vociférait autour " d'eux les injures les plus grossières et les menaces les " plus atroces, avec accompagnement de chansons démago- " giques ou obscènes. Le temps étant brumeux, la nuit "glaciale, les honorables citoyens ainsi conduits, grelot- " taient et se plaignaient du froid, ce qui amusait beaucoup " leurs bourreaux ; M. de la Boutresse ayant essayé, pour " se réchauffer, de battre des bras, on lui lia les mains. "En arrivant à Lapalisse, les insurgés ont dirigé leurs " captifs vers la prison publique."

" Tout, tout cela est faux. Nous avons fait nos prisonniers à quatre heures et demie du soir. On leur a attaché les mains dès le départ parce que nous devions craindre d'être attaqués en route (1). Nous aurions pu les mener à pied ; nous les avons conduits dans une voiture de chasse du pays. En marche, deux ou trois hommes s'étant permis quelque plaisanterie à leur égard, il suffit d'en faire sentir l'inconvenance pour qu'elles cessassent à l'instant même.

" En arrivant à Lapalisse, nos prisonniers furent déposés dans luie des salles de la sous-préfecture, où nous leur donnâmes à boire et à manger avant d'avoir pensé à nous.

(1) Nous ne pouvons, quant à nous, approuver cette mesure de nos amis politiques. La raison donnée est loin de nous paraître suffisante pour justifier une dureté aussi humiliante, bien que nos ennemis aient constamment usé de ce traitement envers les patriotes arrêtés. Qu'on le remarque bien, en effet, le tableau que fait le journal réactionnaire du transport des autorités du Donjon est la peinture fidèle des cruels traitements employés contre les républicains de Paris, par exemple, que Ton conduisait d'un fort à un autre. {Note de V auteur.)

270 les' CRIMES DU DEUX DécEMBBK

Le citoyen Pellassy notamment poussa la complaisance jusqu'à leur allumer du feu lui-même.

" Du reste, que répondre à des gens qui au moment du danger ont été lâches jusqu'à la platitude. Ils nous font insulter aujourd'hui ; ils sont conséquents avec eux-mêmes.

" Dans le trajet du Donjon à Lapalisse notre avantgarde arrêta un courrier à cheval, porteur d'ime dépêche du sous-préfet, par laquelle il promettait im prompt secours aux autorités du Donjon.

" A propos de ce sous-préfet, qui, fils d'un légitimiste, boudant sous la branche cadette, arriva brusquement sous la République au poste où il se trouve, on ne sait trop comment et moins encore pourquoi, ne vient-il-pas de me passer sous les yeux un journal de la Guadeloupe où on pose ce gros garçon en capitaine Fracasse î M. de Rochefort, d'après ce journal, à la première nouvelle des troubles du Donjon, serait accouru bravement, avec quelques gendarmes, pour nous mettre à la raison ; il aurait fait à nos sommations des réponses auprès desquelles pâlissent celles de Cambronne. Voilà ce qui explique, à la Guadeloupe, pourquoi M. de Rochefort s'est fait offrir un sabre d'honneur par des compères, et a été décoré par le neveu du grand Napoléon. La suite de ce récit prouvera la loyauté de l'ex-défenseur du trône et de l'autel.

" A six heures et demie du matin nous arrivions en vue de Lapalisse, par la grande route de Lyon. Nous fîmes halte pour prendre haleine et nous former en colonne.

" Les citoyens armés furent divisés en quatre sections de vingt-un hommes chacune, sur deux rangs de dix hommes de fix)nt. Aux premiers rangs nous plaçâmes les fusils à baïonettes, au second les ftisils de chasse. Les prisonniers furent laissés à l'arrière garde, sous la surveillance d'une douzaine de citoyens sans armes. On a pourtant osé imprimer dans plusieurs feuilles honnêtes que nous nous étions fait un rempart de leurs corps en les mettant devant nous !

RÉSISTANCE DANS LES Dl^PABTEMENTS. 271

'^ Nous nous avançâmes ensuite silencieux sur la ville. Le jour qui commençait à poindre laissait voir le drapeau rouge flottant au centre de notre petite troupe.

" Bientôt nous vîmes venir à no\is une colonne composée de pompiers et de gardes nationaux amis de Tordre et du parjure. Elle avait à droite un tambour, près du souspréfet armé et en uniforme.

^' A vingt-cinq pas, le sous-préfet cria : 'Halte ! Qui viveî' Un ancien militaire, le citoyen Baquin, qui commandait la première section, dont je fidsais partie, lui répond : ' République démocratique,' plusieurs ajoutent, 'et sociale.' — * D'où venez-vous V — ' Du Donjon.' — ' Ketoumez d'où vous venez ;' — et les ftisils des réactionnaires s'arment et s'abaissent sur nous. ' A la baïonnette !' crions-nous tous, et notre section s'élance avec une admirable impétuosité. Mais nous avions à peine fait quelques pas, que le glorieux souspréfet M. de Rocbefort s'enfuyait le premier à toutes jambes entraînant sa troupe entière.

" Je le serrais de très près, et me serais emparé de lui malgré sa surprenante vélocité, sans le maire d'une commune voisine nommé Maridet et un autre garde national qui me coiichèrent en joue presque à bout portant ; cela lui permit de rentrer à la sous-préfecture. Mais il n'y fut pas plus courageux. Une croisée bientôt brisée ouvrit passage à Félix Terrier, frère du notaire et à quelques autres citoyens, auxquels il se rendit sans coup ferir.

" Dans la première salle nous trouvâmes environ cent cinquante fusils de mimition ; nous découvrîmes ensuite dans un placard sept à huit cents cartouches en paquets, et enfin, deux projets de proclamation sur les événements du Donjon. Bien entendu, les épithètes de fiictieux et d'anarchistes ne nous étaient pas ménagées par ces religieux observateurs de la foi jurée.

" Sans perdre un instant, nous donnâmes des fusils aux citoyens qui n'en avaient pas encore; nous construisîmes à

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la hâte une barricade devant la sous-préfecture; quelquesuns montèrent au clocher situé à cent pas de là^ et une vingtaine de citoyens résolus se placèrent sur le perron de l'église pour protéger ceux qui sonnaient le tocsin.

'^ Fendant que nous prenions ces dispositions, les réactionnaires étaient allés se rallier à la caserne de gendarmerie au nombre d'xme centaine. Plaçant devant eux un peloton de gendarmes commandés par un lieutenant et un maréchal-des- logis, ils s'avancèrent sans bruit, dans l'espoir de nous surprendre.

"Au détour d'une rue qui fait angle avec celle de l'Eglise, ils se trouvent en vue du groupe d'hommes qui gardaient le clocher. A différentes reprises on crie aux gendarmes de s'arrêter ; plusieurs citoyens, et notamment le notaire Terrier, supplient le sous-préfet, qui était là, de les feire retirer, le rendant responsable du sang qui allait se répandre ! M. de Rochefort, glacé par la peur, gai*de un stupide silence ; d'autres sommations de se retirer sont fiûtes aux gendarmes, sans résultat. Pendant ce temps, l'officier de gendarmerie décharge ses pistolets sur nous; les gendarmes mettent le sabre à la main et s'élancent au galop. Le groupe de l'église riposte, et plusieurs gendarmes tombent.

" La fusillade cessait à peine que je volai au secours des blessés, avec les citoyens Bourrachaud père et fils ; le maréchal-des-logis, Lemaire, expira dans mes bras pendant que je cherchais à ouvrir son imiforme pour visiter ses blessures. Son cheval était tué. A quelques pas plus loin, nous relevâmes le gendarme Jaillard, que nous transportâmes provisoirement dans la salle de la mairie. Je constatai à la hâte une fracture du bras. Son cheval était étendu rai de mort, comme celui du maréchal-des-logis. Un peu plus loin gisait un troisième cheval; on nous dit que c'était celui du lieutenant.

" Tel est le triste épisode que la loyauté réactionnaire a transformé en une scène d'assassinat.

IUÎSISTA^'CE DANS LES D]ÊPABTEME>'TS. 273

** Nous étions, au contraire, tous si profondément émus, que nous ne prîmes pas garde au sous-préfet qui put rentrer librement à la sous-préfecture, sauter sur son cheval et s'enfiiir par les demères. Trois ou quatre citoyens indignés lui lâchèrent leurs coups de fusil à xme distance de plus de 800 mètres.

" Ce ne peut être à l'occasion d'une telle conduite que les cor}Tphées de l'ordre ont offert à M. Rochefort im sabre d'honneur, et que l'ex- Président l'a décoré? C'est plutôt parce qu'après la cessation de toute résistance, M. de Rochefort, au milieu d'un escadron de chasseurs, poursuivait les pauvres paysans en fuite dans les bois de la Yallée, en faisant tirer sur eux sans merci. Trois ouvriers qui étaient restés étrangers à la prise d'armes de la veille, furent fusilles, le lendemain, dans ces bois.

" Tout ce que je viens de rapporter est de notoriété publique à Lapalisse. Voici cependant ce qu'ont dit, écrit, colporté les gagistes du pouvoir, alors que la terreur et et les exécutions sommaires rendaient toute rectification impossible.

"Les cannibales qui ont assassiné les gendarmes de " Lapalisse, se sont acharnés, assure-t-on, sur le cadavre du " malheureux brigadier percé de dix balles. Ils auraient, " chose horrible ! dansé sur son cadavre, et Vauraient criblé "de coups de baïonnettes." {Messager de VAUler, 8 décembre.)

" On s'est pourtant basé sur ces infâmes comlitiontids pour envoyer d'honnêtes pères de famille devant les conseils de guerre, pour les transpoi^ter en masse, pour révoquer de leurs fonctions, c'est-à-dire, les spolier, deux notaires, les citoyens Terrier, du Donjon, et Rocher, de Lapalisse, enfin, pour ruiner nombre d'honorables habitants de notre département ! J'affirme sur l'honneur que le citoyen Rocher notamment n'a pris aucune part directe ou indirecte à la résistance de son arrondissement. Au

moment de Tafiaire de Lapalisse il était près de sa femme, qui se trouvait gravement malade.

"Le Constitutionnel du 13 janvier dernier, exhumant ses ignobles fables de Juin 1848, a osé dire "que le notaire Terrier avait déchargé ses pistolets à bout portant dans la tête du maréchal-des-logis expirant." Mes confrères de Lapalisse étaient ce jour là dans les rangs de nos adversaires ; leur témoignage ne peut donc être suspect de partialité en notre faveur ; ce sont eux qui ont fait Tautopsie du maréchal-des-logis, j'en appelle à leur probité de médecins, lui ont-ils trouvé une seule blessure à la face ou à la tête 1 Personne autre que moi et les citoyens Bourrachaud, père et fils, ne s'est approché du maréchal-des-logis, et c'était pour le secourir s'il en eut encore été temps. Mais il fiallait bien un prétextQ pour motiver le fameux ordre du jour du colonel Dénoue, qui enjoint " aux jB:ançais dignes de ce nom, de nous courir sus comme à des bêtes fauves." Il fallait bien un prétexte pour justifier le mémorable arrêté du général Eynard,qui enlevait à nos familles leurs dernières ressources en séquestrant nos biens !

" Un jeime prêtre de Lapalisse, qui vint devant la souspréfecture me demander quelques conseils pour les blessés, et que nous reçûmes avec toute la convenance possible, a eu, lui aussi, l'indignité de signer dans les journaux une lettre, dans laquelle, au milieu de perfides jérémiades, il nous traite d'hommes ivres de vin et de sang, et nous accuse d'avoir forcé l'entrée du presbytère et couché le curé en joue. Cet homme a sali sa robe, car il a menti sciemment. Personne de nous n'est entré à la cure, et si nous étions ivres c'était d'inanition; depuis la veille nous n'avions rien mangé.

" Quoiqu'il en soit, après l'engagement avec la gendarmerie, nous procédâmes, à domicile, au désarmement des conspirateurs. Malheureusement à de très rares exceptions près, les démocrates de Lapalisse restèrent sourds à notre

appel. Je pourrais même citer tel d'entre eux qui, non content de refuser son concours personnel, dépêcha un émissaire pour paralyser le mouvement d'ime localité voisine prête à nous seconder. Certes je suis loin de mettre en doute leur courage ou leur dévouement ; je constate seulement que s'ils expient comme nous aujourd'hui, par la transportation ou l'exil, leur amour pour la République, ils le doivent peut être à la discipline exagérée qui enchaîna un instant leur spontanéité révolutionnaire. Ils me comprennent. Découragés par im isolement qui rendait tout nouvel effort stérile, la plupart des nôtres nous aban. donnèrent. Notre nombre était réduit à ime cinquantaine, et de tous côtés les troupes marchaient sur nous ; de Moulins im escadron de chasseurs, du Mayet et de Jalligny de nouvelles brigades de gendarmes, de Cussets d'autres troupes. Il fallut songer à quitter Lapalisse.

" Nous délivrâmes en conséquence nos prisonniers.

" Le juge de paix du Donjon, M. d'Olivier, fiit à peine dans la rue qu'il s'écria devant plus de quarante témoins : "Napoléon est un misérable scélérat dont je ne serai "jamais le fonctionnaire, me donna-t-il un million d'ap- " pointements. Je pars pour le Cantal, mon pays, et dès "aujourd'hui je dis pour toujours adieu au Donjon, je " vous en donne ma parole."

" Deux jours plus tard, quand la terreur sévit au Donjon sur tous ceux qui avaient conservé le moindre sentiment du juste et de l'injuste, ce malheureux dressait les listes de proscription, exécutait à la lettre la circulaire du colonel Dénoue, en traquant les républicains " comme des bêtes fauves." Digne fonctionnaire de la réaction, méprisé de ceux mêmes qui l'employaient pour sa conduite d'homme privé et de magistrat, il payait ses dettes en faisant arrêter ses nombreux créanciers. On le connaîtra bien par deux faits dont je puis garantir l'authenticité. Il va arrêter un boucher, avec qui il avait eu de nombreux

276 LES CRIMES DU DEUX DlÉCEMBBE.

démêlés pour paiement de mémoires : ne le trouvant pas il arrête la femme, et promet de la rendre à liberté si le mari se constitue ! Le pauvre bouclier se livre, et lui et sa femme sont encore sous les verroux !

" M. d'Olivier envoie ma domestique en prison pour la forcer à me dénoncer ! Il s'empare d'autorité de mon cheval, qu'il met à mes frais en fourrière, et ne le rend qu'après l'avoir feit tomber fourbu par un mois de courses forcées. Si, au moins, le maître de M. d'Olivier, le fiitur Oaracalla, par quelque remords de conscience &isait de la pauvre bête un consul ou un sénateur !

" Une fois, l'abandon de Lapalisse décidé, nous chargeâmes sur la voiture de chasse qui avait servi à conduire nos prisonniers, les fusils dont nous nous étions emparés. H était deux heures de l'après midi ; la neige tombait à gros flocons. Tout le restant de la journée nous tînmes la campagne, sans avoir la moindre nouvelle. A neuf heures du soir nous rentrions au Donjon harassés de fotigue et la mort dans l'âme.

" L'adjoint et le juge de paix qui, malgré leur parole, s'étaient hâtés de rentrer au Donjon, avaient été remis en prison. J'étais tellement exténué, que je fiis obligé de me faire soutenir pour aller les visiter, et leur faire envoyer des vivres et des couvertures.

" A onze heures du soir, un généreux paysan, arrêté depuis pour ce fait, vint nous prévenir que la troupe approchait. Nous nous réunîmes pour agiter la question d'une résistance désespérée. Impossible d'y songer. La plupart de nos amis étaient dispersés ou découragés. Nous n'étions plus que treize; nous embrassâmes nos femmes, nos enfants, avec la tendresse d'un long adieu, et partîmes. Qu'ils ont dû. être heureux, les modérés de la réaction, s'ils ont appris tout ce que nous avons souffert pendant cinq jours, courant les bois et couchant sur la neige. Pour ma part je ne pouvais plus avancer que soutenu par deux de

ElÉSISTANCE DANS LES DÉPARTEMENTS. 277

mes braves amis, plus habitués que moi aux fiitigues de la marche ; im troisième portait mon fusil. Une fièvre brûlante me tenait seule debout.

" Nous nous dirigeâmes sur le département de Saôneet-Loire que nous supposions en pleine insurrection ; mais là non plus rien n'avait bougé.

" Ce fiit alors seulement, que l'âme navrée, mais toujours ferme, nous avons échangé nos armes contre le bâton du proscrit, résignés à attendre que le peuple apprenne à ses dépens ce que peut coûter un instant de défaillance ou d'erreur.

" Docteur De Nolhac,

" du Doujon (Allier) " Londres, 27 avril 1852."

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