CHAPITRE V
Nous avons entendu dire mille fois que le Peuple, lors des révolutions, est entrainé par des meneurs ; qu'il cède aux excitations " de quelques artistes en émeute," comme disent agréablement les littérateurs de Tordre. Nous avons lu cela dans tous les journaux royalistes ou impérialistes, dans toutes les brochures anti-républicaines. Il n'y a pas d'erreur plus grande. Ceux qui tiennent un pareil langage sincèrement ne connaissent pas les classes laborieusea Le Peuple a des volontés très précises, très arrêtées. Il ne fait que ce qu'il veut ; personne ne peut lui faire feire ce qu'il n'a pas résolu, ni le mettre en mouvement quand il n'est pas décidé à marcher. Il ne se bat qu'à son heure, lorsqu'il lui plait, et pour sa propre cause.
Il est évident qu'au 2 décembre il ne se crut pas engagé dans la question. Jamais on ne le pressa davantage; jamais plus d'habits, pour nous servir d'iuie expression reçue, ne descendirent dans la rue, et jamais ils n'obtinrent moins de crédit auprès des blouses. Nous en parlons par expérience. Nous avons employé, nos amis et nous, tout ce que la conscience des dangers que courait la République pouvait donner d'énergie pour exciter le Peuple à nous suivre : il n'a pas remué. Pendant trois jours des voix éloquentes lui ont parlé, et ne l'ont pas ému. Malgré l'arrestation préventive de soixante-dix -huit citoyens influents
2i6 LES CRIMES DU DEUX DECEMBRE.
dans son sein, les hommes politiques restés libres, bourgeois, ouvriers, chefs d'ateliers et de corporation, auxquels il accorde confiance, l'ont gourmande de son indifférence : il est resté neutre. Plus d'une fois on l'a entendu parler des événements du jour comme d'une querelle à laquelle il était étranger, comme il aurait causé des afi^ires d'Allemagne ou de Suisse.
H y a eu des barricades sans doute, et trop de braves encore y périrent ; mais la faiblesse même de ces barricades et la rareté de leurs défenseurs, si grand que fut leur courage, témoignent que les masses ne s'ébranlèrent pas.
M. Mazzini a écrit que la démocratie jfrançaise, divisée en difiorentes sectes socialistes, *^ s'était débandée au moment du danger." Malgré l'accueil que d'aussi indécentes attaques ont reçu dans la dation, de Bruxelles; (1) malgré l'incroyable blâme adressé à ceux qui les ont relevées, nous répétons ici que l'assertion de M. Mazzini n'est pas seulement une insulte à notre parti, mais une fausseté. Parmi les combattants comme parmi ceux qui s'abstinrent, les socialistes proprement dits et les républicains se sont toujours confondus; ils n'ont agi séparément nulle part. Pour ce qui est de Y/œure du danger, M. Mazzini s'usera les dents sur la lime démocratique avant de faire croire que le peuple de Paris, le peuple de 1830, de 1832, de Fé-^ vrier et Juin 1848, recule devant le péril.
Non, ce n'est pas le courage qui a manqué aux faubourgs le 2 décembre, personne ne le croira, c'est la volonté : il ne leur a pas plu de prendre parti.
Les amis de l'ordre ont une autre manière de calomnier le peuple. Comme ils font tout pour de l'argent, comme ils ont violé les lois de leur pays pour de l'argent, ils sup-
(1) Les rédacteurs de la Nation, se sont mis complètement à la discrétion des haines de M. Mazzini, après avoir inséré deux attaques de lui ils ont eu deux fois la déloyauté de refuser la réplique. Nous avons heureusement rencontré des seutimeas plus honorables dans les journaux anglais.
posent que chacun leur ressemble, et les défenseurs de la Constitution, prétendent-ils, ne se sont battus que pour de l'argent ! Chose bizarre ! voilà des riches, des propriétaires prodiguant leur fortune pour pousser les pauvres à des batailles dont le succès doit amener la spoliation des riches, la destruction de la propriété, et la conversion des bottes vernies en sabots ! Ces partageux-là, il fe,ut en convenir, ont au moins une vertu tout-à-fait étrangère aux décembriseurs, celle du désintéressement.
Certes, si le peuple se battait pour de l'argent, le guetà-pens militaire aurait eu peine à réussir; car jamais les brigands opulents n'ont distribué plus d'or. M. P. Mayer, l'historien bien instruit, a signalé ces libéralités par deux fois : " De temps en temps, un être à la figure plus hu- " maine, aux mains plus propres que les autres, bien vêtu " et bien reçu, surgissait au milieu d'un groupe sordide, et, "au bout de quelques minutes, chacun avait un rendez- *^ vous dans l'oreille, de VargerU dans la Tïiain, et des car- " touches dans la poche." (Page 125.) — "Traqués dans ** leurs derniers repaires, les anarchistes vinrent par milliers " encombrer les prisons et les forts. On constata que les ^^pa/rtis avaient payé Vémexite : un grand nombre d'insurgés " morts ou faits prisonniers avaient leurs poches pleines d^orP (Page 162.)
Nous rapportons ces belles découvertes, non que nous ayons l'envie de les démentir, elles se démentent d'ellesmêmes; mais pour montrer une fois de plus la bassesse de ceux qui les supposent.
Disons la vérité. Le peuple de Paris n'a pas compris la situation; il a cru que ce qui se passait ne le regardait pas; que les décembristes "faisaient sa besogne." Mais pour le justifier aux yeux de l'Europe qui s'étonne, de l'histoire qui s'étonnera, avouons qu'il avait plus d'une raison de n'être pas fort ému. En définitive, que renfermait l'attentat pour luiî La dissolution de l'Assem-
blée, rarrestation des généraux. — L'Assemblée ! il la détestait légitimement ; elle lui avait montré trop de haine, elle lavait trop impitoyablement écrasé pour qu'il pût s'inquiéter de la voir licencier. — ^L'arrestation des généraux! il avait plus de motif de s'en réjouir que de s'en affliger. H se rappelait comment ces messieurs l'avaient traité après Juin 1848, lorsqu'ils devinrent maîtres du pouvoir exécutif; il pouvait même savoir quelque gré à M. Bonaparte de leur appliquer la loi du talion, de les arrêter arbitrairement pour sauver la société comme ils avaient arrêté et transporté arbitrairement pour sauver la société des milliers de bons citoyens, de braves et loyaux républicains.
Joignez à cela que les factieux promettaient de mairUenir la RépyJblique et rétablissaient le suffrage vmversd, les deux conquêtes les plus précieuses de Février. Avec le suffi^ge universel dont il croyait la restauration sincère, le peuple était sûr de se rendre maître de toutes les situations, et il regarda d'autant moins aux moyens employés pour le lui restituer que ces moyens fi:appaient ceux-là mêmes qui le lui avaient arraché.
Que de manœuvres, que de fraudes ne furent pas employées pour l'induire en erreur 1 Dans la journée du 2 décembre, un régiment qui traversa le faubourg Saint- Antoine avait à sa tête, et presque mêlé à ses rangs, un groupe d'hommes en blouse qui criaient " Yive la République!" sans que les chefs fissent rien pour les écarter. Ces fausses blouses, dont s'accommodaient si bien alors les ennemis de la Republique, n'étaient-elles pas occupées à tromper le peuple sur la nature du complot et les tendances de l'Elysée 1
Quant aux mesures liberticides qui accompagnèrent le coup de Jamac, elles ne le touchaient pas non plus directement. Il y avait longtemps que leur effet était produit pour lui, grâce aux lois exceptionnelles de la majorité. — Les arrestations arbitraires ! Depuis la transportation de 1848, la
liberté individuelle n'existait plus pour le peuple. — ^La suppression de la garde nationale ! N'avait-il pas été chassé par les honnêtes gens des rangs de cette milice ? — La liberté de la presse! En jouissait-il davantage? Il est trop pauvre pour faire les avances d'un abonnement, il ne peut acheter les journaux qu'au jour le jour, et les ennemis de la démocratie après avoir rétabli les lois du cautionnement et du timbre, avaient combiné celles de l'interdiction du colportage et de la vente sur la voie publique de façon à lui rendre la presse véritablement inaccessible. Ces lois n'eurent pas d'autre but.
La majorité, les parlementaires et ceux qui s'appelaient les républicains modérés parcequ'ils aidaient, sans le vouloir, à saper la République, ont subi im cruel châtiment de leurs fautes. Le peuple, qu'ils avaient désintéressé dans la question, a regardé feire quand les soudards sont venus sabrer la tribune, envahir la justice et renverser les derniers remparts du droit.
Le peuple ne vit que ce que nous venons de dire dans le crime des conspirateurs nocturnes, et il répondit durement même aux représentants rouges qui l'appelèrent aux armes : " Nous ne voulons pas nous faire casser la tête "pour les vingt-cinq firancs, pour une Assemblée qui nous " a désarmés, transportés sans jugement, qui nous a traités '*plu3 cruellement que ne le pourra jamais ûiire tel ** despote que ce soit."
H peut auj ourd'hui j uger son erreur. Nous ne nous trompions pas, nous ; il ne s'agissait pas pour les représentants des barricades du personnel de l'Assemblée, ni des vingt-cinq francs, ni de la Montagne, ni des dissentions du parti Il s'agissait des principes. Or l'Assemblée, quelle qu'elle fdt et si coupables que ftissent les fautes de la majorité, représentait encore vivant le droit et par conséquent les garanties suprêmes de la Constitution, de la liberté, du progrès, de toutes ces grandes conquêtes que nos
pères et nos modèles ont scellées de leur sang depuis 89 jusqu'à 93.
Yoilà, voilà pourquoi ces hommes à habits^ que des gens sans cœur, sans foi et sans probité traitent de brigands, d'ambitieux ou de démagogues, ont risqué et perdu, le 2 décembre, le repos de leur feimlle, leur fortime, à cette heure sous le séquestre des amis de la propriété, leur bienêtre, le bonheur enfin de vivre dans leur patrie au milieu de ceux qu'ils aiment; toutes choses mille fois plus précieuses encore que leur vie tant de fois exposée.
Nous n'avons ici répondu qu'à d'odieuses accusations dirigées contre les Montagnards; quant au peuple de Paris, il a été ce qu'on a vu le peuple partout, à Vienne, à Berlin, à Bade, en Italie, dans certaines circonstances. Ce n'est pas lui, peut-il dire, jusqu'à un certain point, qui est coupable de son indifierence en face d'un attentat feital, mais bien les gouvernements qui l'ont laissé dans l'ignorance. Le Christ pourrait encore pousser sa généreuse expiration, 1850 ans après son premier sacrifice : Pardonnez-leur, ils ne savent ce qu'ils font !
Nous apprenons d'ailleurs que les yeux du peuple s'ouvrent tous les jours. Il regrette une neutralité qui, en moins de cinq mois, a fait tomber la France de honte en honte jusqu'à l'abîme d'ignominie où elle se trouve, il voit bien qu'il n'y a rien de commun entre lui et le prétendu TijemefUi de V Empereur. Il voit bien que les traditions de Y Empereur sont celles du plus grand et du plus lâche ennemi de la démocratie, il voit bien que M. Bonaparte n'est qu'un îbmk. socialiste comme autrefois on avait les fe,ux dévots. Que veut donc le peuple de concert avec M. Bonaparte? Rien. Le peuple veut la République, M. Bonaparte veut l'Empire ; le peuple veut le suffi:age universel, M. Bonaparte n'en veut que le simulacre ; le peuple veut la vérité, M. Bonaparte ne veut que le mensonge. En définitive, parceque la majorité avait mis des restrictions à la liberté, ce n'est pas
xme excuse pour le Président Obus de la supprimer au profit de son vulgaire despotisme. Le mal ne saurait se justifier par Fexcès du mal.
Le peuple a de grands torts à répara, de grands devoirs à remplir, et vis-à-vis de lui-même, et vis-à-vis des démocrates emprisonnés, transportés, exilés, et vis-àrvis de l'Europe. Lorsque Moïse voulut délivrer ses frères de la terre d'Egypte, ils lui répondirent d'abord : Laissez-nous mourir en paix. Mais les Hébreux étaient depuis deux siècles courbés sous la verge d'un esclavage abrutissant. La France dirar-t elle : Laissez-moi me reposer 1 On conçoit que des esclaves dégradés par un long asservissement n'aient pas le courage de s'afi&anchir, mais la raison a peine à s'expliquer qu'une nation éclairée, ennoblie par trois révolutions puissantes, forge de ses propres mains les chaînes dont quelques aventuriers la chargent avec une brutalité inouïe.
Si elle ne se hâtait de briser les liens du 2 décembre, ce serait pour elle le dernier degré de l'avilissement.
Que le peuple y songe après tout, la question n'est pas entre le petit parti bonapartiste et la France, elle est entre la démocratie et l'absolutisme. Ce qui se fait à Paris en politique se fait pour l'univers, quoi qu'en puissent dire les envieux, les ingrats et les ennemis de la grande nation. Le vent qui s'élève des bords de la Seine souffle sur le monde et conduit le vaisseau de l'humanité vers les rives du bien ou du mal La Révolution de Février sonna une heure d'émancipation pour FEurope ; alors les peuples se dressèrent et les monarques se soumirent. Dès que Février fiit vaincu à la suite des ÉEitales journées de Juin, dès que la réaction triompha au palais Bourbon en ordonnant l'exécrable expédition de Rome, les potentats tressaillirent de joie sur leurs trônes ébranlés et se dirent : Nous pouvons reprendre ce que nous avons cédé. Le roi de Prusse viola les serments solennels £3.its en saluant au
balcon du palais de Berlin les funérailles des martyrs qui passaient ; l'empereur d'Autriche chassé de Tienne y rentra et rétracta tous ses engagements ; à leur exemple, tous les petits princes d'Allemagne mirent en lambeaux les constitutions qu'on leur avait arrachées; le pape, restauré par nos armes sacrilèges, regagna plus qu'il n'avait perdu ; Naples, Païenne et Messine furent mitraillées par le roi Bomba; Yenise, la belle, grossit ses lagunes des flots de son sang généreux ; Florence vit le Croate dans ses murs indignés; Milan, ô horreur! eut de ses hommes et de ses femmes fouettés sur les places publiques; l'Italie entière fut recouchée dans la tombe; la Hongrie, terrassée par le czar, qui n'a pas peur, lui, de pratiquer la solidarité des rois, perdit le prix de ses victoires; les duchés du Schleswig et du Holstein, sur le point de s'aôranchir, retombèrent sous le joug danois à l'aide des troupes austroprussiennes.
Le crime du 2 décembre n'est point un fait isolé, il est le couronnement de toutes ces œuvres de la réaction, le corollaire des crimes précédents. Que cette expécddon de Rome à Vinterieur ait déçu les royalistes qui l'avaient annoncée et préparée, elle n'en est pas moins en réalité le suprême effort de la marée monarchique repoussant le courant du progrès. Qu'elle se soit faite au profit des impérialistes, au nom des légitimistes ou des orléanistes, cela est indifférent; que l'habitant des Tuileries s'appelle M. d'Orléans, M. Bonaparte ou M. Henry Capet, le nom n'y fait rien; les uns et les autres représentent le même principe, l'absolutisme. Aussi l'insolence des souverains a-t-elle redoublé ; aussi les aristocraties ont-elles relevé la tête plus haut que jamais depuis notre défaite de Décembre. Hier encore le sénat de Brème enlevait à cette Tille libre la presse, le droit de réunion, le jury et l'assemblée des bourgeois.
Pour vaincre cette ligue du mal, il suffît que prolétaires
et bourgeois de France veuillent oublier des divisions que les meneurs monarchistes ont excitées et entretenues avec un art fatal. Le prolétariat ne pourra jamais s'émanciper sans Taide des bourgeois; la bourgeoisie ne pourra jamais sans les prolétaires se défendre contre les entreprises du droit divin qui n'eist pas tout-à-fait mort. Ils sont aujourd'hui frappés des mêmes coups par l'esprit de la contre-révolution dont la fin nécessaire est le despotisme. Nous voyons avec bonheur leur rapprochement s'opérer dans la disgrâce commime. Au fond leurs intérêts sont les mêmes, ils ne sont séparés que par des malentendus, leurs luttes sont des guerres fratricides; qu'ils ne tentent rien les uns sur les autres, qu'ils forment alliance, celle-là pourra s'appeler vraiment sainte ; contre leur imion nulle force brutale ne saurait prévaloir, et le monde leur devra bientôt son afiranchissement.
Yoilà ce que doit considérer la nation française, ouvriers, paysans et bourgeois; voilà ce qu'elle doit se dire à chaque heure du jour. Elle a charge d'âmes, elle porte, en elle, l'indépendance du monde. En se laissant asservir elle asservit l'Europe, en brisant ses fers elle brisera ceux de l'univers.
Au peuple de 1789, de 1830 et de 1848, au peuple tout entier, ouvriers, paysans et bourgeois, de réparer le mal qu'il a causé. Et il le fera, nous en gardons la ferme espérance. C'est notre consolation. Nous avons toujours foi en lui; nous attendons qu'il se délivre; nous attendons qu'il nous délivre de la terre d'exil; nous attendons, les yeux toujours tournés avec amour et anxiété vers la patrie, qu'il nous en rouvre les portes. Les peuples frémissants attendent qu'il leur donne le signal de la nouvelle et dernière révolution, qui doit assurer à jamais le triomphe des bons sur les méchants, de la Hépublique universelle sur les monarchies.