VAR
Dans le Yar, le mouvement fut aussi très sérieux. Si la résistance avait pu s'organiser aussi fortement partout, les aventuriers du parjure et leurs complices seraient déjà où ils devraient être, où ils seront bientôt, à Belle-Ile.
Dès le 4 décembre, aussitôt que la nouvelle du crime gagna le Midi, les républicains des Bouches-du-Rhône et du Yar se concertèrent. Les socialistes de Marseille ne trouvant pas la ville disposée à braver les forces considérables assemblées pour la comprimer, quittèrent ses murs et allèrent se joindre aux patriotes du Yar, qui prirent les armes, comme ceux des Basses- Alpes, avec une spontanéité héroïque. Plus de quinze mille hommes décidés se trouvèrent, le 5 décembre, réunis près d'Aups, où notre ancien et savant collaborateur de la Réforme, le citoyen Camille Duteil, alors rédacteur en chef du Peuple de Ma/rseUUe, fiit élu général. Au conseil tenu entre lui et les autres chefs, on délibéra sur la question de savoir si l'on marcherait au secours de Paris. C'était le vœu de tout le monde, et il s'éleva des rangs pendant toute la journée du 5, On était
sûr de rassembler en vingt-quatre heures, dans les départements voisins, plus de cinquante mille combattants pour cette expédition essentiellement légale. H ne se trouva malheureusement pas un seul homme de guerre propre à la diriger. M. Camille Duteil, qui n'a été occupé toute sa vie qu'à déchififrer des hiéroglyphes, ne se sentit pas capable de manier craquante mille hommes, et de leur faire traverser la France. Craignant de manquer à la tâche, il eut le courage de ne pas l'entreprendre. Mieux il était obéi depuis le moment où il fiit nommé général, plus il eut peur de compromettre tant de braves gens par inexpérience.
Hélas! cette puissante force fut perdue. Ceux qui la composaient, voyant qu'on ne faisait rien d'eux, rentrèrent en partie dans leurs foyers la nuit suivante. Le lendemain 6, M. Duteil avait cependant encore cinq à six mille hommes concentrés à Aups, où il eut un engagement de peu d'importance avec une troupe de sept à huit cents soldats et gendarmes.
Les journaux honnêtes de Paris et de la province ont répété sur tous les tons, et exploité d'une manière infâme, un conte plus infâme encore, relatif à des prisonniers figdts sur différents points, et que les constitutionnels avaient menés à Aups avec eux. Yoici la version de la Patrie, plus dramatique que celle du NovAjelliste de Marseille et autres : " Les i/nsurgés (on a déjà vu que partout les amis de l'ordre "appellent ainsi les amis de la loi), les insurgés, furieux, " avaient condamné les otages à mort. Déjà les prêtres " avaient été amenés près d'eux ; le moment de l'exécution " était fixé à deux heures après midi. La promptitude de la *' marche de la colonne, la vigueur de l'attaque, et la dé&ite " des insurgés, ne leur ont pas permis de mettre leur exé- " crable sentence à exécution."
Le Moniteur du 17 décembre ajoute un détail qui avait échappé à l'honnête correspondant de la Fatrie, Il dit que
" les brigands avaient déjà creusé la fosse de leurs futures " victimes !"
Presque tous les chefs militaires se sont mis à Tunigson des trompettes élyséennes chargées d'avilir la nation à ses propres yeux et à ceux du monde entier. Leurs rapports sont remplis de ces faussetés contre lesquelles nous protestons au nom de l'honneur national comme au nom de la vérité. Le lieutenant-colonel Trauers, après avoir rendu compte de ce qu'il appelle la défaite des insurgés, a dit aussi : " Les quarante et quelques personnes qu'ils traînaient à " leur suite sont rendues à leurs familles. Ce groupe se ^' composait de gendarmes et de fonctionnaires. Les uns " et les autres devaient être exécutés le jour même. Des ^^ poulies étaient attachées atix arbres de la place pour servir " au supplice des genda/rmes. Un seul de ces prisonniers "a été frappé par nos balles. On espère le sauver." {Rapport du 11 décembre.)
Yoilà donc de farouches socialistes qui avaient pris la résolution de massacrer, précisément ce jour-là, quarante prisonniers qu'ils tenaient depuis deux ou trois fois vingtquatre heures I Les poulies et les a/rbres étaient prêts ! Pourquoi, s'ils avaient ce dessein, ont-ils attendu jusque-là, à moins que ce ne fÛt pour laisser au colonel Trauers le, plaisir de les déUvrer ? Pourquoi, s'ils étaient résolus à les sacrifier, ne les ont-ils pas baïonnettes à l'instant plutôt que de les laisser reprendre? Le temps eut-il manqué à des scélérats pour enfoncer un morceau de fer dans la poitrine de malheureux désarmés? Peut-être, il est vrai, sont-ce les baïonnettes qui manquaient, car M. Trauers dit lui-même, dans son Rapport : " La plupart des insurgés ^^ étaient mal a/rm^s ou n'avaient pas d'armes." (^Moniteur, 17 décembre.) On s'explique dès-lors comment ce glorieux vainqueur peut ajouter : " Nous leur avons tué " de soixante à quatre-vingt dix hommes; nous n'avons eu " à regretter la mort que d'un seul fusillier."
Ce qui s'est passé, le voici au vrai. Lorsque, le 6 décembre, les constitutionnels résolurent en conseil à Aups de se dissoudre, ils décidèi^nt en même temps que les prisonniers, qui avaient toujours été fort convenablement traités, seraient rendus à la liberté. L'attaque de la troupe prévint l'exécution de cette mesure. Projet de pendaison, arbres, poulies et prêtres de l'heure suprême, autant de contes qui ne s'appuient sur quoi que ce soit au monde. On rougit vraiment de voir un soldat à qui son grade au moins devrait imposer quelque respect de sa propre dignité, descendre jusqu'à l'emploi de tels moyens pour grossir son mérite. Le colonel Trauers a indignement multiplié les affirmations fausses et déloyales dans son rapport : " Un seul de ces prisonniers, "dit-il en parlant des gendarmes, a été frappé par nos " balles." On sait d'\m autre côté que les émules de M. Trauers prétendaient que les constitutionnels avaient mis leurs prisonniers en avant pour s'en faire un rempart ! Il semble ainsi donner ime nouvelle consistance à ce bruit. Ce n'est qu'im nouveau mensonge. Une lettre datée de Lorgnes, publiée par la Gazette de Lyon et reproduite par le Moniteur du 29 décembre, explique la chose telle qu'elle est:
" On avait dit aux soldats que la maison où les prison- "niers étaient retenus depuis trois jours était pleine d'in- " surgés. Ainsi abusée, la troupe fit feu sur la maison, "pendant que, d'un autre côté, les rouges enfonçaient les "portes pour égorger ces malheureux (1).
" M. Andéol de Laval, voyant que ses amis allaient périr, " a sauté par la fenêtre d'un second étage pour dire à la
(1) Cette fois, il ne s'agit plus de poulies mais d'égorgement, nous sommes seulement embarassé de savoir pourquoi les rouges enfonçaient des portes dont ils avaient les clefs, et comment ils enfonçaient les portes d'une maison que la troupe mitraillait! Tout cela n*a pas même une apparence de vraisemblance, mais on a dit une fois de plus que les rouges voulaient égorger. Qu'importe le reste?
" troupe de ne pas tirer, et il criait : ' Sauvez les prison- "niers!' Mais les soldats, croyant que c'était un insurge "qui criait : 'Je me fais prisonnier!' repondaient : 'Point "de quartier!' et quarante acMats ont fait feu à deux pas " de distance. Les prisonniers ont alors tous crié : * Ce "n'est pas un insurgé!' Tous les soldats ont levé les " mains au ciel.
"M. Andéol de Laval, croyant qu'il allait mourir, a " voulu serrer la main du capitaine pour lui dire qu'il ne "lui en voulait pasj il s'est tourné vers lui en criant : * Je " meurs content puisque j'ai sauvé mes compagnons. Vive
" Le capitaine s'est précipité sur lui, criant : ' Oh quel "regret!* Il a dit que jamais il n'avait vu un courage " aussi grand, et que jamais cette figure ne sortirait de sa " mémoire.
" M. de Laval a une blessure au pied, une à l'épaule, ime " près de la tempe, du plomb des insurgés dans plusieurs " parties du corps ; un coup de baïonnette au bras ; son pa- " letot a neuf trous de balles, sa cravate en est criblée, " comme sa casquette, son gilet et ses bottes ; et pas une "blessure grave. Le mirade est évident. M. de Laval " veut que tous ses habits soient pendus à Saint-Ferréol, " lieu de pèlerinage célèbre, près de Lorgnes."
Les sauvages colonels du 2 décembre tirent sur des gens sans défense enfermés dans ime maison ; ce sont leurs amis qu'ils blessent, et ils insinuent ensuite dans un rapport officiel que nous les avons assassiaés ! Ils nous donnent, on en conviendra, de fortes raisons pour ne pas porter bon témoignage de la " franchise militaire."
Mais que d'autres réflexions n'inspire pas le récit qu'on vient de lire ! Il part d'un honnête gens, d'im ami de la religion; eux seuls croient aux miracles de cette espèce. Or, l'ami de la religion juge tout simple que la troupe supposant la maison pleine d'insurgés, c'est-à-dire de défen--
peut imaginer ce que souffirent encore bon nombre d'entre eux ! Ah ! en vérité, comme le dit leur chef dans la lettre suivante, ceux qui insultent de tels hommes dans une telle situation, sont des lâches.
" Â M. Maquan, rédacteur en clw/de TUnion du Var,
à Draguigncm,
" Monsieur,
" J'oppose le plus formel démenti aux assertions de votre correspondant de Biez, qui a vu mes compagnons se jeter sur leurs armes pour me fusiller, puis me mettre à pied, me garotter et me traîner après eux en me prodiguant l'insulte. — Ceux que j'ai menés au combat, ceux qui n'ont pas voulu m'abandonner, qui m'ont, pour ainsi dire, porté dans leurs bras jusqu'à la frontière du Piémont, prêts à m'ouvrir im passage les armes à la main au pont de Geydan, ceux-là, Monsieur, ne peuvent pas être des lâches, et il n'y a que les lâches qui assassinent avec le fusil ou avec la plume.
" Que vous dirai-je de l'ignoble relation de votre autre correspondant, qui représente un soldat sarde insultant des exilés fiançais, en leur chantant la chanson que les traîtres chantaient ici aux soldats de Charles- Albert, après la bataille de Novare ? Ce serait outrager de braves soldats qui nous ont fraternellement accueillis, que de chercher à les justifier d'une pareille infamie.
" Les autorités piémontaises nous auraient traités, d'après ce même correspondant, comme des malfaiteurs, et la population de Nice n'aurait; manifesté pour nous que le plus profond mépris. — A cela, je réponds que l'autorité a eu pour nous tous les égards dûs au malheur, et que c'est chez les habitants de Nice que la plupart de mes compagnons ont trouvé asile et travail.
" Il en est de tous vos récits comme des pordies que j'aurais fait préparer à Aups, pour pendre les prisonniers.
au nombre desquels vous étiez, Monsieur le rédacteur. Je m'attendais que vous montreriez plus de respect pour vousmême, sinon plus de reconnaissance pour celui qui vous a protégé, rassuré, soutenu, alors que la colère du peuple grondait autour de vous.
" J'ai l'honneur de vous saluer.
" Signé : Camille Duteil. (1)
" Nice, 2 janvier 1852." Cette lettre a été publiée dans V Avenir de Nice.
Marmande. ( Lot-et-Garonne, )
Il nous reste à parler de Marmande, dont le nom défi*aie aussi les journaux de ceux qui, après avoir épouvanté la France par leurs fusillades, ont entrepris de la déshonorer, " en pratiquant le système de la calomnie sur une vaste échelle."
Le 3 décembre, après la publication de la dépêche télégraphique qui annonçait le coup de main des insolvables, une vive fermentation se manifesta dans la population de Marmande et des environs. Le soir, la majorité républicaine du conseil-municipal apprend tout à coup que le maire était enfermé à l'Hôtel-de-Yillc avec plusieurs fonctionnaires, et que l'Hôtel-de-YiHe, sous la garde d'un
(1) Un dernier trait. Au moment où toutes les feuilles réactionnaires retentissaient du bruit des mauvais traitements que M. Maquau disait avoir été infligés aux prisonniers, M. Phillips, ingénieur des ponts et chaussées, adjoint du maire de Villeneuve, s'arrêtait, en quittant la France, chez le maire d'une petite viUe de la Dordogne. Or, ce maire lui dit qu'il venait de recevoir d'un de ses parents, prisonnier du Var, une lettre dans laquelle il annonçait qu'ils étaient parfaitement traités et nourris, de la même iiianii'rc que ceux qui les gardaient en otages. M, Phillips, par sa position sociale et scientifique, par son caractère personnel est un homme dont personne ne peut mettre la véracité en doute. — Nous multiplions à chaque pas nos preuves et nos autorités parce que ce livre est un livre de bonne foi, destiné à convaincre nos adversaires de bonne foi que les ronges ont été indignement, luclieraent calomniés.
petit nombre de gendarmes, était assiégé par une foule nombreuse et menaçante. Les conseillers courent à leur poste, apaisent la foule, et décident la convocation du conseil-municipal, qui, par une délibération immédiate, appelle tous les citoyens à la résistance.
Cette délibération acheva de calmer le peuple, en lui donnant confiance dans la municipalité.
Le lendemain, de nouvelles dépêches, tout en annonçant les triomphes sanglants de l'armée sur la population parisienne, laissent cependant comprendre que la lutte s'engage.
Le maire s'est réfugié à la sous-préfecture, où. le souspréfet a convoqué les fonctionnaires avec quelques citoyens et concentré toutes les brigades de gendarmerie de l'arrondissement.
Les plus exaltés parmi les habitants de Marmande et ceux des communes voisines accourus en grand nombre, veulent prendre immédiatement les armes et emporter la sous-préfecture d'assaut. A la nuit, une collision est devenue imminente, lorsque sur la médiation de M. Vergues, avocat, membre du conseil-ghiércdy ancien membre de VAsseniblée constituante, de M. Baccarisse, avoué, eaccomma/ridant de la garde nationale, et de plusieurs autres citoyens, un armistice est conclu avec l'autorité jusqu'à l'arrivée des nouvelles du lendemain.
Il demeure convenu que le peuple respectera l'hôtel de la sous-préfecture, mais que la garde de la ville lui sera remise ; que la milice citoyenne sera reconstituée sur l'ancien pied, que les armes des gardes nationales de l'arrondissement qui avaient été dissoutes, leur seront rendues (ces armes étaient encore déposée*? à la sous-préfecture); que le conseil-municipal sera assemblé le lendemain matin de bonne heure pour aviser à la situation; qu'enfin des postes mixtes, composés de genda/rm^ et de ga/rdes nationamc, seront établis à toutes les issues de la ville pour
RJ&ISTANCE DANS LES Dl^PARTEMENTS. 307
empêcher rintroduction d'aucune force armée de part ni d'autre.
En exécution de cette convention, M. le sous-préfet se transporta à Sainte-Bazeille, pour donner l'ordre d'y casemer la troupe de ligne qui, sur sa demande, avait pu être envoyée de Bordeaux à son secours.
Le lendemain, 5 décembre, devant le conseil réuni, le maire, reconnaissant son impuissance, donne sa démission, ses adjoints en font autant, et le conseil, à Vwnanimité, nonmie M. Vergues président d'une commission municipale provisoire, et lui adjoint MM. Mouron, négociant, et Goyneau, avoué,
La commission, aussitôt installée, rédige et publie ime courte et vive proclamation, dans laquelle elle rappelle les termes de la Constitution et les devoirs des citoyens. Le but de cette commission était de maintenir l'ordre et de faire exécuter la délibération du conseil-mimicipal, qui conviait les citoyens à la résistance : elle engagait elle-même tous les hommes de bien à l'assister dans l'accomplissement de cette tâche.
Le commandant de la garde nationale, M. Baccarisse, comprenant combien l'expérience d'un militaire est nécessaire dans des circonstances aussi graves, présenta à la commission M. le commandant Peyronny que le bruit des événements avait attiré à Marmande.
M. Peyronny avait été un des plus brillants officiers de l'armée d'Afrique. Dans deux occasions, il avait été candidat de la démocratie aux élections pour l'Assemblée nationale; il avait obtenu plus de 40,000 suffi:ages. Son amour de l'ordre véritable, sa bravoure à toute épreuve, ses convictions républicaines étaient connues dans le pays. La commission provisoire rengagea donc à se charger de l'organisation et du commandement supérieur de la garde nationale de Marmande et des environs.
On trouva enclouées les deux pièces de canon que pos-
sédaît la ville; elles furent aussitôt remises en état. Les armes emmagasinées à la sous-préfecture furent remontées et livrées aux gardes nationaux. Des réquisitions faites par le président de la commission réunirent à la commune toutes les poudres existantes chez les débitants, et toutes les matières propres à en préparer de nouvelles. Une fabrique de poudre fiit établie à la mairie, et la compagnie d'artillerie de la garde nationale fiit occupée à la confection de gargousses et de cartouches.
D'un autre côté, les proclamations de la commission et un ordre du jour du commandant Peyronny furent envoyés dans les principales communes de l'arrondissement de Marmande et des arrondissements voisins, pour les exciter à joindi'e leurs efforts à ceux de la ville de Marmande. Plus de vingt communes commencèrent à s'organiser, et quelques gardes nationales voisines vinrent se faire passer en revue au chef -lieu par le coromandant Peyronny.
Des correspondances par estafettes, d'étape en étape, furent organisées avec Agen, Villeneuve, Nérac, et Bordeaux.
Marmande présentait ainsi pour la défense de la Constitution im bataillon de six cents hommes résolus, équipés, approvisionnés, s'appuyant sur une masse au moins double de gardes nationaux des environs. Ces forces pouvaient être reliées avec celles de Villeneuve, d'Agen, et même de La B4ole qui semblait n'attendre qu'une impulsion pour faire son mouvement.
Cependant, le maire et le sous-préfet de Marmande quittèrent la ville le 5 ; la gendarmerie de tout l'arrondissement, qui d'abord y avait été concentrée, se retira de l'autre côté de la Garonne à Couthures et plus tard à La Réole. Les nouvelles de Paris devenaient chaque jour plus alarmantes.
Villeneuve avait énergiquement opéré son mouvement dès le 2 novembre. Son conseil-municipal, entièrement composé de démocrates, avait, à la réception de la dé-
pêche télégraphique, proclamé la déchéance du Président parjure, réorganisé la garde nationale dissoute et mis le sous-préfet sous la surveillance d'une commission prise dans son sein. Néanmoins les événements marchaient si vite qu'il fut impossible de lier aussitôt qu'il l'eut fallu la résistance de Villeneuve à celle de Marmande. Il en était de même pour l'arrondissement de Nérac. Les campagnes soulevées spontanément, avaient, dès le 4 ou le 5, porté une colonne de 1000 hommes sur Agen, d'où elles furent repoussées par im contre-ordre; (1) quelques petites villes s'étaient également prononcées ; mais partout le défaut de liaison, le temps ayant manqué au milieu d'une surprise sans exemple, empêchait une prompte organisation.
D'un autre côté, la popxdation ouvrière de Bordeaux, malgré la faiblesse de la garnison qui pesait sur elle, avait nettement refusé de s'associer au mouvement, en répondant " que le coup d'état ftuppait l'aristocratie et ne la regardait pas." Agen, La Réole, Saint-Macaire, Langon, villes sur lesquelles on devait compter, ne remuaient pas ; elles se trouvaient paralysées par l'apathie dont Bordeaux donnait l'exemple.
Il était facile de prévoir dès-lors que les forces constitutionnelles de Marmande, restant presque isolées, ne pourraient rien. La garnison de Bordeaux, dégagée, par la complète neutralité de la population de cette ville, et par la cessation de toute lutte à Paris, ne tarderait pas à être lancée sur le point le plus voisin où la résistance s'était organisée, et Marmande subirait les premiers coups sans avoir eu le temps de recevoir de renforts.
Aussi un profond découragement s'empara-t-il des amis de la loi, d'abord si dévoués, si résolus.
(1) Il reste encore à savoir pourquoi les démocrates d'Agen, loin de se mettre sur pied, engagèrent à rétrograder la colonne qui marchait à leur aide.
Dans cette conjoncture grave, la commission municipale jugea nécessaire de consulter la garde nationale eUe même. Une grande revue fut ordonnée pour le lendemain, dimanche 7 décembre. Chaque capitaine demanda que tous les hommes de sa compagnie décidés à combattre, malgré les circonstances, les troupes qui pouvaient arriver de Bordeaux d'un moment à l'autre, sortissent des rangs et vinssent se faire inscrire. Disons-le, à l'honneur de Marmande, dans son batadUon de 600 hommes il s'en trouva 200 qui acceptèrent cette lutte désespérée. Un conseil de guerre fut assemblé le soir. On y décida que l'on abandonnerait la ville pour occuper, dans la campagne, des positions où il fut possible de tenir les troupes en échec. Rester dans la ville était exposer, si elle était prise, tous ces braves gens à être assassinés jusqu'au dernier, en vertu des sanguinaires proclamations des insurgés, qui commandaient de fusiller tout homme pris les armes à la main.
Pendant la délibération du conseil de guerre, vers deux heures du matin, eut lieu un incident grave. Nous sommes obligé de le dire, l'ancien commandant de la garde nationale avait disparu avec sa famille. Cette circonstance fit un moment croire à la trahison de tous les che&, et excita une de ces fermentations subites, qui peuvent amener en quelques instants les plus grands malheurs. Mais M. Peyronny et M. Vergues se présentèrent bientôt sur la place, oii ils trouvèrent la majeure partie de la garde nationale déjà assemblée et dans une agitation extrême. Leur voix put cependant se faire entendre. La garde nationale reprit ses rangs et M. Peyronny, pour dissiper entièrement l'effervescence, proposa de marcher aussitôt à la rencontre des troupes qui venaient attaquer Marmande. Cette résolution^ adoptée d'enthousiasme, fut exécutée au chant de la Ma/rseiUaise.
H était trois ou quatre heures du matin. La nuit
régnait encore, lorsque les Marmandais arrivèrent à Sainte- Bazeille.
A peine les premières dispositions prises, se montra, sur la grande route et en face de la garde nationale massée en colonne, un corps de gendarmerie de trente ou quarante chevaux. Le commandant Peyronny se porta en avant avec témérité, et lança trois fois le cri de : Qui vive? La gendarmerie, sans répondre, se forma en bataille, et fit vn feu de peloton principalement dirigé sur le commandant. Celui-ci échappa comme par miracle à cette grêle de balles^ et n'eut que la visière de sa casquette traversée. Il se plaça alors vers la gauche, et, comme la gendarmerie, le sabre à la main, s'élançait pour charger la garde nationale, il commanda le feu. Le premier peloton, calme et ferme, tira; le désordre se mit . dans les rangs de la gendarmerie qui tourna bride, abandonnant sur le terrain un brigadier sévèrement touché à la cuisse et quelques chevaux tués ou blessés.
Dans le procès intenté au commandant Peyronny, on a tâché d'établir que l'agression était venue du côté de la garde nationale ; mais il résulte expressément de toutes les dépositions et d'une lettre du lieutenant de gendarmerie, M. Flayelle, publiée dans le journal VIndicateur dé Bardeatix du. 21 décembre, que la gendarmerie chargea sans explication ni sommation préalables, et que c'est pour repousser cette charge, que la garde nationale fit fexL Ainsi partout les républicabis ont eu la générosité de ne tirer jamais les premiers.
Malgré ce premier succès, quelques gardés nationaux se débandèrent, comme si tout était fini M. Peyronny se hâta de ramener le reste, de remettre de l'ordre dans les rangs, et voulant parer au danger d'un retour agressif de la gendarmerie dans la situation où il se trouvait, sur une grande route, au milieu d'une plaine, avec des hommes sans habitude de la guerre, il les mena à travers champs sur une
partie de la plaine accidentée par des ruisseaux, des ravins et des chemins creux.
Deux cents hommes environ le suivirent avec M. "Vergues sur les hauteurs de Castelnau où ils firent halte. Mais, au milieu de ces populations rurales, d'abord si animées, le découragement avait fait plus de progrès encore qu'à Marmande. Quelques paysans seulement se joignirent aux défenseurs de la Constitution.
Le commandant se porta alors à Coubon et fit faire une nouvelle halte. Là il trouva plus de découragement encore qu'à Castelnau : chacun se disait que les grandes villes ne faisant rien, on s'exposait inutilement. Sa troupe elle-même, impressionnée par ce qu'elle voyait, s'était graduellement réduite à cinquante ou soixante combattants déterminés à mourir. M. Peyronjiy leur remontra l'impossibilité de soutenir la lutte, du moins en ce moment, et les engagea à rentrer chez eux en rapportant leurs armes, qu'im bon soldat, leur dit-il, ne doit jamais abandonner. Ainsi firent- ils sans accident. Pendant que leur petit bataillon avait occupé les hauteurs de Castelnau et de Coubon, la colonne expéditionnaire envoyée de Bordeaux, alarmée de la défaite de la gendarmerie, avait pris les plus grandes précautions pour avancer de Sainte- «Bazeille à Marmande. Elle ne pénétra en efiet dans la ville qu'à deux heures après midi, alors que les Marmandais étaient déjà rentrés chez eux par des chemins détournés.
Ce soulèvement aurait pu devenir, avec un chef comme M. Peyronny, une chose considérable si les grands centres environnants avaient agi ; il se dispersa devant la certitude de ne pouvoir continuer la lutte avec utilité, mais il n'en est pas moins un titre de gloire pour Marmande.
Tout fut sérieux, digne, énergique dans la résistance de cette petite ville; nous devons le dire plus particulièrement pour elle, parce qu'elle a été plus particulièrement en butte aux attaques de la presse réactionnaire.
Bl^ISTANGE DANS LES DléPABTEMENTS. 313
L'épisode du gendarme Gardette, dont nous parlerons dans le chapitre suivant et auquel nos ennemis, selon leur fatale tactique habituelle, ont voulu donner un caractère de férocité, n'enlèverait point, fdt-il même ce qu'on a dit, n'enlèverait point au mouvement de Marmande son cachet hautement honorable. Nous nions formellement les cruautés qui auraient été conmiises sur le gendarme Gardette; nous les nions parce que, dans l'intimité où l'on avoue les propres torts de son parti, nos amis nous ont affirmé qu'elles n'avaient point été commises; mais, admettant même leur existence, nous disons que la violence de deux ou trois n'efi^cera pas le mérite de la modération de tous.
Que l'on y songe bien, c'est la garde nationale tout entière et la municipalité tout entière de Marmande qui se sont levées; l'armistice conclu entre le sous -préfet et M. Vergues ne s'explique que par cette unanimité même; on ne fait pas de traités avec des bandits. Que l'on y songe donc bien, en cherchant à déshonorer le mouvement de Marmande^ on déshonore en réalité tous les partis.
Il est regrettable, bien regrettable assurément, que M. Peyronny, abattu par les Bouffi:ances d'une longue détention, obsédé par sa famille et ses défenseurs, ait renié tous ses devoirs. Mais cette trahison ne saurait prévaloir sur l'évidence palpable des faits. On a vu trop souvent des soldats capables d'affî:onter mille morts succomber terrifiés devant une crainte chimérique. Le courage civil est le plus rare de tous les courages. Braver les triomphateurs n'est pas donné à toutes les âmes. M. Peyronny en est un triste exemple. Chose bizarre, il a poussé la &iblesse jusqu'à s'accuser de lâcheté 1 Pour éviter une dégradation officielle, qui n'aurait pas touché son honneur puisqu'elle par]kait de juges de commande, il s'est dégradé de ses propres mains. Il mérite aujourd'hui sa condamnation
flétrissante, non pour ce qu'il a feit à Marmande, mais pour ce qu'il a dit devant ceux qui s'arrogeaient le droit de le juger. Il n'a pas craint de présenter le corps dont il fut le chef comme un ramas de pillards et de forcenés qui l'auraient mis en avant le couteau sur la gorge. L'intrépidité de M. Peyronny, l'officier renommé par sa vaillance, suffit seule à démentir M. Peyronny l'accusé. Il est de ceux qui peuvent avoir peur du jugement du premier conseil de guerre venu, mais non pas de ceux qui se laisseraient forcer la main par une poignée de misérables, et qui se chargeraient de diriger leurs coupables entreprises pour éviter leurs poignards.
M. le chef de bataillon Peyronny avait été mieux inspiré quand, de lui-même, livré à ses propres instincts, dans le premier interrogatoire qui suivit son arrestation, il maintint la légaUté et l'honorabilité de ses actes. !N'on, il n'est pas vrai que Marmande, sous la protection de sa garde nationale, avec des hommes comme tous ceux qui se glorifient de s'être trouvés à la tête du mouvement, ait subi aucune violence, ait eu rien à redouter des prétendus brigands venus du dehors.
Ce qu'il fe.ut proclamer, au contraire, à l'honneur de la popxdation de Marmande, c'est qu'elle avait spontanément embrassé le seul système de résistance qui pût sauver les libertés publiques, et que, si partout, à Paris surtout, on eût pris une semblable position, l'inexorable discipline militaire elle-même aurait reculé devant une telle attitude. L'armée n'aurait jamais consenti à entreprendre une guerre odieuse, impie, fratricide contre les gardes nationales debout en vertu du droit, et défendant la loi sous le commandement des autorités municipales.
Kous nous sommes attachés à dire les événements de Clamecy, du Donjon, des Basses- Alpes, du Var et de Marmande, parce que ce sont les cinq points où les défenseurs
BlésiSTANCE DANS LES DlâPABTEMENTS. 315
de la loi, qui montrèrent tous et partout le même courage, ont été le plus odieusement calomniés.
Kous ne pouvons £aire l'historique général des mille soulèvements partiels de la province, il nous Êiudrait beaucoup de temps et de matériaux qui nous manquent. Il suffît de constater que, la France presque entière a résisté à Tattentat du 2 décembre. Malgré la force militaire dont la horde des coquins disposait, malgré la complicité et Tinâuence des autorités, elle a été obligée, pour vaincre, de mettre en état de siège, c'est-à-dire, de livrer au tranchant du sabre, trente-deux départements : EMne^ Drôme, Isère, Ain, Loire, Ardèche, Cher, Nièvre, Seine, Seine-et-Oise, Seine-Inférieure, Oise, Loiret, Loir-et-Cher, Eure-et-Loir, Eure, Yonne, Aube, Saône-et-Loire, Allier, Gard, Hérault, Basses- Alpes, Lot, Lot-et-Garonne, Var, Gironde, Bas-Bhin, Jura^ Gers, Aveyron, Vaucluse.
Que Ton juge, par là, de Tanimadversion qu'excita^ d'un bout du pays à l'autre, dans toutes les âmes honnêtes, le parjure et la révolte du pouvoir. Trente-deux départements en état de siège ! Cela signifie qu'au fond de trentedeux départements, surpris tout à coup par l'invasion des barbares, la résistance fîit assez énergique et prit des proportions assez considérables pour qu'on ne pût la vaincre sans recourir aux dernières violences de la force. Cela signifie qu'au fond de trente-deux départements les patriotes ont pris les armes sans attendre Paris, sans calculer que Paris vaincu ou ne fÎEdsant rien, ils seraient, eux, impitoyablement décimés. Quel éclatant témoignage rendu à leur vaillance ! Ils se sont perdus, mais sur tous les chemins du monde où les jetera la proscription^ ils porteront la gloire d'avoir pour leur part contribué à sauver l'honneur de la nation et de la démocratie.
Le monde, en les voyant, reconnaîtra aussi qu'en France la politique a pris une face nouvelle. Jusqu'à cette heure, les ennemis de la liberté avaient cru suffisant de frapper
316 LES CRIMES DU DEUX DlÉCEMBBK
quelques chefe pour se conserver. Maintenant, rien de semblable.
La proscription n'a jamais atteint plus de chefs, mais elle n'avait jamais non plus été faucher, comme aujourd'hui, jusqu'au sein des couches les plus obscures et les plus pacifiques de la société. Ce n'est pas seulement dans les ateliers, dans les mansardes des cités, qu'elle a été répandre la désolation et la misère, mais bien aussi au fond des chaumières ! Le dernier des villages, comme la capitale, a subi l'effet des peurs napoléoniennea
Au nombre des huit cents bannis qui disputent à Londres leur existence à toutes les difficultés de l'exil, à côté des ouvriers de Paris, de Lyon, des grands centres industriels, l'Angleterre étonnée voit tous les jours des paysans, des vignerons qui n'avaient jamais foulé lé pavé d'une ville.
C'est que partout, aujourd'hui dans notre patrie, du nord au sud, de l'est à l'ouest, l'idée démocratique et sociale a des adeptes, des défenseurs et des soldats.
De leur soulèvement général, dès qu'éclata le crime du 2 décembre, il reste un fait grand, capital, de la plus haute signification, que nous avons déjà indiqué au commencement de ce chapitre : l'intervention de la province dans les afi&ires publiques.
La province avait toujours laissé tout se juger, se faire, se décider à Paris. Cette fois, villes et campagnes ont dit : "Cela nous regarde;" villes et campagnes ont agi Les laboureurs sont entrés dans la lice : notaires, pharmaciens, avoués, médecins, négociants, marchands, propriétaires se sont TnÎH à la tête de la résistance, ils l'ont provoquée et conduite. C'est l'avènement à la politique active de plusieurs classes de citoyens qui, jusqu'à cette heure, s'étaient en quelque sorte abstenues.
Nous signalons cette participation efficiente des populations rurales et de la bourgeoisie départementale aux Qpmbats de. décembre, comme pleine de promesses et de
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bons espoirs pour Tavenir. Le jour où tous les citoyens, sans exception, bourgeois, paysans, ouvriers, citadins et campagnards, riches et pauvres prendront part aux troubles civils, la démocratie, ayant alors pour eUe tout ensemble la raison, le droit et les gros bataillons, ne tardera pas à gagner une victoire utile aux uns comme aux autres, profitable à tous sans distinction : la victoire de l'égalité, de la liberté et de la fraternité !