N». XI
Mémoire de Leibnitz adressé a Louis XI V .
On croit généralement que le mémoire de Leibnitz sur l’expédition d’Égypte, avait été conservé jusqu’à l’époque de la révolution française dans les archives de Versailles : il est probable que ce monument historique aura disparu dans les troubles politiques de la France. Nous en avons trouve un extrait dans une brochure anglaise (i), publiée en i8o3, peu de temps après la paix d’Amiens, époque à laquelle le cabinet britannique craignait ou paraissait craindre que Buonaparte ne reprît son expédition d’Egypte. Nous avons trouvé un autre extrait du mémoire de Leibnitz
(i) A Summary account of Leibnitz’s, memoir adressed to Lewis the fourteénlh , recommandi/ig to thut monaich the cotujuesl of Egypl as conduetive to the estabUshing a suprême aulhorily Oi-er the govcrnments of Europe . ( London , i8o3 , vol. in-8". de 89 pages , dont 9 de préface. )
dans un Voyage en Hanovre , publié en i8o5 (i). L’auteur de ce voyage, M. Mangourita vu dans la bibliothèque de Hanovre, une copie du mémoire adressé à Louis XIV, écrite de la main même de Leibnitz; ce mémoire avait pour titre : De expeditione Egyptiacd , ephtola ad regem Francice scripla. M. Mangourit nous apprend que le maréchal Mortier avait ordonné qu’on en fit une copie, pour l’envoyer, à Paris, où elle a dû être déposée dans la bibliothèque du roi. L’auteur que nous avons cité joint à son extrait une lettre de Leibnitz adressée à M. de Pompopc , ministre des affaires étrangères de Louis XIV , et une réponse de ce ministre ; il résulte des lettres et des négociations qui les suivirent, que lemémoire de Leibnitz fut rédigé et envoyé peu de temps avant le fameux passage du Rhin , et la guerre contre la Hollande. M. Mangourit parait per-, suadé que Leibnitz, qu’il nous représente comme l’instrument de quelque cabinet, n’avait d’autre but , eu lui parlant de la conquête de l’Egypte, que de le détourner de son projet d’attaquer la république batave. Cette opinion parait peu vraisemblable; l’auteur n’en donne surtout aucune preuve satisfaisante.
Nous croyons devoiravertir nos lecteurs que dansl’aualyse que nous donnons ici du mémoire de Leibnitz , nous avons suivi l’auteur anglais, dont l’extrait nous a paru plus circonstancié que celui de M. Mangourit.
Leibnitz commence son mémoire en déclarant que la renommée de la sagesse de Sa Majesté l’a déterminé à lui présenter quelques réflexions sur un sujet familier aux âges précédons , mais négligé récemment , et tombé dans l’oubli; il s'agissait d’une entreprise, « la plus grande qu’on pût tenter, et en même temps la plus facile de celles qui sont grandes. J’ose ajouter, poursuit-il, qu’elle est la
(i) Voyage en Hanûvre fait dans les années )8o3 et 1804 , contenant la description de ce pays sous les rapports politique , religieux , agricole , etc. ; par M. Mangourit , ancien agent diplomatique , etc.
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plus sainte , la plus juste ( addere audeo , sanctissimunt. jusl issimurnqu e ) , et qu’elle n’est accompagnée d’aucun danger, quand même on la tenterait en vain. Elle s’accorde d ailleurs si bien avec le genre des préparatifs actuels qu elle semblerait avoir été méditée depuis loug-temps , et augmenterait ainsi l’admiration de ceux qui appellent à juste titre les conceptions de Votre Majesté le miracle du secret. Elle fera plus de tort aux Hollandais qu’on n’en pourrait espérer du plus brillant succès d’une guerre ouverte, et sans qu’ils puissent y mettre obstacle. Elle remplira parfaitement le but de l’armement actuel, en procurant à la France l’empire des mers et du commerce. Enfin, toutes les jalousies et toutes les haines étant ainsi éteintes d’un seul coup , Votre Majesté se trouvera élevée par-là , de l’assentiment général, au rang d’arbitre suprême de la chrétienté, le plus haut qu’il soit possible de concevoir , et elle couvrira son nom d’une gloire immortelle pour avoir frayé,, soit a elle-même, soit à ses descendans, la roule d’exploits pareils a ceux d’Alexandre. » (Denique Majestatemvestram , dcletis omnibus odiis et suspicionibus , publico applausu ad arbitrium rerum et generalalum christianorum , maxima eorum quœ ratione desiderari possunt , et gloriam immortalem eveclurum , structa vel sibi vel posteris ad Alexandreos ausus viâ. )
Après avoir ensuite exposé que le moment actuel était infiniment favorable , qu’il n’y avait aucun souverain plus puissant que le roi de France , ni plus chéri de ses sujets , « je suis persuadé , dit-il , qu’il n’est , dans le monde connu , aucune contrée dont la conquête méritât autant d’être tentée, ni qui fût aussi propre adonner la suprématie, que l’Egypte que j’aime à appeler la Hollande de l’Orient, comme j’appelle la France la Chine de l’Occident. » ( Contra nullarn esse regionem in mundo cognito tentari digiüo rem , et si lencretur efficaciorcm ad sumniam rerum quàm Ægyptum ; quam ego Hollandiam Orientis , ubi ex adverse Franciam Occidentis Chinant appellare soleo. )
Le mariage entre ce prince et ce pays, c’est-à-dire, entre le roî de France et d’Egypte, me semble intéresser également le genre humain et la religion chrétienne. ( Ilunc principeni , hanc terrant , id est, regem Franciæ et Ægyptum inter se maritari, generis humant et christianœ religionis interesse putavi. )
Leibnitz dit ensuite qu’en s’appliquant à scruter les motifs qui pouvaient avoir déterminé saint Louis à tenter la conquête de l’Égypte plutôt que celle de Jérusalem, il s’est convaincu qu’ils méritaient la plus grande attention.
Après la mort de l’empereur Frédéric Barberousse, Philippe, surnommé Auguste, et Richard, roi d’Angleterre, assiégèrent et prirent St.-Jean-d’Acre. Il y avait parmi les prisonniers, un Arabe, nommé Carracous, que l’histoire représente comme un prophète. Cet homme, entendant Philippe parler fréquemment du but que les puissances chrétiennes se proposaient dans cette guerre , déclarait qu’on ne pourrait jamais garder Jérusalem et la souveraineté chrétienne en Asie, tant que la monarchie égyptienne ne serait pas renversée, et qu’à cet effet il faudrait avant tout s'emparer de Damiette. De là naquit une dissension entre Philippe et Richard , etc. Richard lui-même , après avoir échoué en Palestine , voulut entreprendre une expédition contre l’Égypte; mais la mort l’en empêcha.
Les puissances chrétiennes reconnurent à la longue leur erreur, et le pape Innocent III décréta contre l’Égypte une expédition dont l’issue fut malheureuse. Vint ensuite l’expédition de saint Louis qui échoua par l’imprudence et l’inhabileté des chefs. Louis exposa son armée dans l’intérieur du pays, entre les branches du Nii, laissant ses derrières et le cours du fleuve au pouvoir de l’ennemi. Au lieu de s’emparer des côtes et de s’assurer du Nil par une flotte, seuls moyens d’affermir sa conquête , d’assurer les vivres de son armée, et de se mettre à l’abri de toute attaque, il se laisse cerner; les Sarrasins interceptèrent ses subsistances , et finirent par détruire l’armée chrétienne.
Postérieurement , les guerres entre la France et l’Angleterre, ainsi que celles qui éclatèrent entre la France et la maison d’Autriche, ont entièrement fait perdre de vue l’Egypte, et l’on n’y a plus pensé jusqu’au temps du cardinal Ximenès, qui fut l’auteur d’une ligue formée pour la couquête de celle riche contrée, par Ferdinand de Castille, Emmanuel de Portugal et Henri VIII d'Angleterre. « Trois princes, dit Leibnitz, dont on peut dire avec raison que chacun d’eux a posé les foudemens de la puissance et du commerce de son peuple respectif; et c’est ce que la France attend maintenant de Louis. » ( De quibus jure merito dici potest , eos , quod nunc de Ludovico Francia expcctat , suce quemque genlis polentiarn et commcreium Jim < sse. )
Ce projet manqua par la mort de Ferdinand qui fit passer la couronne d’Espagne à la maison d’Autriche.
Leibnitz donne ensuite un aperçu des révolutions d’Egypte depuis les premiers siècles jusqu’à ce quelle fut subjuguée par les Turcs; pour démontrer l’importance qu’on a mise en tout temps à la possession de l’Egypte, et pour prouver qu’elle n’a jamais opposé beaucoup de résistance à un conquérant habile. ( tlœc exponenda putavi; ut quantum in rebus humanis ab omni œvo Ægyplus habita sit apparcret y atque illucl quoque inteUigerelur, nunquam recte aggredienlibus difficilem fuisse. )
L’EgypIc, devenue une proviuce de l’empire ottoman, n’en sera que plus facilement réduite, non seulement à cause de la difficulté qu’éprouverait la Porte à lui porter secours, et du penchant qu’ont ses habitansà la révolte, mais encore parce qu’elle n’est plus le siège d’un empire. ( Quia desiit esse imperii sedes. )
Après ce préambule, Leibnitz développant ultérieurement son plan, pose en thèse :
Que la conquête de l’Egvple est l’acheminement le plus sur vers la suprématie en Europe, ou en d’autres termes, quelle assurera les plus chers intérêts de la France.
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Que l’entreprise est très aisée pour la grandeur de l'objet;
Qu’il n’y a ries à risquer;
Qu’elle s’accorde avec la politique;
Qu’elle ne comporte aucun délai;
Enfin, qu’elle est belle, juste, pieuse. ( Nitnc ad ipsum proposition is corpus veniendum est, ubi mihi ostendere posse vitleor expeditionem Ægyptiacam ;
i°. Efficacissimam esse ad summani rcrum, sert id qitod Franciæ maxime interest ;
2°. Facilem esse, pro ni magnitudine et maxùno christianissimo régi ;
3°. Periculi expertem ;
4°. Prœsenti consiliorum lineœ consentaneam ;
5°. Diutius non differendam ;
6<>. Enm suscipi de regno intensse generis humant , religionisque christ iarttv , et quod idem est, ttoluntati divinœ consentaneam, juslam, piarn esse, ac proinde Jelicem fore.)
Celle suprématie qu’il importe à la France d’obtenir, consiste dans la possession d’autant de puissance que l’on peut raisonnablement espérer; car il n’est point question d’une monarchie universelle, mais de la direction générale ou de l'arbitrage des affaires. {Hune aio non monarchiam univcrsalem, nunc pnesertim, inter christianos; sed directionern generalem vel arbitrium reritm esse. )
La monarchie universelle est une absurdité; l’histoire de l’Europe le prouve. En faisant la guerre à des Étals chrétiens, on ne peut jamais obtenir que de faibles agraudisscmens, on ne peut acquérir qu’une petite portion de territoire. Ces moyens ne conviennent pas à un roi très chrétien, à un grand monarque. Des mariages, élections et successions produisent davantage.
La guerre devrait être dirigée uniquement contre des nations barbares; et parmi celles-ci il est incontestable que, par un seul coup heureux (et les Français sont particulièrement faits pour en frapper), des empires peuvent être en
un instant renverses et fondés. C’est là qu’on trouve les éle'nïens d’un pouvoir éminent et d’une haute gloire. (Re x cliristianissimus in christianorum généraient seu ducem, Gallia in scholarn Europœ militaient , academianique conjluentium prœclarorum ingeniorum , imperiumque Oceani simul et medilerranei maris erigetur ; et si honorent, si indisputabilem preerogativœ plenœ locum quœrimus, tituli ac jura irnperatoris Orientalis à Turcis op pressi, à Francis (in quorum jam tum manu aliquamdiù sub Balduinis imperium Constantinopoli fuit restituti, denique arbitrium rerum universale , monarchiâ optabilius , apud prudentes acquirentur. )
Il est certain que la puissance de la France doit s'accroître avec la paix de l’Europe, et qu’elle doit s’affaiblir par des guerres intempestives. Qu’on l’emploie donc contre les barbares et à la restauration de l’Égypte. En Amérique, les Espagnols, les Anglais et les Hollandais rendraient toute entreprise impossible, mais dirigée contre la Turquie, personne n’oserait s’y opposer; l’Égypte étant une fois envahie, la guerre que nous ferions alors, serait rendue sacrée par l’approbation universelle; et, au lieu des contrées désertes de la Palestine uniquement célèbre par ses ruines, nous aurions, pour prix de nos efforts, cet œil des pays, cette mère des grains, ce siège du commerce. (Non déserta ilia, ruinis tantum nobilis Palœstina ; sed oculus regionum, mater frugum, sedes commerciorum acquirelur.)
De toutes les régions de la terre, l’Égypte doit être considérée , après la Chine , comme la première ; elle réunit tant d’avantages, que l’imagination ne saurait rien y ajouter. C’est le principal isthme du globe dont elle divise les mers, de manière qu’elle oblige à faire le tour de l’Afrique. Elle est tout-à-la-fois la barrière et le passage entre l’Afrique et l’Asie ; elle est le point de communication et l’entrepôt général du commerce, d’un côté pour l’Inde, et de l’autre pour l’Europe; elle est, en quelque sorte, l’œil des pays adjacens, riche par la fertilité de son sol, et par sa graude
population au milieu des déserts qui l’environnent ; elle re'unit les merveilles de la nature et de l’art qui , après tant de siècles, semblent fournir des sujets d’une admiration nouvelle.
Après s’être appuyé de nombreuses citations sur les ressources qu’offre l’Egypte , Leibnitz poursuit ainsi :
Supposons que l’Egypte soit occupée par une armée du roi très chrétien, et nous verrons combien cet événement devra contribuer à la suprématie politique.
Il est évident que l’empire turc pourrait être renversé par les attaques des Allemands et des Polonais, si les germes de rébellion qui s’y forment actuellement partout, se développaient; et il n’y a point de doute que la Moscovie et la Perse ne tirent parti de cette circonstance. Alors, la portion la plus précieuse de cette monarchie écherrait à la France, qui, devenant ainsi la maîtresse de la Méditerranée, rétablirait l’empire d’Orient. ( Pars mclior F ranciœ cedet ; hœc maris mediterranci domina, imperium Orientale ressuscitabit.) De l’Egypte , elle étendrait son empire sur l’Océan, et prendrait, sans aucune difficulté, possession de la Mer Rouge, des îles voisines et de Madagascar. Elle ne larderait pas à posséder la mer d’Éthiopie, le golfe persique, et l’île d’Ormuz qui le commande.
La conquête de l’Égypte serait encore suivie de grands et importans changemens en Europe. (In Europâ mira rerom conversio occupatam Egyptum sequetur. ) Le roi de France pourrait alors, par un droit incontestable, de l’assentiment du pape, prendre le titre et jouir des prérogatives d’un empereur d’ Orient (Imperatoris Orientalis lilulo et prœrogativa rex Franciœ summo jure, nec dubio, pontificis assensu, utetur) ; il pourrait ajouter de nouveau à son titre de fils aîné, celui de patron (advocatus) de l’Eglise , et, par les grands avantages procurés au Saint-Siège , tenir les pontifes bien plus en son pouvoir que s’ils résidaient à Avignon; l’Italie et l’Allemagne seraient définitivement
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délivrées de la crainte des Turcs, et l'Espagne de celle des Maures; le commerce du monde serait partagé entre la F' rance et la maison d’Autriche; enfin, la réconciliation entre les plus puissantes familles se trouverait cimentée à la satisfaction de l’ime et de l’autre, la France ayant pour son lot l’Orient, et l’Espagne l’Occident. ( Imperium orbis cum domo Austriaca partietur ; ea démuni vend reconciliai io erit potentissimarum Jamiliarum quâ ulraque contenta erit, Franciœ Orientem, Hispaniœ Occidentem ojjerentibus falis. ) Et si elles voulaient s’unir par le lien indissoluble de leur intérêt commun, elles arriveraient au but que les plus sages des ministres ont tâché d’atteindre dans les conférences des Pyrénées; elles deviendraient les arbitres des autres puissances; elles prépareraient le bonheur de l’espèce humaine, et elles feraient révérer à jamais la mémoire du roi très chrétien , auquel on devrait tant de merveilles. ( Quod diü sapientissimi minislri in Py renais congressibus agitabant, arbitrium cœterorum et humani generis felicitatem et sacram in omne œvum memoriam christianissimi authoris.)
De l’Égypte on enlèverait aux Hollandais, sans difficulté, le commerce de l’Inde, dont dépend aujourd’hui toute leur puissance, et on leur ferait directement et nécessairement par-là beaucoup plus de mal que par le plus brillant succès dans une guerre ouverte (i). ( Hollandi ex Ægypto commerciis Indicis nullo negolio depellentur quibus omnis eorum potentia liodie nititur et longe certius , rectiusque nffligenlur quam possit maximo successu bclli aperti. ) La religion chrétienne refleurira en Asie, le monde obéira aux mêmes lois, et toute l’espèce humaine se trouvera unie par les mêmes liens, de sorte qu’à l’exception de la pierre
(1) Ici Fauteur anglais ajoute en note que, mutato nomme , les Anglais peuvent lire dans ce passage leur propre destinée , et il cite à l'appui la proclamation de Buonnparte datée du 33 juin 1798.
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philosophale, je ne connais rien qu’on puisse imaginer de plus important que la conquête de C Egypte.
Discutant la facilité de l’exécution , Leibnitz considère : Les forces à employer,
Les moyens de transporter les troupes,
Le climat du pays,
Ses fortifications et force militaire ,
La manière d’y faire la guerre,
Scs troubles intérieurs ,
Les dispositions des nations voisines,
Enfin, lesalliés et les auxiliaires tant des aggresseurs que du pays envahi.
Relativement aux forces de la France , Leibnitz s’eu rapporte à Louis XIV , qui doit les connaître mieux que lui; il croit cependant qu’il y a déjit sur pied upe plus glande force qu’il n’en faudrait.
François, duc d’Urbin, demandait 5o,ooo hommes, pour renverser l’empire ottoman. Pour la conquête de l’Egypte, 3o,ooo hommes d’élite suffiraient. Emmanuel-le-Sagc , roi de Portugal , se flattait d’y réussir avec une force beaucoup inférieure. Il n’y a pointde doute, ajoute Leibnitz, que notre nombre s’accroîtrait prodigieusement en peu de temps par le concours des Arabes et des Numidicps , taudis que les forces turques dans cette province ne peuvent être considérables.
Mais supposons, poursuit Leibnitz, qu’il fallût embarquer 5o,ooo hommes, c’est une force dont la France pourrait aisément disposer. Car quoique je sojs persqadé que ao,ooo suffiraient amplement pour occuper et garder les côtes d’Égypte, il serait prudent de tirer avantage des forces actuellement réunies, et d’effectuer d’un coup, par une opération vigoureuse, la conquête de l’Egypte entière. Leibnitz conseille au surplus d’encourager les troupes par des discours, des indulgences, des secours, des honneurs, etc. Il pense qu’il importe moins d’employer un grand nombre de troupes que de les bien choisir.
«<Jo PIÈCES JUSTIFICATIVES.
Quelques personnes n’aimcnt pas qu’on transporte de grandes armées par nier ; mais des personnes plus sages sont d’un aivis contraire , et pensent que les faibles inconveuiens de ce moyen de transport sont compensés par de grands avantages. Les premières commodités auxquelles on se trouve sujet à bord , ne sont ni dangereuses, ni de longue durée; on peut même les envisager comme des évacuations profitables à la santé. Les affections scorbutiques ne proviennent que des longs voyages , et les maladies aiguës sont occasionnées par l’intempérance que la discipline peut prévenir, ou par un changement de climat qui ne peut avoir lieu dans la Méditerranée. On ne doit y craindre aucune mutinerie, puisque les soldats se trouvent en quelque sorte au pouvoir des marins.
Le mémoire de Leibnitz offre ici un précis historique d’armées embarquées à différentes époques depuis les guerres Puniques jusqu’aux dernières conquêtes faites en Asie et en Amérique, par les Espagnols , les Portugais, les Anglais, etc. ; en recommandant de ne pas trop encombrer les vaisseaux, il fait remarquer que la navigation dans la Méditerranée est depuis long-temps devenue familière aux marins français, et qu’on n’y a jamais couru aucun danger pour peu qu’on ait fait attention aux saisons. Les bâtimens français et vénitiens visitent habituellement Candie, et de cette île en Égypte , le trajet n’est point difficile. Ajoutons-y que file de Malle offrira à la flotte une station sûre , cette île se trouvant unie à la France par une infinité de liens, puisque /a majeure partie des chevaliers et le grand-maître de V ordre sont Français. ( Accedit quod Melitce tu ta navium statio est ; qu<e Franciœ multis inodis devine ta est-; nam maxima equitum pars et ipse magnus ordinis magistère jus nalionis est. )
Après que le port d’Alexandrie aura été pris par un coup de main ( qui ne peut manquer de réussir )-, les côtes de la Syrie , ainsi que les îles de Chypre et de Candie devront nécessairement tomber; attendu que les Turcs ne pourront rien entreprendre par mer pour s’y opposer.
Le mémoire de Leibnitz repousse alors toute crainte cPinsalubrité sur lè climat d’Égypte j il s’étend sur les qualités salubres de l’eau du Nil, doDne des règles diététiques, recommande de s’abstenir du vin, et fait connaître les variations du temps dans les différens mois de l’année.
Puis il parle du salpêtre que l’Égypte produit en abon* dance, et continue r
Les moyens de défense naturelle de l’Égypte sont les déserts et les mers qui la bordent , et le Nil ; les moyens artificiels sont ses châteaux et' ses villes. La mer et le Nil , loin de nuire, faciliteront l’emploi des forces navales; et les déserts rompront les communications avec les autres parties de l’empire ottoman , et s’opposeront à ce que les Turcs jettent des secours imposans sur le territoire égyptien.
Les places fortes sont ou sur la côte ou dans l’intérieur; les premières sont ou sur la Mer Rouge ou sur la Méditerranée. Ici Leibnitz décrit Alexandrie , Rosette et Damiette avec le Bogaz, en signalant la faiblesse de ces places. La côte de la Mer Rouge est encore plus négligée, et tomberait promptement au pouvoir d’une flotte portugaise, agissant de concert avec une force française de Madagascar, car Leibnitz suppose que les Portugais seraient plus disposés à seconder les vues de la France , qu’à les contrarier. ( Quan tulœ Lu si tance vires ? Ut taceam etiam mine Lusitanos in mari rubro obsequentes fore. )
Le mémoire décrit très en détail le golfe Arabique et le détroit de Bah-el-Matidel ; il affirme que toutes les places situées sur les côtes manquent de fortifications; il parle notamment de Suez, de Cosseir, de Souakim, et enfin du Caire qui n’offïirail également pas une forte insistance.
La résistance du Caire, dit Leibnitz, pourrait elle seule empêcher la France de s’élever au-dessus de toute gloire passée cl présente? Ce serait honteux pour une nation si puissante et engagée dans une si grande entreprise que d'avoir à douter un moment du succès final en présence de ce dernier obstacle. Car, on ne combattrait pas alors ni pour
G6i PIÈCES JUSTIFICATIVES.
Dunkerque ou Gravelines, ni pour Maëstricht; mais pour la domination des mers, pour l’empire d’Orient , pour le renversement de la Porte, et pour la suprématie universelle, résultats qui tiennent à la conquête de l’Egypte. ( Nerf ne enirn hic de Gravelingâ vel Dunherka , vel, si malit alirjuis , Mosce Trajecto capicndo ; sed de dominio maris et imperia Oricntis et ruina otlomanicd , et arbitrio universaii certatur , quee ostensum est occupâtes Ægypto cohœrere. )
Suivent des détails géographiques sur la côte de Syrie , les ports et les villes de cette contrée , savoir : El-Arirch , Ascalon, Juppé , Acre, Tyr, Sidon, Berythe, Byblos, Tripoli , Alexandrette, Alep et Damas.
Alexandrette commande les défilés de la Cilicie. Par la possession de cette place on peut obliger une armée, marchant de l’Asie mineure sur la Palestine, de faire un circuit fatigant, pénible, à travers une contrée moitié déserte , et à travers des portions de la Cilicie, de l'Arménie et de la Mésopotamie.
Alep et Damas sont les seules villes capables de retarder momentanément nos progrès ultérieurs après la réduction du Caire. Quoiqu’elles soient éloignées de la mer, il faudra néanmoins s’en assurer , puisqu 'alors nous commanderons tout le pays en deçà du mont Amanus (i). ( Post Cairum nullani fore urbem l'urcicam in Oriente prœter Aleppum et Damascum quæ arma noslra , exiguo licet tempore , morari possit. )
Les Turcs peuvent à la vérité, s’ils sont avertis, mettre des renforts en Egypte, et même fortifier Alexandrie et rendre l’Egypte à peu près inaccessible. Il sera donc esseu-
(t) Nous voyons ici, dit l’auteur anglais, en note, le véritable motif Oe l'invasion de la Syrie, par Buonnparte, qui ne se doutait guère que* sa carricro victorieuse se terminerait à Sa i ni- Jean- d' Acre , grâce aux opérations du Sidney-Sruitli.
tiel tic garder le plus profond seeret sur le projet , et d’accélércr le départ de l’armement pour sa destination. Lorsque l'expe'dition aura été une fois faite, il ne sera plus au pouvoir des Turcs de mettre obstacle à sa réussite, puisque le départ d’une flotte si formidable donnera des alarmes poulie siège du gouvernement même. Sous ce point de vue, il sera même utile de répandre le bruit qu’elle est effectivement destinée contre Constautinople , afin que la Porte réunisse et concentre, pour la protection de la capitale, scs forces divisées , et affaiblisse d’autant les provinces éloignées. L’armée française étant ainsi soudainement jetée en Egypte , il faudra six mois aux Turcs pour assembler une force égale, et même un temps plus long si la Porte était en même temps impliquée dans une guerre hongroise ou polonaise. Au surplus, dès que l’expédition aurait réussi, la Perse , qui ne peut se déterminer uniquement sur nos pro* messes, ne manquerait pas de se lever également. Et si l’expédition avait lieu dans cette saison de l’année qui , d’après l’opinion de personnes expérimentées, me paraît la plus convenable, il serait absolument impossible aux Turcs d’accourir en temps utile, quand même ils auraient cent mille hommes de disponibles , parce que l’Egypte se trouverait alors inondée par les eaux du Nil, où notre flotte dominerait, et parce que l’armée turque ne pourrait se mettre en marche que l’hiver suivant , etc.
Supposons mainlcnantque l’Egypte soiten notre pouvoir, et, ce qui n’est pas invraisemblable , que les Turcs se trouvent en paix avec tous leurs voisins , qu’il n’y ait aucun trouble chez eux, et qu’ils soient en état d’avancer avec quelque cent mille hommes d’élite; supposons d’un autre côté que nous ne puissions opposer à cette force que trente mille hommes, puisqu’il faudrait laisser vingt mille hommes en arrière pour maintenir notre position en Egypte, cl réduire les places non encore soumises : je soutiens que ces trente mille hommes seraient plus que suffisans pour écarter les Turcs : ajoutons que, si les mesures sont bien
prises, il n'est pasdouteux que des renforts considérables n'arrivent d’Europe, et que les sujets chrétiens delà Porte, aussi bien que les naturels , n’accourent avec empressement se ranger sous nos étendards. Mais, supposé que notre force n’excédât pas trente mille hommes, cette troupe serait parfaitement en état de résister aux Turcs par deux manœuvres différentes , soit en les attendant dans les plaines d’Egypte, entre Suez et le Caire ; soit en se portant à leur rencontre dans l’Arabie Pétrée, entre Gaza et les montagnes, ou en Syrie entre Alexandrette et le mont Amanus, appelé maintenant Monte di Scanderona ou El Lucan.
Il y a dans l’Arabie Pétrée trois défilés étroits où passent les caravanes qui passent de l’Égypte en Asie. L’un de ces passages se trouve à la droite quand on vient de l’Égypte, et conduit aux rives orientales de la mer Rouge; un autre passage est à gauche sur le bord de la Méditerranée : il conduit en Palestine et eu Syrie ; le troisième, situé entre les deux précédons , aboutit au mont llorcb et au monastère de Sainte- Catherine. Les deux premiers passages conduisent en Arabie où aucune armée ne peut pénétrer sans grande difficulté. Il ne reste donc que la troisième route qui va de l’Égypte en Palestine, à travers l’Idumée. Mais ce passage est tellement rétréci d’un côté par la Méditerranée, et de l’autre, par le pied des montagnes de l’Arabie Pétrée, que le sultan d’Égypte aurait facilement écarté de son pays l’armée de Sélim, s’il avait pris soin de s’assurer du passage entre la Syrie et la Cilicie ; c’est en négligeant cette précaution que Darius facilita beaucoup à Alexandre la conquête de l’Asie. Si le sultan desMamelucks, abandonnant la Palestine, avait pris une position dans l’étroit défilé piès de Gaza, ou près de Sihor (appelé, dans la Sainte- Écriture, la rivière d'Egypte) , qui est une espèce de ravine creusée des montagnes à la mer, et s’il y avait attendu l’ennemi, il est certain que, dans cette position, trente mille hommes auraient été eu état de résister à quelque cent mille.
Supposé que les Turcs fussent capables de forcer non
seulement le passage d’Alexandrette, mais encore celui de Gaza , ils ne pourraient encore pas recouvrer l’Égypte. Car, dans ce cas, notre armée conserverait sur ses derrières le IN il, et un pays extrêmement fertile, tandis que l’ennemi n’aurait derrière lui que les déserts d’Arabie. Et , si dans cette position, nous évitions de leur livrer bataille, ce qui serait facile d’après la nature du pays , l’armée turque s’épuiserait nécessairement, et se verrait forcée, par le manque de provisions, de se retirer en Syrie, et de nous laisser jouir tranquillement de notre conquête.
Leibnitz rapporte plusieurs faits historiques à l’appui de son opinion; il démontre que les Turcs sont beaucoup moins redoutables, moins guerriers, moius nombreux qu’ils n'étaient autrefois; il entre dans des détails sur le sérail, les revenus, les établissemens militaires et maritimes de l’empereur ottoman.
L’auteur fait espérer ensuite qu’à la première nouvelle du succès de Louis XIV, il y aura des révoltes partielles, puis une insurrection générale des pachas, des fonctionnaires civils, des soldats, des chrétiens , et finalement de tout le peuple. J’ose affirmer , dit-il, que tous les sujets de l’empire ottoman sont malheureux, mécontcns, avides de changement, et qu’en ce moment ils ne sont retenus que par le souvenir désespérant de leurs tentatives anlélicures de secouer le joug. ( Subdiios omnes ausirn dicere rn héros , malè contentos, ad res nov as pronos, nec nisi Jute tenus desperalione successuurn loties irritorum reten'os esse. )
Un auteur français, très au fait des affaires de la Turquie, et qui est surpris de ce qu’un empire ainsi constitué subsiste si loug-tenips, forme la conjecture que Dieu « qui » fait toutes choses pour le mieux , avait élevé et soutenu n celle puissante nation pour le bien de son église, et pour » punir les chrétiens de leurs péchés et de leurs vices; » mais moi , poursuit Leibnitz, je suis convaincu que le temps approche où le Tout-l’uissanl veut visiter sou peuple, où
la fureur des barbares sera à son terme , où une époque plus heureuse commencera pour le monde chrétien. Oii pourrait dire beaucoup de choses sur l’accord des prophéties ; sur les périodes des affaires humaines; sur les inévitables catastrophes des empires; même sur les propres traditions des Turcs qui leur font attendre leur destruction d’une contrée à deux mers : ( A regtone biniari ruinant expectant. ) Cette prédiction a été communément appliquée à Constantinople, et quelquefois à la Morée; mais personne ne paraît jusqu’à présent avoir songé a 1 Egypte.
( Nemine hactenùs de Ægypto sommante. )
Cependant, sans vouloir pénétrer les secrets du destin,, tirons nos conclusions du cours ordinaire des affaires humaines. 11 est notoire que le sultan a entièrement perdu, dans l’opinion de ses sujets, son caractère d’inviolabilité, et celte circonstance doit nécessairement faciliter sa défaite.
Tout ce qui suit n’est qu’un tableau du désordre qui règne dans l’organisation politique de l’empire turc. Aussi Leibnitz croit que la conquête de l’Égypte ébranlerait la Porte jusque dans ses fondemens; il ajoute : Audaciler dico , Jlagrabit Turcia seditionibus , si volumus ; et si la Porte est en même temps impliquée dans une guerre avec la Pologne ou la Hongrie , jam ruina ipsa , dit-il, et toliiiscorporis paratysis universalis indubitala est.
No. XII.
Capitulations entre la France et la Forte Ottomane.
François 1e»'. a été le premier de nos rois qui ail fait des traités avec la Porte. Il obtint en i535 , de Soliman le Canoniste, les premières capitulations en faveur du commerce et de la religion catholique dans les États du Grand- Seigneur; en i6o4, Henri IV en obtint du suUan Ahmed 1er. le renouvellement avec quelques additions; en 1G73 elles furent renouvelées et augmentées sous le rè-
gnc du sultan Mahemed IV , à la demande de Louis XIV ; en 1 74° y Louis XV obtint du sultan Mahmoud , le renouvellement des anciens traités avec des additions considérables.
La France a eu depuis cette époque d’autres négociations avec la Porte, mais ces négociations n’ont produit aucun traité dont les dispositions soient nouvelles et importantes. La chancellerie de l’ambassade française à Constantinople à toujours conservé fidèlement les documens nécessaires àl’bistoire de la France avec l’empire ottoman. C’estlà qu’on pourra puiser des notions exactes pour ajouter à tout ce que nous avons pu dire sur cette matière.
( Nous (tonnerons de ces capitulations ce qui concerne plus particulièrement le sujet de notre histoire, et ce qui sert à caractériser la politique ottomane. )
L' empereur sultan Mahmoud , fils du sultan Moustapha , toujours victorieux (1).
Voici ce qu’ordonne ce signe glorieux et impérial , conquérant du monde , cette marque noble et sublime dont l'efficacité procède de l’assistance divine.
Moi, qui par l’excellence des faveurs infinies du Très- Haut, et par l’éminence des miracles remplis de bénédiction du chef des prophètes ( à qui soient les saluts les plus amples, de même qu’à sa famille et à ses compagnons ) , suis le sultan des glorieux sultans , l’empereur des puissans empereurs, le distributeur des couronnes aux Cosroès qui sont assis sur les trônes , l’ombre de Dieu sur la terre, le serviteur des deux illustres et nobles villes de la Mecque et de Médine , lieux augustes et sacrés où tous les
(1) Mots entrelacé i dans le chiffre du Grand-Seigneur.
fiG8 PIÈCES JUSTIFICATIVES.
Musulmans adressent leurs vœux , le protecteur et le maître de la sainte Jérusalem ; le souverain des trois grandes villes de Constantinople, Andrinople et Brousse, de même que de Damas, odeur de Paradis, de Tripoli, de Syrie, de l’Egypte, la rareté du siècle et renommée pour ses délices ; de toute l'Arabie, de l’Afrique, de Barca, de Cairovan, d’Alep, des Irak, Arab ctAdgcn ; deBassora, de Lahsa, de Dilem , et particulièrement de Bagdad, capitale des Khalifes; de Rakka, de Mossoul , de Chehrezour ,de Diarbekir, de Zulkadrie , d’Erzerum la délicieuse; de Sébaste, d’Adana , de la Caramanie, deKars,de Tchildir, deVan,desîlesdeMorée, de Candie, Chypre, Chio etRhodcs;de la Barbarie, de l’Ethiopie, des places de guerre d’Alger, de Tripoli cl de Tunis; des îles et des côtes de la MerBlancheet de la Mer Noire; despaysdeNatolieetdesroyaumcsdeRomélie;de tout le Kurdistan, de la Grèce, de la Turcomanie, de la Tartarie, du laCircassie , duCabarta et de la Géorgie , des nobles tribus des Tartareset de toutes les hordes qui en dépendent; dcCaffa et autres lieux circonvoisius; de toutelaBosnic et dépendances; de la forteressede Belgrade , place de guerre , de la Servie , de même que des forteresses et châteaux qui s’v trouvent ; des pays d’Albanie , de toute la Valacliie , de la Moldavie, et des forts et fortins qui se trouvent dans ces cantons; possesseur enfin de nombre de villes et de forteresses, dont il est superflu de rapporter et de vanter ici les noms. Moi «pii suis l’empereur, l’asile de la justice et le roi des rois, le centre de la victoire , le sultan , fils de sultan , l’empereur Malimoud le conquérant, fils de sultan Mustafa, fils de sultan Muhammod: moi , qui par ma puissance, origine de la facilité, suis orné du titre d’empereur des deux terres, et pour comble de la grandeur de mon califat, suis illustré du titre d’empereur des deux mers.
La gloire des grands princes de la croyance de Jésus, l’élite des grands et magnifiques de la religion du Messie, l’arbitre et le médiateur des affaires des nations chrétiennes, revêtu des vraies marques d’honneur et de dignité.
PIÈCES JUSTIFICATIVES. ttk)
rempli tic grandeur, de gloire el de majesté , l’empereur de France et d’autres vastes royaumes qui en de'pendent , notre très magnifique, très honore , sincère et ancien ami, Louis XV, auquel Dieu accorde tout succès et félicité, ayant envoyé à notre auguste cour qui est le siège du califat, une lettre contenant des témoignages de la plus parfaite sincérité et de la plus particulière affection, candeur et droiture , et ladite lettre étant destinée pour notre sublime Porte de félicité, qui, par la bonté infinie de l’Être suprême incontestablement majestueux, est l’asile des sultans les plus magnifiques et des empereurs les plus respectables ; le modèle des seigneurs chrétiens, habile, prudent, estimé et honoré ministre , Louis-Sauveur marquis de Villeneuve , son conseiller d’état actuel , et son ambassadeur à notre Porte de félicité ( dont la fin soit comblée de bonheur), aurait demandé la permission de présenter et de remettre ladite lettre , ce qui lui aurait été accordé par notre consentement impérial , conformément à l’ancien usago de notre cour; et conséquemment ledit ambassadeur ayant été admis jusque devant notre trône impérial, environné de lumière et de gloire, il y aurait remis la susdite lettre, cl aurait été témoin de notre Majesté, en participant à notre faveur et grâce impériale ; ensuite la traduction de sa teneur affectueuse aurait été présentée et rapportée , selon l’ancienne coutume des Ottomans , au pied de notre sublime trône, par le canal du très honoré Elhadjy Mehemed Pacha , notre premier ministre , l’interprète absolu de nos ordonnances, l’ornement du monde, le maintien du bon ordre des peuples , l’ordonnateur des grades de notre empire, l’instrument de la gloire de notre couronne, le canal des grâces de la majesté royale, le très vertueux Grand- Visir, mon vénérable et fortuné ministre , licutenant-géncral , dont Dieu fasse perpétuer et triompher le pouvoir et la prospérité.
Et comme les expressions de cette lettre amicale font connaître le désir et l’empressement de Sa Majesté, à faire,
G70 pièces justificatives.
comme par ci-devant, tous honneurs et ancienne amitié jusqu’à présent maintenus depuis un temps immémorial entre nos glorieux ancêtres ( sur ce soit la lumière de Dieu ) et les très magnifiques empereurs de France; et que dans ladite lettre il est question, en considération de la sincère amitié et de l’attachemeut particulier que la France a toujours témoigné à notre maison impériale, de renouveler encore , pendant l’heureux temps de notre glorieux règne , et de fortifier et éclaircir , par l’addition de quelques articles, les capitulations impériales, déjà renouvelées, l’an de l’égire 1084 , sous le règne de feu sultan Mehemed, notre auguste aïeul, noble et généreux pendant sa vie, et bienheureux à sa mort ; lesquelles capitulations avaient pour but (t)que les ambassadeurs, consuls , interprètes , ne'gocians et autres sujets delà France , soient protèges et maintenus en tout repos et tranquillité , et qu’enfin il est parvenu à notre connaissance impériale qu’il a été conféré sur ces points entre ledit ambassadeur et les ministres de notre sublime Porte : les fondemens de l’amitié qui, depuis un temps immémorial, subsiste avec solidité entre la cour de France et notre sublime Porte, et les preuves convaincantes que Sa Majesté en a données particulièrement du temps de notre glorieux règne, faisant espérer que les liens d’une pareille amitié ne peuvent que se resserrer et se fortifier de jour en jour; ces motifs nous ont inspiré des sentimens conformes à ses désirs : et voulant procurer au commerce une activité, et aux allans et venans une sûreté, qui sont les fruits que doit produire l’amitié, non seulement nous avons confirmé par ces présentes, dans toute leur étendue, les capitulations anciennes, et renouvelées; de même que les articles insérés lors de la sus-
(1) Ce passage étant la base de tous les privilèges des Français en Turquie , il sert souvent de motif dans les requêtes des ambassadeurs , et de fondement aux firmans du Grand-Seigneur.
tli le cia le ; ruais pour procurer encore plus «le repos aux uégocians, et de vigueur au commerce, nous leur avons accordé l’exemption du droit «le Mézeterie qu’ils ont payé de tout temps , de même que plusieurs autres points concernant le commerce et la sûreté des allans et venans, lesquels ayant été discutés , traités et réglés en bonne et due forme dans les diverses conférences qui se sont tenues à ce sujet , entre le susdit ambassadeur , muni d’un pouvoir suffisant , et les personnes préposées de la part de notre sublime Porte. Après l’entière conclusion de tout, mon suprême et absolu Grand-Visir, en aurait rendu compte Û notre Etrier impérial , et notre volonté étant de témoigner spécialement en celte occasion le cas et l’estime que nous faisons de l’ancienne et constante amitié de l’empereur de France , «pii vient de nous donner des marques particulières de la sincérité de son cœur, nous avons accordé notre sigue impérial pour l’exécution des articles nouvellement conclus ; et conséquemment les capitulations anciennes et renouvelées, ayant été transcrites et rapportées exactement , mot pour mot au commencement, et suivies desarticles nouvellement réglés et accordés ; ces présentes capitulations impériales auraient été remises et consignées dans l’ordre susdit , entre les mains dudit ambassadeur.
Les articles 3a, 33 , 34 , 35 et 36 des capitulations portent ce qui suit :
Comme les nations ennemies qui n’ont point d’ambassadeurs décidés à ma Porte de félicité, allaient et venaient cidevant dans nos Etats, sous la bannière de l'empereur de France, soit pour commerce, soit pour pèlerinage, suivant la permission impériale qu’ils en avaient eue sous le règne de nos aïeux de glorieuse mémoire , de même qu’il est aussi porté par les anciennes capitulations accordées aux Français : et comme ensuite , pour certaines raisons, l’entrée de n«w États avait été absolument prohibée à ces mêmes nations , et qu’elles avaient meme été retranchées desdites capitulations; néanmoins, l’empereur de France ayant
(i7i TIÈCES JUSTIFICATIVES.
témoigné par une lettre qu'il a envoyée à notre Porte de félicité, qu’il désirait que les nations ennemies auxquelles il était défendu de commercer dans nos Etats , eussent la liberté d’aller et venir à Jérusalem, de même qu’elles avaient coutume d’y aller et venir, sans être aucunement inquiétées; et que, si par la suite il leur était permis d’aller et venir trafiquer dans nos États , ce fut encore sous la bannière de France, comme par ci-devant, la demande de l'em-/ pereur de France aurait été agréée en considération de l’ancienne amitié qui, depuis mesglorieuxancêlres, subsiste de père en fils entre Sa Majesté et ma sublime Porte , et il serait émanéun commandement impérial dont suit la teneur, savoir : que les nations chrétiennes et ennemies qui sont en paix avec l’empereur de France , et qui désireront de visiter Jérusalem, puissent y aller et venir, dans les bornes de leur état , en la manière accoutumée, en toute liberté et sûreté, sans que personne leur cause aucun trouble ni empêchement; et, si dans la suite il convient d’accorder auxdites nations la liberté de commercer dans nos États , elles iront et viendront pour lors sous la bannière de l’empereur de France, comme auparavant, sans qu’il leur soit permis d’aller et venir sous aucune autre bannière.
Les anciennes capitulations impériales qui sont entre les mains des Français depuis les règnes de mes magnifiques a'ieux jusqu’aujourd’hui, etqui viennent d’être rapportées en détail ci-dessus , ayant été maintenant renouvelées avec une addition de quelques nouveaux articles, conformément au commandement impérial , émané en vertu de mon Kattcherif; le premier de ces articles porte , que les évêques dépendans de la France, et les autres religieux qui professent la religion franque, de quelque nation ou espèce qu’ils soient, lorsqu’ils se tiendront dans les bornes de leur état, ne seront point troublés dans l’exercice de leurs fonctions , dans les endroits de notre empire où ils sont depuis longtemps.
Les religieux Francs qui, suivant l’ancienne coutume,
sont établis dedans et dehors de la ville de Jérusalem , dans l’e'glise du Saint-Sépulcre, appelée K a marna , ue seront point inquiétés pour les lieux de visitation qu’ils habitent , et qui sont entre leurs mains, lesquels resteront encore entre leurs mains comme par ci-devaut sans qu’ils puissent être inquiétés à cet égard, non plus que par des prétentions d’impositions;ets’il leur survenait quelque procès qui ne pût être décidé surleslieux, il sera renvoyé à ma sublime Porte.
Les Français ou ceux qui dépendent d’eux, de quelque nation ou qualité qu’ils soient, qui iront à Jérusalem , ne seront point inquiétés en allaut et venant.
Les deux Ordres de religieux français qui sont à Gala ta, savoir les Jésuites et les Capucins, y ayant deux églises, qu’ils ont entre leurs mains ab antiquo , resteront encore entre leurs mains , et ils en auront la possession et jouissance : et comme l’une de ces églises a été brûlée, elle sera rebâtie avec permission de la justice , et elle restera comme par ci-devant entre les mains des Capucins, sans qu’ils puissent être inquiétés à cetégard.Ou n’inquiétera pas non plus leséglises que la nation française possède à Smyme, àSeyde, à Alexandrie et dans les autres échelles; et l’on n’exigera d’eux aucun argent sous ce prétexte.
On n’inquiétera pas les Français quand, dans les bornes de leur état , ils liront l’Évangile dans leur hôpital de Gala ta.
De ces dispositions plusieurs n’ayant point reçu une stricte exécution, la Porte les renouvela en 1740; voici ce renouvellement, tel qu’il se trouve exprimé dans l’art. 82 :
Lorsque les endroits, dont les religieux dépendans de la France ont la possession et la jouissance à Jérusalem , ainsi qu’il en est fait mention dans les articles précédemment accordés et actuellement renouvelés, auront besoin d’être réparés, pour prévenir la ruine à laquelle ils seraient exposés par la suite des temps, il sera permis d’accorder, à la réquisition de l’ambassadeur de France résidant à ma Porte de félicité, des commandcmens , pour que ces réparations soient faites d’une façon conforme aux tolérances de la justice ; et les cadis , commandans et autres officiers, TOM. v. 43
C7,f PIÈCES JUSTIFICATIVES.
ne pourront mettre aucune sorte d’empêchement aux choses accordées par commandement; et comme il est arrivé que nos officiers, sous prétexte que l’on avait fait des réparations secrètes dans les susdits lieux, y faisaient plusieurs visites dans l’année, et rançonnaient les religieux, nous voulons que, de la part des pachas, cadis, commendans et autres officiers qui s’y trouvent , il n’en soit fait qu’une par an dans l’église de l’endroit qu’ils nomment le Sépulcre de Jésus , de même que dans leurs autres églises et lieux de visitation. Les évêques et religieux dépendans de l’empereur de France , qui se trouvent dans mon empire , seront protégés, tant qu’ils se tiendront dans les bornes de leur état, et personne ne pourra les empêcher d’exercer leur rit, suivant leur usage, dans les églises qui sont entre leurs mains , de même que dans les autres lieux où ils habitent : et lorsque nos sujets tributaires et les Français, iront et viendront les uns chez les autres, pour ventes, achats et autres affaires, on ne pourra les molester contre les lois sacrées , pour cause de cette fréquentation; et comme il est porté par les articles précédemment stipulés , qu’ils pourront lire l’Evangile dans les bornes de leur devoir , dans leur hôpital de Galata, cependant cela n’ayant pas été exécuté, nous voulons que dans tel endroit où cet hôpital pourra se trouvera l’avenir, dans une forme juridique, ils puissent, conformément aux anciennes capitulations , y lire l’Évangile dans les bornes du devoir, saus être inquiétés à ce sujet.
Le surplus des capitulations ou traités avec la Porte est trop étendu , pour que nous puissions donuer cette pièce en entier. Les articles, qui sont au nombre de 85, règlent les droits des personnes et les privilèges du commerce dont la Porte accorde la jouissance à tous les Français qui s’établissent ou qui voyagent dans les pays de sa domination; ils règlent aussi les rapports diplomatiques des deux puissances, et les prérogatives des consuls et des ambassadeurs du roi de France.