N°. IX
Lettre de Seli'm , empereur des Turcs , à don Juan d’ Autriche , lui envoyant des présents ; traduite du turc, et extraite du manuscrit de P. Dupuy, qui est à la bibliothèque du Roi, sous le n°. 429> et ayant pour titre r. Divers Mémoires seivant à l'Histoire de Turquie.
Sclim, du très haut et très glorieux sultan Soliman fils treizième, empereur des Turcs, roi des rois, dompteur des provinces, expugnateur des armées invincibles par terre ét par mer, n’a point à dédain, entre ses très hautes pensées, de donner beu et place à toi, Juan d’Autriche, capitaine de singulière valeur, et avec son sceau d’or et incomparable, qui fait bienheureux qui le regarde, visiter ta vertu, ô jeune homme très généreux! qui l’as mérité en cet espace de temps que tu as été seul qui aies donné commencement aux pertes et dommages que jamais la très haute et toujours heureuse et admirable maison des Ottomans ait sentis et reçus des chrétiens; ce qui m’a invité, encore que je sois offensé, à te rendre, par les dons et présents que je t’envoye, ample et illustre témoignage de ta vertu; et lesquels dons et présents, si tu les considères comme tu dois, tu les devras certainement estimer beaucoup plus, que ta haute et bonne fortune, attendu qu’ils te sont envoyés par celui lequel, étant entre tous les hommes le plus.
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 63i
grand', se fait un peu moins que égal à loi par ccs siens présents et libéralités; ce qui a clé plus facile à beaucoup de désirer que d’espérer obtenir. Prie Dieu qu’il te garde de noire ire.
Meubles envoyés.
Six robes zibelines, une desqu|Mcs a etc achetée dix-huit cents écus.
Deux robes de martre, de valeur mille écus.
Trois robes de loupccrvier; l’une desquelles est doublée francée de satin cramoisy , brodée à l’en vi non d’or battu, plus d’une paulme de large là où est portraicl la vie de Selim, ayeul de Cestuy Grand-Turc, de valeur de cinq mille ducats.
Quatre tapis grands ouvrés d’or et de soie, très beaux.
Seize couvertures de lit sans poil, poliélées en partie d’or, partie de soie.
Deux douzaines de couvertures toutes ouvrées en or et soie, très belles.
Douze douzaines de couteaux de table fournis de pierreries.
Deux douzaines de cimeterres, partie avec fourreau et manche avec force pierreries; en l’une desquelles est une très grosse perle et de très grande valeur, et sont faites en damas de très bonne trempe cl de parfait taillaut.
Quatre douzaines d’arcs avec leurs flèches.
Six selles de cheval, toutes garnies d’or et d’argent, et très belles.
Cinq douzaines d’étriers ornés à la damasquine, et liés beaux éperons.
Une douzaine verres et vaisseaux de cuir à boire, garnis d’or..
63i PIÈCES JUSTIFICATIVES.
Autres très beaux flacons ou bouteilles pour boire eau, garnis d’or, et plusieurs autres choses seigneuriales.
Plusieurs robes à la turquesque, partie courtes, partie longues, de toile d’or, avec pierres précieuses.
Réponse de Juan d’ Autriche, général de P armée chrétienne , a Selim, empereur des Turcs.
Par les mains d’Acomat de Nailiolie , eunuque, j’ai reçu de ta part, avec bon augure, ta lettre et tes présents; l’un digue de ta libéralité, et l’autre du témoignage de la vertu qu’il a plu à Dieu me donner pour la défense de ses fidèles et offense de la maison ottomane, à laquelle, en garçon de peu d’expérience (comme tu m’appelles), j’ai été seul le commencement du dommage qu’ont pu expérimenter tes armes. Tu peux considérer quelle fin s’en doit ensuivre, puisque tu me confesses capitaine de vertu singulière. Du tout, je te rends grâce, et, pour récompense, je te renvoyé Scolli . Scolti .... venu .... par ton commandement pour reconnoîtrc les appareils des chrétiens, lequel ayant pu faire mourir, non seulement je lui ai donné la vie, mais fait voir à son aise toutes mes provisions et desseins, qui sont de te faire continuelle guerre; à tant tu ne dédaigneras de compter au souverain degré de tes plus grandes grandeurs que Juan d’Autriche ait accepté les présents et répondu aux lettres de Selim , empereur turc.
Ces deux lettres sont sans date; mais il est facile de voir q u'clles ont été écrites après la bataille de Lépante. La lettre originale de Selim, écrite en turc, est scellée au commencement et à la fin du sceau impérial.
No. X.
(La pièce justificative qu’on va lire est un abrégé «l’un excellent mémoire rédigé sur des correspondances très volumineuses «jui n’ont jamais été publiées, et qui sont conservées aux aicbives «les affaires étrangères. )
Précis des négociations qui eurent lieu h Rome en iGGi et iGGa , entre le Pape , P Empereur, le Roi de France, le Roi d'Espagne et la République de V enise, pour la formation d'une ligue contre les Turcs.
La prise de Gross -AVa radin avait répandu l’alarme à Vienne, en Hongrie, et même dans toute l’Allemagne.
Le pape Alexandre VII, cedant aux sollicitations de l’empereur et des Vénitiens, conçut l’idée d’une ligue contre les Turcs, plus gc'uérale que celle que le pape Pie V avait formée contre eux, en 1571, avec le roi d’Espagne et la république de Venise; en conséquence, il fit faire, par son nonce à Paris, en tGGo et en avril 1G61, de vives instances auprès do Louis XIV, pour que ce monarque entrât dans la ligue, et envoyât à Rome une personne de confiance, afin de prendre part à la négociation. Le roi , pour répondre aux désirs du souverain pontife, lit partir, dans le mois de juin , M. d’Aubevillc, gentilhomme de sa chambre, qu’il munit d’instructions et chargea de pleins pouvoirs , à l’effet d’intervenir aux négociations et au traité de la ligue avec le cardinal Antoine Barberin, qui était déjà à Rome en qualité de protecteur des églises de France.
M. d’Aubeville reçut ordre de remettre, sous les yeux du souverain pontife, toutes les considérations qui auraient pu détourner leroi d’embrasser les ouvertures qui lui étaient faites par le Saint-Siège; telles, par exemple, que la protection de la religion dans les possessions ottomanes , l’intérêt très notable qu’avaient les sujets du roi de conserver le coin-
merce du Levant, qui serait infailliblement ruiné par une rupture ouverte avec la Porte , et la manière dont l’empereur Léopold, depuis son élection, en avait agi avec le roi. Mais Sa Majesté très chrétienne, s’élevant au-dessus de ces considérations et de ses griefs personnels, voulait non seulement donner des preuves de dévouement pour une cause qui intéressait la chrétienté, mais encore faire auprès de ses alliés, les princes de l’empire, tant protestans que catholiques, les instances nécessaires pour les déterminer à entrer dans la ligue. Comme on avait déjà objecté la lenteur dfes résolutions germaniques pour apporter des secours qui, trop tardifs, deviendraient inefficaces, dans le cas probable où les Turcs fondraient prochainement sur la Hongrie et l’Autriche, M. d’Aubeville était chargé de répondre qu’il dépendait de l’empereur même de prévenir la lenteur des délibérations, en permettant que les séances de la diète, qui n’étaient que suspendues, fussent reprises à Ratisbonne, suivant la demande des princes et États; ces princes et États promettant, de leur côté, de n’y agiter d’autre question que celle des secours contre les Turcs.
L’ouverture de la diète répondait aux objections, et rendait inutile l’expédient que le nonce du pape avait proposé, de la formation de trois corps d’armée pour agir en Hongrie; le premier, composé des troupes de l’empereur; le second, de celles du pape, du roi et des princes d’Italie; le troisième, des troupes réunies des États de l’empire. Le nonce pensait qu’on pouvait diriger immédiatement le deuxième corps sur la Hongrie; mais le roi jugeait que ce corps ne pourrait être assez puissant en arrivant en Hongrie, pour s’y trouver d’une force convenable à la dignité des souverains qui l’auraient envoyé. D’ailleurs, Sa Majesté et ses alliés de l’empire s’étaient mutuellement engagés à ne prendre dépareilles résolutions que d’un commun accord, et à 11c faire marcher et agir leurs forces que conjointement. Ce deuxième corps devant être composé des troupes du roi cl des forces d’Italie, il aurait fallu, pour que celles de
Sa Majesté se rendissent en Hongrie, qu'elles traversassent la plus grande partie de l'Allemagne isolement, et sans qu’on pût fixer au juste l’endroit où elles pourraient se joindre à celles d’Italie; ce que Sa Majesté ne jugeait praticable que dans le cas où les forces de ses alliés se trouveraient réunies dans le meme temps que les siennes marcheraient dans l’empire. M. d’Aubeville devait, en outre, faire comprendre au pape, que Sa Majesté n’entendait pas que le corps dans lequel seraient ses troupes se trouvât, par sa médiocrité, entièrement exposé à la discrétion de l’empereur, dont la conduite antérieure pouvait faire craindre qu’il n’eût intention, avec le temps, de ruiner ou de réduire à rien les troupes françaises, par les fatigues de la guerre ou par d’autres moyens indirects, lorsqu’il en aurait tiré quelque service.
Il fut ajouté à ces instructions, et pour la direction particulière de M. d'Aubeville, qu’à l’égard de la qualité des secours qu’on pourrait promettre à l’empereur, ni le roi ni ses alliés ne consentiraient point, quelque ligue qui se fît, à lui donner jamais aucune assistance en argent, mais seulement en troupes.
M. d’Aubeville arriva à Rome le ta juin 16G1, et eut sa première audience du pape le 5 juillet suivant. Une particularité remarquable, et en quelque sorte inexplicable de celle audience, c’est que le souverain pontife, après avoir loué la piété du roi, qui le portait dans la ligue contre le Turc, ajouta : « Que présentement il n’y avait rien à faire; que le roi d’Espagne avait de grandes affaires avec le roi «le Portugal ; quo le roi de Pologne n’était pas en état d’entrer dans cette ligue; que l’empereur n’était pas presse, et qu’enfin il fallait tenir les choses en suspens {le cose errano in suspenso). » Ce fut l’expression de Sa Sainteté.
Ce peu d’empressement du pape au début de la négociation, contrastait fort avec le vif désir qu’il avait témoigné de voir arriver le négociateur. Tenait-il au refus qu’avait fait le roi d’adopter les mesures provisoires proposées par
le nonce? c’est ce qu’on ne sait pas. Il est probable que le pape obéissait, en cette circonstance, aux craintes manifestées par l’empereur.
Cependant , Louis XIV, fidèle au système qu’il avait adopté, avait dépêché à ses alliés d’Allemagne le sieur de Gravelle, avec des instructions conformes à celles dont M. d’Aubeville était porteur. Le succès de cette démarche fut prompt et complet : la délibération des princes et Etals catholiques et protestans fut unanime. Le roi en reçut la nouvelle de Francfort le 6 juillet; il la donna au nonce, jet M. de Lionne la manda à M. d’Aubcvillc le 9 du même mois.
« A présent, disait ce secréta ire-d’État, que le principal » point est résolu, le ministre du roi à Francfort s’applique » à faire prendre les autres résolutions touchant le nombre » et la qualité des troupes dont on pourra former ce corps r auxiliaire, leur marche, leur action et les précautions » qu’on doit demander à l’empereur pour leur sûreté : en » quoi il ne se perdra point de temps.
» Cependant, je puis vous dire que nous voyons assez » clair là-dedans pour juger que l’alliance peut former un » corps de vingt à vingt-quatre mille hommes, à quoi se » joignant encore les troupes du pape et des autres princes » d’Italie, il ne tiendra dorénavant qu’à l’empereur de se » prévaloir d’une assistance si considérable, qu’il se peut » dire qu’elle doublera tout ce qu’il a présentement de forces » sur pied, et cela même par le moyen et la bonne volonté » d’une alliance de princes contre laquelle ses ministres » avaient tant déclamé. »
Le pape, qui avait reçu cette nouvelle par le courrier du nonce, la tint secrète pendant huit jours; elle ne fut connue à Rome que par M. d’Àubeville, qui la publia aussitôt qu’il la connut. Ce silence, et la froideur qui avait rc'gné dans la première audience, furent un sujet de peine et d’étonnement pour la cour de Versailles. « Le roi, écri- » vail M. de Lionne à ce sujet, a été surpris d’apprendre
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» de quelle manière froide Sa Sainteté vous a parlé de la » ligue des princes chrétiens contre l’ennemi commun, après » la passion qu’elle en avait fait témoigner à Sa Majesté » par son nonce ; mais c’est encore plus l’affaire de Sa Sain- » teté que la nôtre, et il suffira à Sa Majesté, pour sa satis- » faction et sa décharge envers Dieu , d’avoir fait toutes les » avances , par rapport à «jette ligue , qu’un roi , fils aîné a de l’Eglise et principal défenseur de la religion, pouvait » faire dans un péril imminent des préjudices que la cliré- » lienté peut appréhender. Du reste , il faudra s’y con- » <luirc avec le phlegme que Sa Sainteté elle-même juge » à propos. »
M. de Lionne écrivait le 20 août , au sujet de la délibération de Francfort : « Le roi a fort approuvé que vous » ayez rendu public ce qu’il semble qu’on voulait tenir ca- » clié au palais. Après l’arrivée du courrier du nonce, et » des délibérations que Sa Majesté a fait prendre , par son » crédit et à son exemple, aux princesses confédérés eu » Allemagne.
» Il faut une bien mauvaise disposition contre cette cou- » ronne, pour étouifer, de dessein formé, une nouvelle » que le nonce avait envoyée par courrier exprès, et qui » aurait obligé un autre pape à en aller publiquement ren- » dre des actionsdc grâces solennelles dans l’église de Saint- » Pierre ou de Saint-Jcan-de-Latran , et à écrire ensuite » des brefs au roi , comme au seul défenseur et protecteur » de la chrétienté. »
Sur ces entrefaites, le Turc s’c'tait présenté en Transylvanie avec une avant-garde de seize mille hommes, suivie d’un corps d’armée beaucoup plus considérable. Quand 011 sut cette nouvelle à Rome, le cardinal Chigi , neveu du pape, demanda à M. d’Aubevillc s’il avait pouvoir du roi de traiter des conditions de la ligue. M. d’Aubevillc répondit qu’il n’avait pas songé à se munir de pouvoirs, depuis «pic Sa Sainteté lui avait dit que les choses devaient rester en suspens; que cpiant à l’irruption des Turcs, le remède sc
trouvait dans l’offre faite par les alliés du roi, de mettre vingt-quatre mille hommes sur pied. Le cardinal Chigi dit encore que Sa Sainteté désirait que le roi lui fît délivrer les deux cent milleécus que lecardinal Mazarin avait légués pour être employés à la guerre contre les Turcs. M. d’Aubeville expédia en conséquence sou courrier à Versailles, pour rendre compte de la conférence qu’il venait d’avoir avec le cardinal , et des vaines tentatives qu’il avait faites pourobtenir une audience de Sa Sainteté.
Voici ce que répondit M. de Lionne :
« Sa Majesté est fort piquée , et avec raison , de ce qu’il » semble qu’on veuille vous réduire , ou à négocier seule- » ment avec M. le cardinal Chigi , sans être admis aux au- 1» diences du pape, ou à traiter par mémoriaux avec Sa » Sainteté. Vous ne devez vous accommoder ni à l’un ni à » l’autre , qui seraient contre l’honneur du roi , aussi bien » que contre son service, et il suffit de dire que jamais au- » cun pape n’a prétendu traiter si indignement l’envoyé » d’un grand roi. Si cette conduite avait à durer, on en fe- » rait ici sentir le contre-coup au nonce, et déjà il se le » tient pour dit, car depuis l’arrivée de son courrier extra- » ordinaire , il n’a pu voir Sa Majesté, quoiqu’il ait tous » les jours pressé l’audience, et qu’il l’ait vu donner à tous » les autres ministres. Nous comptons ici qu’il y avait déjà » cinquante jours depuis votre arrivée à Rome que vous n’a- » viez pu être admis aux pieds du pape qu’une seule fois. » Je me trouvai présent, il y a trois jours, à la dernière » instance que M. le nonce a fait faire au roi pour le » voir. Sa Majesté répondit qu’elle attendrait les lettres de » l’ordinaire prochain , et que si elle apprenait par leur con- » tenu que vous eussiez vu le pape , elle le verrait le jour » suivant , sinon qu’il pourrait attendre son retour de Bre- » tagne. »
La conduite de la cour pontificale faisait sentir, à Rome
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ner hautement les procèdes du pape, ou plutôt de son neveu, à l’égard de M. d’Aubeville. Le marquis Mathéi , ambassadeur de l’empereur, ne tarda pas à reconnaître tous les inconvéniens qui en résulteraient pour la négociation commencée. Il essaya de déterminer le souverain pontife à don- . ncr audience à cet envoyé.
Le pape n’était pas en meilleure intelligence avec les Espagnols. L’ambassadeur de Madrid s’opposait à toutes les entreprises du Saint-Père, et Sa Sainteté , pour en exprimer son mécontentement, avaitcliargé une congrégation de cardinaux d’examiner si elle devait pourvoir aux églises de Portugal. L’ambassadeur se moquant de cette menace , le pape avait déclaré que si le roi d’Espagne ne rappelait promptement cet ambassadeur , il ne le verrait plus.
Cet état de choses explique pourquoi le pape parut un moment disposé à ne faire de ligue qu’avec l’empereur et les Vénitiens. 11 l’annonça positivement à M. d’Aubeville au mois de septembre 1G61 , en donnant pour motif, qu’il voulait faire cette ligue de crainte que les Vénitiens ne lui échappassent , et en attendant les résolutions des deux rois. Le pape nomma, en effet, D. Mario , le cardinal Chigi et le cardinal Eospigiiosi , pour traiter et conclure cette ligue avec l’ambassadeur de Venise et le marquis Mathéi. L’ambassadeur d’Espagne en l’apprenant fit grand bruit. Il dit que c’était faire trop de mépris des rois ; que le sien n’entrerait jamais dans la ligue, et qu’elle serait la perte de l’empereur. Le marquis Mathéi et les ministres du pape firent de vains efforts pour l’apaiser.
Quant à l’ambassadeur de Venise, il annonça qu’il ne consentirait à aucun traité que la réponse des couronnes ne fût venue ; que cette ligue partielle serait la perte de la chrétienté, et le moyen infaillible de faire abandonner l’enipereur et sa république de rois.
Le marquis Mathéi lui-même s’étant excusé de Irai 1er isolément , cl ayant dit qu’il lui semblait raisonnable d’attendre la réponse des deux rois, la politique romaine donna le change
(>4o PIÈCES JUSTIFICATIVES,
sur scs propres assertions. Elle prétendit que le pape n’avait pas entendu faire la ligue présentement , maisbicn faire connaître sa résolution de la vouloir faire tout aussitôt que le retour du courrier lui aurait apporté des éclaircissemeus sur les intentions des rois. Dès-lors il ne fut plus question de négociation partielle et séparée , mais seulement de presser l’envoi de pleins pouvoirs.
Ceux d’Espagne arrivèrent au commencement d’octobre, ceux du roi de France , vers le milieu de ce mois ; le cardinal Antoine Barbcrin devait être autorisés traiter au nom du roi, avec l’intervention de M. d’Aubeville. Quant aux deux cent mille écus légués par le cardinal Mazarin pour la guerre contre lesTurcs, le roi de France n’avait pas jugé à propos de les accorder encore, les derniers avis reçus de la Hongrie portant que les affaires paraissaient en train de s’arranger par la déclaration qu’avait faite le grand seigneur, qu’il laisserait en repos laTransylvanie, pourvu que les peuples fissent élection d’un autre prince qui reconnût tenir cet Etat de la Porte, et lui payât le tribut accoutumé.
A l’égard des craintes que l’empereur avait manifestées sur la trop grande, force du corps qui lui était offert par le roi et les princes d’Allemagne, M. de Lionne avait écrit à M. d’Aubeville : « Que le roi procédait avec une entière » sincérité, et que si l’empereur concevait des ombrages, » quoiqu’injustes , de la trop grande force des corps qu’on » lui offrait, croyant lui faire plus de plaisir, il n’avait » qu’à répondre qu’il n’avait pas présentement besoin d’un » si grand secours, et que la moitié ou telle portion » qu’il aurait jugé à propos de dire lui suffirait, mais que » ne l’ayant pas fait, on devait en tirer deux conséquences ; » l’une, ou qu’il n’avait nulle nécessité d’être secouru, ou i» qu’il aimait mieux ne l’être pas que de l’être d’aucune » force de cette couronne et de scs amis. »
L’adjonction de M. d’Aubeville au cardinal Antoine Barbcrin dans les pouvoirs du roi, devint une nouvelle pierre d’achoppement. Le cardinal en fut offensé et expédia un
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courrier pour obtenir que le nom de cet envoyé fût retiré des pouvoirs. Il représentait qu’il y allait de son honneur vis-à-vis la cour de Rome , qui n’approuvait pas le choix de M. d’Aubeville. M. de Lionne, dans une lettre au cardinal Albizzi réfuta complètement les allégations et les raisonnemens du cardinal Antoine.
o Si Votre Eminence, lui dit-il, eût été informée de » quelle manière s’étaient passées ici les choses quand on » prit la résolution d’envoyer à Rome M. d’Aubeville , je » suis assuré qu’elle aurait déconseillé M. le cardinal An- » toinc de dépêcher un courrier exprès pour le sujet qui » l’y a obligé.
» Le pape , il y a six ou sept mois, fait dire au Roi par » M. le nonce qu’il a dessein de ménager et promouvoir » une ligue des princes chrétiens contre l’ennemi commun. » Sa Majesté loue le zèle de Sa Sainteté , et témoigne sa » disposition à faire voir en celte rencontre qu’il est véri- » tablement le fds aîné de l'Eglise. Le nonce représente » là-dessus que, comme la négociation ne se peut bien » traiter qu’à Rome même, Sa Sainteté désirerait bien qu’il » plût à Sa Majesté y envoyer quelque personne expresse, » bien instruite de ses intentions; et pour entendre aussi » les sentimens et les propositions de Sa Sainteté, avec pou- » voir de traiter et conclure ladite ligue, et sur cela le roi » résout d’y envoyer M. d’Aubeville , et charge le nonce » de le dire à Sa Sainteté. 11 demande à Votre Excellence » comment, après cela, on peut exclure ledit sieur d’Aube- » ville d’être au moins nommé dans le pouvoir , à moins » de vouloir tout-à-fait dégrader ce gentilhomme, ce que » Sa Majesté ne doit ni ne veut faire. On a eu même en » cela égard, en dressant le pouvoir, de ne le mettre pas dans » le même rang que ledit seigneur cardinal, mais seulement » à la fin des patentes , comme pour intervenir simplement » et être présent aux négociations, et signer aussi le traité » s’il se conclut. Il semble même que le sieur d’Aubeville » aurait bien quelque sujet de trouver étrange qu’ayant été TOM. Y. 4l
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» envoyé seul et expressément pour celte a IT'aire, il n’y » soit plus que comme un simple intervenant.
» Nous avons un prince ferme en ses résolutions, qui con- » sidère toutes choses en les faisant, et qui ne les change » pas facilement sans de grandes raisons qu’il n’ait pas pré- » vues d’abord.
» Pour l’inconvénient que M. l’ambassadeur d’Espagne » ait déclaré qu’il ne voulait pas concourir avec M. d’Au- » beville, c’est une raison qui obligerait plutôt Sa Majesté » à le nommer dans cette commission , n'ayant pas accou- » tumé à recevoir la loi de personne, et bien moins des » caprices d’un ambassadeur d’Espagne.
» Si Monseigneur le cardinal Antoine et ledit sieur d’ Au- » beville se trouvaient en choses importantes d’avis dilïé- » rens, ils pourront consulter Sa Majesté pour la décision, » et cette raison même montre qu’il est bon pour son ser- » vice qu’en matière de si grande considération où il peut » y avoir différentes opinions, il y ait aussi différentes » personnes qui les examinent afiu que son service eu soit » mieux fait,... »
Ou répondit dans le même sens au cardinal lui-même, et M. de Bourlemont chercha, mais vainement, à le ramener à des idées pacifiques. M. d’Aubeville, voyant l’inefficacité des démarches de M. de Bourlemont , prit sur lui d’en faire une directe auprès du cardinal. Il lui dit que déjà ou avait répandu à Rome que la conduite de Sou Eminence dans les affaires de la ligue était l’effet des ordres du Roi et non de la susceptibilité d’esprit de Son Eminence ; que Sa Majesté ne voulait point entrer dans la ligue ; qu’elle n’avait point envoyé de pouvoir à Son Eminence, qui faisait semblant d’enavoir reçu, et qu’enfin la conduite quelle tenait n’était qu’une comédie, paroles que M. d’Aubeville trouvait injurieuses à la réputation du Roi, et auxquelles il croyait qu’il fallait remédier. Le cardinal Antoine fit de grandes doléances'sur le peu de considération qu’on avait pour lui en France , ajoutant qu’il avait servi le Roi avec zèle et affec-
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tion, et que néanmoins il se voyait expose à de grandes rigueurs de la part de Sa Majesté. M. d’Àubcville opposa aux plaintes de Son Eminence les obligations infinies qu’elle avait à Sa Majesté, notamment celle d’avoir été protégée pendant les persécutions d’InnocentX, et d’avoir étépromue aux deux plus belles dignités ecclésiastiques du royaume , celles de grand aumônier de France et d’archevêque de Reims.
Le cardinal , vaincu par les raisons de M. d’Aubeville, ne céda pas sur-le-champ. Cependant il finit par déclarer à M. d’Anbeville qu’il voulait se sacrifier pour le Roi, qu’il se trouverait à la congrégation indiquée pour le ao décembre, mais qu’il ne désirait pas l’y mener. M. d’Aubeville n’insista pas pour l'accompagner.
A cette congrégation fuient présens pour le pape, les cardinaux Cliigi, Barberini, Imperiali , Rospigliosi et Corrado. Le cardinal Antoine pour le Roi, le marquis Pons de Léon, ambassadeur d’Espagne, pourSa Majesté catholique, l’ambassadeur de Venise, pour la république, et le marquis Mathéi, comme ambassgdeur de l’empereur Léopold; tous les pouvoirs étant arrivés, il y fut résolu qu’ils seraient portés au cardinal Chigi. Le cardinal Antoine chargea M. d’Aubeville de porter ceux du Roi au cardinal.
Le Roi voyant le peu d’accord qui existait entre ses deux plénipotentiaires , et n’obtenant pas d’ailleurs du Saint- Siège satisfaction sur les diverses réclamations dont il les avait chargés, se décida à les rappeler et à renvoyer le duc de Créqui en qualité d’ambassadeur extraordinaire. En attendant son arrivée , le cardinal Antoine et M. d’Aubeville reçurent ordre de continuer simultanément la négociation et d’assister aux assemblées qui se tiendraient pour cet objet.
M. d’Aubeville assista pour la première fois à celle qui eut lieu le 8 décembre avec le cardinal Antoine et les autres cardinaux et avec les ministres des princes; la question des pleins pouvoirs y fut traitée, quoique les cardinaux
voulussent qu'on abordât immédiatement celle des moyens à employer pour s’opposer aux entreprises des Turcs. Le cardinal Antoine soutint qu’il fallait lever les difficultés qui se trouvaient dans les pouvoirs avant de traiter la question au fond, et que pour cela il fallait les envoyer au roi et attendre ses ordres. Les cardinaux s’étonnèrent qu’après que ces pouvoirs avaient été communiqués réciproquement depuis plus de six semaines , on eût tant tardé à relever ce qu’il y avait à dire. Le cardinal Antoine prétendit avoir entretenu le cardinal Chigi et le pape lui-même de ces difficultés, deux jours après la communication. On lui reprocha de n’en avoir point parlé dans les congrégations subséquentes auxquelles il avait assisté, et le cardinal Chigi fit entendre que les retards de la négociation étaient dûs au refus du cardinal Antoine de se trouver avec M. d’ Aubeville. L’ambassadeur de l’empereur et celui de Venise se plaignirent de se trouver au commencement d’une affaire qu’ils avaient cru fort avancée. Quanta l’ambassadeur d’Espagne, lorsqu’on lui demanda son avis, il dit qu’il fallait aller pas h pas dans cette affaire ; qu’étant de très grande conséquence , il fallait s‘y conduire avec ordre , et que pour l’observer , il était d’avis qu’on s’arrêtât aux formalités , puisqu’il en était question, avant que d’entrer en matière.
M. d’Aubeville prit la parole et dit : «Qu’il y avait » effectivement deux mois que les pouvoirs avaient été » communiqués, et qu’y ayant trouvé des difficultés essen- » tielles, on avait été d’avis d’en parler à la première con- » grégation, afin de ne point perdre de temps, et de ré- » pondre en quelque façon au zèle de Sa Majesté pour le » bien de la chrétienté et pour la satisfaction de Sa Sain- » teté ; mais que comme il ne s’était pas trouvé aux con- » grégations qui s’étaient tenues depuis qu’on avait trouvé » des difficultés dans les pouvoirs, il ne savait pas pour- » quoi on les avait gardées si secrètes, vu qu’on avait ré- » solu d’en parler dès la première congrégation qui se tien- » drait. »
I.a congrégation sc sépara sans rien conclure, après avoir prié le cardinal Antoine et M. d’Aubeviile de faire connaître au pape les difficultés qui arrêtaient la marche de la négociation.
Trois jours après, M. d’Aubeville ayant été appelé seul à l’audience du pape, Sa Sainteté entra en matière sur l’affaire de la ligue et interrogea cet envoyé sur les dispositions du roi à cet égard. M. d’Aubeville l’assura que Sa Majesté ne désirait rien tant que le bien de la chrétienté et la satisfaction de Sa Sainteté.
« Le pape ( écrivit M. d’Aubcvillc à M. de Lionne) me » répondit qu’il le croyait, et que puisque cela était, il ne » fallait pas que les ministres du roi fissent des difficultés. » Je dis à Sa Sainteté que les difficultés ne procédaient » point des serviteurs du roi , mais que les ministres de » l’empereur et du roi d’Espagne les avaient mises dans les » pouvoirs, et que les serviteurs de Sa Majesté les avaient » seulement observées; et que s’il y avait quelque faute eu >* cette rencontre, elle doit être imputé^ aux ministres de » l’empereur et du roi d’Espagne; qu’ils auraient du en » user comme le roi, qui avait envoyé un pouvoir fait de » telle manière que l’on n’y pouvait trouver à redire et qui » représentait bien la pureté des intentions de Sa Majesté.
» Le pape après cela me demanda les difficultés que l’on » trouvait dans les pouvoirs ; je commençai à parler de » celui de l’empereur, et dis à Sa Sainteté que l’empereur » prenait des qualités qui ne lui étaient point ducs, comme » celles de duc de Bourgogne , de comte de Férette et de » landgrave d’Alsace, le duché de Bourgogne, le comté de » Férette et l’Alsace appartenant au roi. Je me plaignis » aussi de cet endroit où l’empereur dit : Capul christiani » populi , qualité que le roi 11e souffrirait jamais qu’un » autre pût prendre que le pape, et que Sa Majesté s’en » formaliserait autant pour la gloire de Sa Sainteté que » pour la sienne propre.
» Quant au pouvoir d’Espagne, que l’on trouvait à duc
» que le roi d’Espagne prenait la qualité de roi de Navarre » et de duc de Bourgogne, et qu’en un autre endroit, l’em- » pereur ayant été nommé, le roi ne s’y voyait compris » que sous le nom de olros reges, et que Sa Majesté méri- » tait assurément plus d’honneur que celui qu’on lui avait » fait de le mettre, si l’on pouvait ainsi dire, avec une po- » pulace de rois, et dont je me trouvais bien scandalisé. Sa » Sainteté me dit qu’il fallait y remédier, et que cela ne « devait pas empêcher un dessein si pieux que celui de la » ligue, auquel elle me conviait encore une fois de con- » tribuer, et qu’elle espérait beaucoup de la piété du » roi, etc. »
Les griefs des plénipotentiaires français contre les pouvoirs envoyés par la république de Venise, portaient sur ce qu’il n’était pas fait mention expresse du roi ; Sa Majesté ne s’y trouvant désignée que sous le terme collectif delle due corone, dont on pouvait induire une égalité qui n’était pas entre Sa Majesté et le roi catholique.
Le pape, conjecturant que la réformation des pouvoirs entraînerait beaucoup de perte de temps, ofFrit au cardinal Antoine une déclaration écrite, par laquelle Sa Sainteté promit que l’empereur se relâcherait des litres de landgrave d’Alsace et de comte de Férette. Le cardinal Antoine promit qu’il examinerait cette proposition avec M. d’Aubeville ,^et en attendant il déclara que ni M. d’Aubeville ni lui ne pourraient se trouver aux assemblées de la congrégation, tant que les pouvoirs de l’empereur n’auraient pas été réformés, ou que le marquis Mathéi n’aurait pas donné lui-même la promesse écrite de s’en procurer d’autres.
L’avis émis par l’ambassadeur d’Espagne dam la congrégation à laquelle avait assisté M. d’Aubeville , sur la convenance de ne rien précipiter, et d’observer les formalités, n’avait point échappé à l’attention du roi et de son ministre. Us en tirèrent deux conséquences; l’une , que l’ambassadeur, qui était mécontent du pape au dernier point, avait voulu le témoigner aux dépens même du bien du service et
des interets de l’empereur; l’autre, que le roi ne se souciait pas beaucoup de la conclusion de la ligue, ou pour le moins qu’il serait bien aise d’éviter d’j entrer, par la raison qu il prévoyait qu’elle l’obligerait à donner des secours d’hommes et d’argent qu’il aimait mieux employer à la réduction du Portugal.
Au reste, les plus intéresses à la négociation n’y mettaient pas un grand empressement; depuis les observations sur les pouvoirs, communiquées par les plénipotentiaires français, il se passa beaucoup de temps sans que ni l’envoyé de l’empereur, ni l’ambassadeur de Venise, fissent aucune ouverture pour lever les difficultés qui s’y rencontraient.
M. de Lionne ayant enfin reçu la dépêche où M. d Aubeville rendait compte de l’offre faite par le pape pour garantir l’envoi de nouveaux pouvoirs de la part de 1 empereur, insista d’abord pour avoir, de préférence, une promesse positive du marquis Mathéi. Cependant le roi se détermina à admettre la garantie du souverain pontife, et fit demander que la réformation des pouvoirs se fît le plus tôt possible. Quinze jours avant, sur la nouvelle que la cavalerie impériale aurait éprouvé un échec, Louis XIV avait ordonné qu’on payât au nonce les deux cent mille écus légués par le cardinal Mazarin, pour être employés suivant la disposition qu’en ferait le pape à la guerre présente. Le nonce, qui ne s’y attendait pas, en témoigna une grande joie.
Ces actes de condescendance de Louis XIV pour le pape, simplifiaient les difficultés de la question, du moins en ce qui concernait ce monarque, et semblaient devoir lever tout obstacle à la marche de la négociation. Cependant, lorsque M. d’Aubeville annonça au souverain pontife que le roi consentait, pour complaire à Sa Sainteté, à ce qu on ne cessât pas de tenir des conférences et d ébaucher la matière, le pape ne fit Aucune réponse.
On reçut eufiu avis, en France, que l’empereur sc-
fait résolu à réformer son plein pouvoir dans les termes désirés. Comme il avait long-temps hésité, on supposa que ce qui avait enfin décidé ce prince, était l’espoir de toucher les deux cent mille écus laissés par le cardinal Mazarin, et dont Louis XIV venait d’abandonner la disposition au pape. Le roi, informé d’un autre côté des ouvertures faites par ordre de Léopold au grand visir pour un rapprochement, fit recommander au duc do Créqui de s’opposer vigoureusement à ce que la somme en question fût donnée à l’empereur, dont il blâmait la conduite en cette occasion, conduite qui, comme l’événement le prouva, devait amener la cession du royaume de Candie en faveur des Turcs.
Le duc de Créqui était arrivé à Rome dans les premiers jours de juin , muni de pleins pouvoirs pour la ligue, et d’instructions qui ne différaient de celles de M. d’Aubeville, que par l’exposé des circonstances de la négociation, et des incideus qui l’avaient retardée, et particulièrement des difficultés qu’avaient fait naître la rédaction des pouvoirs de l’empereur et de ceux de la république de Venise. Elles contenaient la recommandation formelle d’interrompre le cours de toutes les conférences sur cette matière, si à son arrivée le duc ne trouvait pas les pouvoirs de ces deux puissances réformés , et corrigés selon les désirs du roi.
Cet ambassadeur n’ayant pas fait de visite aux parens séculiers du pape, contre les usages même de ses prédécesseurs, ne tarda pas à éprouver, de la part d’Alexandre VII et de celle du cardinal Chigi, une froideur marquée, qui se manifesta en diverses occasions. Quelque minutieuses que soient les poinlilleries auxquelles celte circonstance donna lieu , on ne peut s’empêcher de les regarder comme le prélude de la rupture des négociations.
Les pleins pouvoirs réformes de l’empereur, quoiquo annoncés, n’arrivaient point. D’un autre côté, le papt>
déclara qu’il ne voulait point se mêler de la réforme de ceux de Venise, quoiqu’il eût promis de les faire corriger. Outre cela, l’empereur continuait toujours de traiter avec le sultan; Louis XIV, qui le sut, chargea M. de Créqui de s’opposer à ce que le legs de Mazarin passât entre les mains de l’empereur. Sa Majesté préférant qu’il eu fût disposé en faveur des Vénitiens.
Le duc de Créqui fit connaître au pape, dans la seconde audience qu’il en obtint , les intentions du roi. Sa Sainteté répondit que si l’empereur n’entrait pas en guerre ouverte avec les Turcs, il ne toucherait jamais rien de la somme léguée par le cardinal Mazarin; mais qu’elle ne la donnerait pas aux Vénitiens , ayant résolu de l’employer ellemême à lever des troupes pour les secourir, parce qu’elle jugeait que de cette manière ils en tireraient plus d’utilité. Mais Sa Sainteté se tut sur le changement de sa résolution à l'égard de la réformation des pleins pouvoirs de Venise. Le duc de Créqui exprimant, dans une réponse au roi , son opinion sur ce refus du pape d’intervenir dans la réformation des pleins pouvoirs, en tira la conclusion, que le roi ne devait pas attendre grandi chose de ce dessein de la ligue, et que ce ri était qu'un beau projet qui s'en irait en fumée.
Toutefois, ces pleins pouvoirs avaient été réformés; mais les ambassadeurs de l’empereur et de la république ne les remirent point, ou le pape crut devoir les garder sans les communiquer , à cause de ses dispositions peu favorables pour M. de Créqui, avec lequel probablement il 11e voulait pas que la négociation fût continuée.
Sa Sainteté avait même fait insinuer au roi qu’elle se prêterait à lui accorder tout ce qu’il lui demanderait, si ce prince voulait rappeler M. de Créqui.
« Vous me connaissez assez, écrivit Louis XIV à son » ambassadeur , pour juger si c’est là un bon moyeu de » venir à bout d’une pareille chose, quand même mes * plus grands intérêts seraient dans la cour de Rome,
65o TIÈCES JUSTIFICATIVES.
» comme je n’y en ai aucun qui ne soit de fort médiocre » considération , ou dans lequel je ne puisse me passer de » la faveur du pape, sans en recevoir aucun préjudice; » aussi puis-je dire que dans la permission que je vous » donnai de vous relâcher et de contenter le pape si vous » le jugiez à propos, sur la visite de ses pareus, je n’ai » eu autre motif ui objet que celui que je me propose » sur toutes sortes d’affaires, de faire la justice, et de » mettre la raison de mon côté. »
Telles étaient les dispositions respectives, lorsqu’arriva l’attentat commis le 'io août par la garde corse, dans le voisinage du palais de France, sur plusieurs Français, et même sur l’ambassadeur et son épouse. On sait quelles en furent les suites. Le duc de Créqui quitta Rome, et cet événement mit une fin absolue au projet de la ligue.