‹ Histoire des croisades (volume 3)Chapitre 1 sur 30 · PLACE DES VICTOIRES, N · texte numérisé non relu

PLACE DES VICTOIRES, N

ET AU DÉPÔT DE l’aUTEUR, RUE GIT-LE-COEUR , N°. 10.

WVVVVVVVVWVVWVVVtWVWWVVWWt/VWWtfVWVWVVt/VWVWW

-Lorsqu’on porte ses regards sur les époques que nous venons de décrire , on ne peut S’empêcher de plaindre ceux qui ont vécu dans ces temps de guerre et de désordre ; mais lorsqu’on jette les yeux autour de soi et qu’on reporte sa pensée aux temps que nous avons vus , peu s’en faut qu’on ne regrette les siècles qu’on appelle barbares. Depuis trente années, une révolution enfantée par des opinions inconnues aux âges passés , a parcouru les cités , agité les peuples , ébranlé les trônes. Cette révolution a pour auxiliaires la guerre et la victoire; elle se fortifie de tous les obstacles qu’on lui oppose , elle renaît sans cesse d’clle-même , et lorsqu’on croit apercevoir un terme à ses progrès , elle reparaît plus terrible et plus menaçante. Au moment où je reprenais le récit des croisades , un nouveau cri d’alarmes s’est fait entendre d’un bout de l’Europe à l’autre ; les nations se sont armées comme au temps des guerres saintes , et deux fois (i)

(i) Ce troisième volume a été écrit en 1 B 1 4 et i8i5.

TOM. III

j'ai vu l’étendard victorieux de l’étranger dans la * . capitale de la France. C’est en présence de ces grands événemens, au bruit d’une révolution nouvelle, que ma plume a retracé les révolutions et les guerres qui troublèrent l’Orient et l’Occident au moyen âge ; puissé-je, en déplorant les malheurs de ma patrie, profiter de l’effrayaht spec-' tacle que j’ai eu sous les yeux pour peindre avec plus de vérité les troubles et les passions d’un 0 autre siècle, et rappeler dans le cœur des eontem- . „. porains l’ajnour de la concorde et de la paix. ng3 Après la mort de Saladin , on vit arriver ce qu’on voyait presque toujours dans les dynasties d’Orient, un règne rempli d’agitation et de trouble succédant au règne de la force et de la puissance absolue. Dans ces dynasties , qui n’ont d’autre appui que la victoire et la volonté toute puissante y d’un seul homme , tant que le souverain commande , entouré de ses soldats , on obéit en tremblant; mais dès qu’il a fermé les yeux , on se précipite vers la licence avec la même ardeur qu’on s’était précipité vers la servitude ; et les passions, long-temps contenues par la présence du desppte, ne font qu’éclater avec plus de violence lorsqu’il ne reste plus de lui qu’un vain souvenir.

• Saladin, avant de mourir, ne régla point l’ordre de sa succession, et par cette imprévoyance il prépara la ruine de son empire. Un de ses fils (i),

(i) Saladin laissa dix-sept fils et une fille. ( Bibliolh . des Croisades., $. Oçj. )

• fc *•'

Aziz, (1 ) , qui commandait en Égypte , se fit procla- i iq3 me» souverain du Caire ; un autre (a) s’empara de la principauté ,d’Alep ; un troisième de la souveraineté de Damas ; Malek -Adel (3) , frère de Saladin, se fit reconnaître comme souverain d’une partie de la Mésopotamie et de quelques villes voisines de l’Euplirate. Les principaux émirs, 'k tous les princes de la famille des Ayoubites se rendirent maîtres (4) des villes et des provinces dont ils avaient le commandement.

(1) Almalek Alaziz Emad-eddiu Otsman. Nous avons donné les noms des princes musulmans comme les écrivent la plupart de nos historiens ; nous aurons soin de les offrir en note comme ils sont prononcés par les auteurs arabes.

(2) Almalek Aldaher Gaiat-eddin Gazi.

(3) Almalek Aladel Seïf-eddin Abou-becr Mohammed.

(4) Aboulféda et quelques autres historiens arabes indiquent assez succinctement le partage que se firent les princes Ayoubites , des vastes provinces qui formaient l’empire de Saladin. Cet empire se composait de la Syrie, de l’Égypte, de la Mésopotamie presque entière, et même d’une grande partie de l’Arabie.

Aziz , ainsi que nous l’avons dit , s’établit en Egypte ; Afdal et Dalier se partagèrent la Syrie; l’un régna à Damas et l’autre à Alep. Adel retint pour sa part Carac, ainsi que quelques villes situées au-delà de l’Euplirate, et qui composaient les provinces orientales : c’est la Mésopotamie proprement dite. A ces trois grandes divisions se rattachaient plusieurs princes feudataires , qui possédaient en fiefs diverses villes de l’empire. Hamah , Salamiah , Marra et Mambeg, appartenaient à Malek-Mansour : c’est de cette branche qu’est issu le célèbre Aboulféda. La famille de Chirkouh * * .* » , »

1(j3 Afdal (i) , fils aîné de Saladin, avait été proclamé sultan de Damas j maître de la Syrie et de la capitale d’un vaste empire , souverain de Jérusalem et de la Palestine (2) , il semblait avoir conservé quelque chose de la puissance paternelle ; mais tout était tombé dans le désordre et la confusion. Les émirs , vieux compagnons des victoires de Saladin , supportaient avec peine l’autorité d’un jeune sultan. Plusieurs avaient refusé de lui prêter le ser-

était établie à Emesse; Dater , fils de Saladin , jouissait de Bosra; Amged, arrière-petit-fils d’Ayoub, était prince de Baalbek j Schéizar , Abou Cobaïs , Saliyoun , Tcll-Bacher , Kaukab, Agloun, Barin, Kafar-Tab et Apaméc, étaient possédés par divers émirs qui avaient servi dans les armées de Saladin.

Quant au Yémen , province d’Arabie, où s’établit Sa'if- Elislam, frère de Saladin, la famille des Ayoubites y régna jusqu’en 123g. (Voy. Biblioth. des Croisades, extrait des historiens arabes, §. 69.)

(1) Almalek Alafdal Nour-eddin Ali.

(2) A la mort de Saladin , Jérusalem vint en la possession d’Afdal sou fils, qui la donna en fief à l’émir Azz-eddin Gcrdik. Aziz s’étant emparé de Damas, la ville sainte fut le partage d’un autre émir Ilm-eddin Caïsser : à celui-ci succéda Aboulhédja , favori de Malek- Adel ; car dans le partage que ce prince et son neveu Aziz se firent peu de temps après de l’Egypte et de la Syrie, la Palestine resta au pouvoir d’Adel. Aboulhédja fut à son tour remplacé par le fameux émir Acsankar el Kébir, et celui ci par Meimoun, en 1197. Lorsque l’empire se trouva réuni sous la domination de Malek- Adel, son fils Moadam eut Damas en partage, dont la Palestine et Jérusalem dépendirent.

ment d’obéissance (i) rédigé par les cadis de Du- i •93 mas ; d’autres consentirent à le prêter , mais à condition qu’on leur conserverait leurs fiefs , ou qu’on leur en donnerait de nouveaux (2). Loin de travail- 1er à réduire cette milice turbulente, Afdal oubliait les devoirs du trône dans les excès de la débauche ; et tout entier livré à ses plaisirs , il abandonnait le soin de son empire à un visir (3) qui le

(1) Le texte du serment, tel qu’il nous a été conservé par Boha-eddin, peut se lire dans la Biblioth. des Croisades , §. 69 , extrait des Arabes, ad ann. 689 de l’hégire.

(2) Voyez , sur la nature des fiefs musulmans , les obser- . vations de M. Reinaud dans la Biblioth. des Croisades , titrait des historiens arabes, §. 69.

(3) Ce visir se nommait Nasr-allah, et portait le surnom de Dhia-eddin , la splendeur de la religion; il était frère du célèbre historien Ibn-Alatir, que nous avons si souvent cité, et cultivait lui-même les lettres avec succès. L’étude de la plupart des sciences avait occupé sa jeunesse, et sa mémoire était ornée des plus beaux morceaux de poésie ancienne et moderne de sa nation. Saladin l’avait donné pour visir à son fils, et Nasr-allah montra par sa conduite qu’il était digne de ce choix. S’il fit des fautes comme ministre, du moins lionorà-t-il son caractère en restant fidèle à son maître , partageant ses malheurs et le suivant dans son exil. Après avoir resté quelque temps à Samosate , où Afdal se trouvait relégué, il vint à Alep, enlja au service de Dalier, qui y régnait; et, mécontent de sa conduite, il quitta la cour et se retira à Moussoul , où il fixa sa demeure.

Il mourut à Bagdad en I23q, lorsqu’il remplissait une mission diplomatique dont l’avait chargé le prince de Moussoul. Nasr-allah a laissé plusieurs ouvrages* de littérature , dont la biographie dlbn-Khilcan offre la nomenclature.

îs

fi HISTOIRE DES CROISADES.

q3 rendait odieux aux Musulmans (i). L’armée demandait le renvoi du visir, qu’elle accusait d’avoir usurpé l’autorité du prinçe j le visir proposa à son maître le renvoi des émirs séditieux. Le faible sultan , qui ne voyait que par les yeux de son ministre, importuné de la présence et des plaintes d’une armée mécontente, renvoya de son service un. grand nombre de soldats et d’émirs , qui allèrent cliez tous les princes voisins so plaindre de son ingratitude, et l’accusèrent d’oublier, au sein de l’oisiveté et de la mollesse , les saintes lois du Prophète et la gloire de Saladin.

Le plus grand nombre d’entr’eux qui s’étaient retirés en Egypte , exhortèrent Aziz à prendre les armes contre son frère. Le souverain du Caire c écouta leurs discours, et , sous le prétexte de venger la gloire de son père, conçut le projet de s’emparer de Damas. Il rassembla toutes ses forces , et se rendit en Syrie à la tête d’une armée. A l’approche du péril, Afdal invoqua le secours des princes qui régnaient sur les pays de Hamah et d’Alep. Bientôt il éclata une guerre formidable , dans laquelle fut entraînée toute la famille des Ayoubites (2). Aziz avait mis le siège devant Damas.

(1) Le jetine prince, suivant Aboullüda, mettait encore quelque retenue et quelque pudeur dans ses plaisirs : aussi Malek-Adel , qui était bien aise de le voir s’avilir pour s’élever sur scs ruines, lui cita ce vers :

Qu’est-c# que le plaisir s’il en faut faire mystère ?

(3) V oyez sur ces guerres et sur le repos quelles procu-

L’espoir d’une conquête facile animait ses émirs , ugj et leur faisait croire qu’ils combattaient pour la justice ; mais comme ils eurent d’abord peu de succès, et que la victoire s’éloignait chaque jour de leurs 'drapeaux , cette guerre commença à leur paraître injuste. Ils firent entendre des murmures ; ils se.révoltèrent enfin contre Aziz , et se réunirent aux troupes de Syrie. Le souverain du Caire, ainsi abandonné , fut obligé de lever honteusement le siège et de retourner en Égypte. Le sultan de Damas et son oncle Malek- Adel le poursuivirent à travers le désert , avec le dessein de l’attaquer jusque dans sa capitale. Afdal , à la tête d’une armée victorieuse , avait déjà porté la terreur sur les rivages du Nil. Aziz allait être détrôné, et l’Egypte conquise par les Syriens, si le frère de Saladin conduit par une politique dont on put connaître plus tard le motif, n'eût opposé aux armes du vain- . queur l’autorité de ses conseils et rétabli la paix dans la famille des Ayoubites.

Les princes et les émirs respectaient l'expérience de Malek-Adel , et le prenaient pour arbitre de leurs différends (i). Les guerriers de la Syrie et de l’Égypte , accoutumés à le voir dans les camps, le regardaient comme leur chef et le suivaient avec joie au combat; les peuples, qu’il avait si souvent

retient aux colonies chrétiennes , Bibliolh. des Croisades , extrait des historiens arabes , ad ann. 5g3 de l’hégire, §. 7®.

(«) Ex trait, des historiens arabes, Biblioth. des Croisades k ad ann. 58g de l’hégire. .

195 étonnés par ses exploits, invoquaient son nom dans les reverset dans les périls. Les Musulmans voyaient avec surprise qu’il eût été comme exilé dans la Mésopotamie , et qu’un empire, fondé par sa valeur, fut abandonné à de jeunes princes qui n’avaient ♦ aucun nom parmi les guerriers : lui-même s’indignait en secret de n’avoir pas reçu la récompense de ses travaux , et savait tout ce que les vieux soldats qu’il avait menés à la victoire pouvaient faire un jour pour son ambition. Il importait à ses desseins que l’empire ne fût point réuni dans les mêmes mains, et que les provinces restassent encore quelque temps partagées entre deux puissances rivales. La paix qu’il avait fait conclure ne pouvait être de longue dure'e, et la discorde, toujours prête à éclater parmi ses neveux , devait bientôt lai offrir une occasion de recueillir à lui seul le vaste héritage de Saladin. "■ .

Afdal , averti par les dangers qu’il avait coürus , résolut de changer de conduite. Jusqu’alors il avait scandalisé les fidèles Musulmans en se livrant aux excès du vin. A son retour d’Egypte, il se montra plus docile aux leçons des hommes pieux et dévots; mais il ne fit que tomber d’un excès dans un autre : on le voyait sans cesse en prières , sans cesse occupé des pratiques les plus minutieuses de la religion musulmane (1); dans son extrême dévotion, comme

(1) II copia tout l’Alcoran de sa propre main. (Voyez » l’extrait des historiens arabes , Biblioth. des Civisades, ad ann. 58g de l’hégire.)

dans sa vie dissipée, il resta toujours étranger aux 1 19Ü soins de l’empire, et s’abandonna sans-réserve aux conseils de ce même visirqui l’avait déjà exposé à perdre ses états. « Alors, dit Àboulféda, des plaintes » s’élevèrent de toutes parts contre lui, et ceux qui » jusque-là avaient fait entendre ses louanges, gar- v » dèrent le silence. »

Aziz crut que l’occasion était favorable pour reprendre les armes contre son frère. Malek-Adel, persuadé que la guerre pouvait servir son ambition^ ne parla plus de paix , et se mit à la tête de l’armée d’Egypte. Ayant intimidé par ses menaces, ou gagné par ses largesses les 'principaux émirs d’Afdal, il prit d’abord possession de Damas au nom d’Aziz, et gouverna bientôt en souverain les plus riches provinces de la Syrie.

Chaque jour de nouvelles discordes s’élevaient parmi les princes et les émirs: tous ceux qui avaient combattu avec Saladin j' crurent que le moment étaj£ arrivé de faire valoir leurs*prétentions (1) ; les princes qui restaient encore de la famille de Noureddin , songèrent à reprendre les provinces dont les fils d’Ayoub avaient dépouillé les malheureux Atabeks. Tout l’Orient était troublé; de sanglantes divisions désolaient la Perse, que se disputaient les faibles rejetons des Seljoucides. L’empire du Ka-

(1) On peut lire dans la Diblioth. des Croisades, extrait des auteurs arabes , les guerres qui désolèrent à plusieurs reprises la Syrie : tous, ces détails, reproduits dans cette histoire, n’auraient pas manqué de fatiguer nos lecteurs.

<;6 risine, qui s’étendait chaque jour par des conquêtes^ menaçait à-la-fois la capitale .du Korassan et la ville de Bagdad , où tremblait le pontife de la religion musulmane. Depuis long-temps les califes ne pouvaient prendre une paî t active aux événemens qui changeaient la face de la Syrie, et n’avaient plus d’autorité que pour consacrer les victoires du parti triomphant. Afdal , chassé de Damas, invoqua en vain la protection du calife de Bagdad , qui l’exhorta à prendre patience f en lui disant que ses "ennemis rendraient ççmpte à Dieu de ce qu'ils avaient fait.

Au milieu des rivalités qui divisaient les princes musulmans, Malek-Adel ne trouvait point d’obs- * ta clés à ses projets; les troubles, les discordes que son usurpation avait fait naître , les guerres entreprises coJtre lui, tout contribuait à.comolider , à étendre sa puissance usurpée. Il devait bientôt réunir sous ses lois la plupart des provinces conquises par Saladin. Ainsi se vérifia , pour la seconde is, dans l’espace de peu d’années , cette observation d’un historié» arabe qui s’exprimait ainsi en parlant de la succession de Chirkou : La plupart de ceux qui ont fondé des empires ne les ont pas laissés h leur postérité (i). Cette instabilité de Impuissance n’est point une chose étrange dans des pays

(i) C’est Ibn-Alatir, dans son Histoire universelle. ( Yoy. la Bibliothèque des Croisades , extrait des auteurs arabes,

S- aH.) '

Digltized by Ccft5§Ie

où le succès rend tout légitime , où les caprices de 1 1 la fortune sont souvent des lois, où les plus redoutables ennemis d’un empire fondé par les armes, sont ceux-là même qui lui ont prêté i’appui de leur bravoure. L’historien que nous venons de citer , déplore cés révolutions du despotisme militaire, sans en approfondir les causes naturelles, et ne peut expliquer tant de cbangemens qu’en remontant à la justice de Dieu , toujours prête à punir , au moins dans leurs enfans, ceux qui ont ehiployé la violence et répandu le sang des hommes pour arriver à l’empire.

Telles furent les révolutions qui, pendant plusieurs années , troublèrent les états musulmans de la Syrie et de l’Égypte. La quatrième croisade que nous allons fair£ connaître , et dans laquelle les chrétiens auraient pu mettre à profit les troubles de l’Orient /ne servit qu’à réunir les débris dispersés de l’empire de Saladin. Malek-Adel dut les progrès de sa puissance non seulement aux divisions des infidèles , mais à l’esprit de discorde qui régnait parmi les chrétiens. • ' . fl

Après le départ du roi d’Angleterre , comme on l’avait toujours vu après chaque croisade, les colonies chrétiennes , environnées de périls , marchaient plus rapidement à leur décadence. Henri de Champagne (i), chargé du gouvernement de

' * . • » • If !

(i) Richard, dit Bernard le Trésorier, s’embarqua, laissant à Henri de Champagne le gouvernement de tous les

1 196 la Palestine, dédaignait de prendre le titre de roi; impatient de retourner en Europe , il regardait son royaume comme un lieu d’exil. Les trois ordres militaires, retenus en Asie par leurs sermens, formaient la principale force d’un état qui naguère avait tous les guerriers.de l’Europe pour défenseurs. Guy de Lusignan ^retiré dans f ile de Chypre , ne s’occupait plus de Jérusalem , et mettait * tous ses soins à se maintenir dans son nouveau royaume , troublé par la ‘révolte continuelle des Grecs et menacé par les empereurs de Constantinople. -

Bohémond III (1) , petit-fils de Raymond de Poitiers , et descehdant , par les femmes , du célèbre Bohémond , l’un des héros de la première croisade , gouvernait la principauté d’Antioche et * le comté de Tripoli. Au milieu de% malheurs qui affligeaient les colonies chrétiennes , ce prince ne

pays que les chrétiens occupaient. ( Dibliolh . des Croisades , tptn. i, extrait de Bernard le Trésorier.) Dans la suite, ajoule-t-il, les pèlerins admirant sa constance, l’élurent pour roi; la vérité est que Henri de Champagne avait reçu de Richard le titre de roi de Jérusalem; les auteurs musulmans ne l’appellent que le roi d’Acre, Jérusalem n’étant plus au pouvoir des fidèles. (Ad ann. 58g de l’hégire, §. 6g )

Il est bon de remarquer que Bernard le Trésorier donne deux femmes à Henri , l’une en Europe, et l’autre dans la Palestine. ( Aliam uxorein habebat.) Ibid.

(1) Continuateur de Guillaume de Tyr, et Bernard le Trésorier.

s’occupait que 'd’agrandir ses états , et tous les , moyens lui semblaient bons pour parvenir à ses desseins. Boliémcmd prétendait avoir des droits sur la principauté d’Arménie-: pour s’en emparer , i^ employa tour-à-tour la force et la ruse : après plusieurs tentatives inutiles , il attira dans sa capitale Rupin de la Montagne , un des princes d’Arménie , et le retint en captivité. Il lui offrit ensuite la liberté, à condition que celui-ci lui rendrait hommage. Sur le refus de Rupin, Bohémond entra dans l’Arménie : Livon, vainqueur du prince d’Antioclie, le força de briser les fers de son prisonnier. Plusieurs années après, de nouveaux débats s’élevèrent entre Bohémond et Livon , devenu prince d’Arménie. Sous prétexte de parler de la paix, BohéinÉrnd invita Livon à une entrevue. Les deux princes s’engagèrent par serment à venir sans escorte et sans suite au lieu de la conférence j mais chacun d’eux avait la secrète pensée de ne point tenir son serment et de n’écouter que sa haine. Le prince arménien fut le plus heureux ou le plus perfide ; il surprit Bohémond, le chargea de fers et l’enferma dans une de ses forteresses. Dès-lors la guerre recommença avec plus de fureur. Les peuples d’Arménie et ceux d’Antioche coururent aux armes -, les campagnes et les villes des deux principautés furent tour-à-tour envahies et ravagées. Cependant on parla de rétablir la paix : après quelques débats sur les conditions , le prince d’Antioche fut renvoyé dans ses états. Par un accord fait entre les deux princes, Alix, fille de Rupin, épousa le fils aîné

qC Je Bohémond. Cette union semblait être le gage d’une paix durable , mais le germe de tant de divisions subsistait encore ; les deux partis conser- • Avaient le ressentiment des outrages qu’ils avaient . reçus ; chaque traité de paix devenait un nouveau îï sujet de discorde ; la guerre était toujours prête à se rallumer.

D’un autre côté, l’ambition et la jalousie avaient divisé les ordres du Temple et de Saint-Jean. A l’époque de la troisième croisade, les Hospitaliers et les Templiers étaient aussi puissans que des princes souverains ; ils possédaient en Asie et en Europe, des villages, des villes et même des provinces (i); les deux ordres, rivalisant de puissance et de gloire, s’occupaient moins de défendre les saints lieux que d’accroître leur renommée et leurs richesses -, elfecune de leurs immenses possessions , chacune de

(r) Voyez l’Éclaircissement sur les ordres de chevalerie, dans les pièces justificatives du deuxième volume. Nous y avons exposé la constitution des ordres de chevalerie, et fait connaître les motifs de leur rivalité; nous avons rapporté « un passage de Mathieu Paris, qui montre quelles étaient les richesses en Occident de ces preux défenseurs du tombeau de J.-C. Cependant le grand-maître Geoffroy , écrivant au prieur d’Angleterre , s’exprimait en ces termes :

« Il faut tout acheter à un prix excessif, tant pour faire » subsister nos chevaliers que pour les troupes qui sont » à’ la solde de l’ordre; ce qufrnous a obligés de contracter , •

» des dettes considérables que nous ne pouvons acquitter « que par les secours que nous attendons de nos frères » d’Occidcnt. »

. .. LIVRE IX. ' , i5

leurs prérogatives , la renommée des chevaliers , le crédit des ch^Mout, jusqu’aux trophées de la valeur, était pouQPrx un sujet de rivalité (i), A la fin cet esprit de discorde et de jalousie éclata par une guerre ouverte. Un gentilhomme français, établi en Palestine , possédait , en qualité de vassal des Hospitaliers, un château voisin de Margat (2) , sur les côtes de Syrie. Les Templiers prétendirent que ce château leur appartenait, et s’en emparèrent de vive force. Robert Séguin , c’est le nom du gentilhomme, en porta ses plaintes aux Hospitaliers; ceux-ci prennent aussitôt les armes et allassent les Templiers du château qu’ils viennent d’envahir. Dès-lors les chevaliers des deux ordres ne se rencontraient plus saitis se provoquer au combat : la plupart des Francs et des chrétiens établis en Syrie, prirent parti, les uns pour l’ordre de Saint- Jean, les autres pour cqlui du Temple. Le roi de Jérusalem et les plus sagçs des barons firent des efforts impuissans pour ramener la paix ; plusieurs princes chrétiens tentèrent en vain de rapprocher

(1) Mathieu Pâlis dit que ce qui surtout entretenait les rivalités des deux ordres, c’était la différence considérable qui existait entre leurs richesses : les Hospitaliers possédaient 1 9,000 manoirs, tandis que les Templiers n’«n avaient que 9 mille.

(a) Sur cette querelle relative à Robert de Margat, voyez la lettre d’innocent III qui la termine (Epis toi. Innoc. III , lib. 1, pag. 3a4), et l’abbé de Vertol dans son Histoire de Malle, tom. 1 , pag. a85. ' ' ,

># •- * i 196 les deux ordres rivaux; le pape lui-même eut quelque peine à faire adopter sa sa màû méditation , et ce 11c fut qu’après de longs ^ppls que le Saint- Siège, tantôt armé des foudres évangéliques, tantôt employant le langage paternel du chef de l’Eglise , termina , par sa sagesse et son suprême ascendant , une contestation que les chevaliers auraient mieux aimé décider avec la lance et

epee. , ‘ „ ^ . . . . • -

Au milieu de ces fatales divisions , personne ne , songeait à se défendre contre les Sarrasins. Une des suites les plus funestes de l’esprit de faction , c’est qu’il conduit à une fâcheuse indifférence pour la cause publique. Plus les partis s’attaquaient avec acharnement , moins ils voyaient les dangers qui menaçaient les colonies chrétiennes ; ni les chevaliers du Temple et de Saint-Jean, ni les chrétiens d’Antioche , ni ceux de Ptolémaïs , ne pensaient à demander des secours contre les infidèles , et l’his-

toire ne dit pas qu’aucun envoyé de l’Orient ait fait alors retentir en Europe les gémissernens de Sion (1). . • * - '

(1) .Ibn-Alatir dit cependant que l’émir qui commandait à Bérilhe ayant fait des courses sur les navires chrétiens , et ceux-ci n’ayant pu obtenir aucune satisfaction , écrivirent en Occident : « Si ♦ousr ne vous hâtez de nous porter secours, nous sommes perdus et dépouillés des villes qui nous restent encore. » Le compilateur des Deux Jardins rapporte que les Francs s’adressèrent surtout à l’empereur

La situation des chrétiens en Palestine était i d’ailleurs si incertaine et si périlleuse, que les plus sages n’osaient ni prévoir les événemens, ni prendre • une détermination. S’ils invoquaient les secours . des guerriers de l’Occident, ils rompaient la trêve faite avec Saladin , et s’exposaient à toutes les fu-v . reurs des infidèles; s’ils respectaient les traités, la trêve pouvait être rompue par les Musulmans , toujours prêts à profiter des calamités qui aftli- , geaienl les chrétiens. Dans cet état de choses, rien ne semblait annoncer une nouvelle croisade. D’abord elle n’était point provoquée par les chrétiens de la Syrie. D’un autre côté , quel motif religieux pouvait porter la chrétienté à secourir un peuple lointain livré à la corruption et à la discorde ? Quel intérêt l’Occident trouvait-il à prodiguer ses trésors et ses armées pour défendre des provinces couvertes dp ruines et dépouillées do tout ce qui pouvait les rendre florissantes ! Il faut dire néanmoins que le grand nom de Jérusalem frappait encore vivement l’esprit des peuples ; les souvenirs des pîemières croisades animaient encore l’enthousiasme des chrétiens ; la vénération pour les saints lieux ,. qui semblait s’affaiblir dans le royaume metne de Jésus -Christ , se conservait audelà des mers et dans les principales contrées de l’Occident.

«l’Allemagne. (Voyez les extraits des historiens arabes, Biblioth. des Croisades , ad ann. 5g5 de l’he'girc, §. 70.)

TOM. III. 2

i , 9g Cckstiu III avait encouragé, par ses exhortations,

■* les guerriers de la troisième croisade ; a lage de k quatre-vingt-dix ans , il poursuivait avec zèle tous les projets de ses prédécesseurs , et souhaitait ardemment que les derniers jours de sa vie et de son , pontificat fussent marqués par la conquête de Jérusalem. Après le retour de Richard , la mort de * ’ »* Saladin avait répandu la joie dans l’Occident et ranimétes espérances des chrétiens. Célestirrecrivit ' à tous les fidèles pour leur apprendre que le plus redoutable ennemi de la chrétienté avait cessé devivre; et, sans être arrêté par la Jrève de Richard!1 Cœur-de-Lion ; il ordonna aux évêqqes et aux ar- ’ chevêqûes de prêcher une nouvelle croisade dans leurs diocèses (i). Le souverain poutife promettait : à ceutjui prendraient la croix , les mêmes privi-

■ (i)Sles lettres de Célestin III sur la prédication de la croisade, se trouvent dans les pièces justificatives de ce volume, nos. I et suiv.; elles sont adressées à l’archevêque de Cantorbéry, légat du Saint-Siège; l’archevêque de Cantori écrivit à son tour aux officiaux de l’arahevêché d’Yorck ;

il leur ordonne de rechercher avec soin tous ceux qui auraient promis de marcher à la croisade; lorsqu'on* saura leur nom, dit-il, on les fera connaître dans la semaine qui >suivra le dimanche où l’on chante lœtare 'Jérusalem; les prêtres les exhorteront à reprendre la croix qu’ils ont quittée , et prêcheront pour que les croisés ne rougissent plus des choses dont ils doivent recueillir des fruits spirituels.

Si ceux-çi jn’obpissent pas , ils seront privés des saints, mystères de la communion h la Pâque prochaine; le prélaÉ , espère que celte sévérité aura les plus heureux résultats» {Baronius, Armai., a daim i îçp)

3igitized B^GQQglç

léges et les mêmes avantages que dans les croisades , tçfi précédentes. La profanation des saints lieux’, l’oppression où gémissaient les fidèles d’Orient , l’insoleocc et l’audace tou jours croissantes des Sarrasins, tels étaient les motifs dont il appuyait ses saintes exhortations. II s’adressait surtout aux évêques d’Angleterre, et les exhortait à réunir leurs efforts pour engager Richa^l à reprendre les armes contre les infidèles.

Richard , depuis son retour , n’avait point quitté la croix , symbole du pèlerinage : on pouvait croire qu’il avait le projet de retourner dans la Terre-Sainte j mais à peine sorti d’üne injuste captivité , instruit par sa propre expérience des difficultés et des périls d’une expédition lointaine , il * n’avait d’autre pensée que de réparer ses pertes, de défendre ou d’agrandir ses états , et de se tenir en garde contre les attaques de Philippe-Auguste.

Ses chevaliers et ses barons , qu’il exhorta luimême à reprendre la croix (i), protestèrent comme lui de leur dévouement à la cause de Jésus-Christ, mais ne purent se décider à retourner dans la Palestine , qui avait été pour eux un lieu de souffrance et d’exil. »

Les prédicateurs de la croisade , quoique leur présence inspirât partout le respect , n’eurent pas .

( i ) Richard avait coutume de repeter une parabole à ses courtisans, pour les engager' à la croisade : elle se trouve dans l’extrait de Mathieu Palis. ( Biblioth. des Crois., t. i. ) ,

1196 plus de succès dans le royaume de France , oit , quelques années auparavant , cent- mille guerriers avaient pris les armes pour voler à la défense des saints lieux. Si la crainte des entreprises de Philippe suffisait pour retenir Richard en Occident, la crainte qu’inspirait l’humeur vindicative et jalouse de Richard devait aussi retenir Philippe' dans ses états (i). La plupart chevaliers et des

(i)Nou9 croyons qu’il ne sera pas inutile de donner ici une sorte de notice historique sur les rapports politiques de Richard et de Philippe- Auguste , depuis leur retour de la Palestine. Dès qne Richard fut arrivé en Angleterre, il sefit couronner une seconde fois, à Wincester, afin d’efTacer, disent . les chroniques , les marques de ses fers; fl passa ensuite dans la Normandie avec une puissante armée , impatient de faire la guqrre à Philippe; déjà ce prince avait appris ' la délivrance du roi d’Angleterre , et il avait écrit à Jean son confédéré : «Prenez garde à vous, le diable a brisé sa chaîne. » (Hoveden, pag. "]3o- •j4°0 Cette guerre fut peu importante pour les deux couronnes. Richard obligea Philippe de lever le siège de Vcrneuil , prit Loche , petite * , ville de Touraine , Beaumont , et quelques autres places « moins importantes. On en vint alors à des propositions d’accommodement ; on fut arrêté par cette difficulté. Philippe voulait exiger que Richard stipulât dans le traité que ses barons ne pourraient plus faire la guerre privativement aux barons du roi de France; mais le roi d’Angleterre déclara quune-telle stipulation ne dépendait pas de lui, parce qu’elle touchait aux privilèges et immunités de scs barons. Les négociations étant rompues , les deux armées en vinrent aux mains. H y eut un engagement de la cavalerie anglaise contre la cavalerie française, à Freteval; l’avantage demeura aux troupes de Richard; les archives.

seigneurs suivirent l’exemple du roi de France, et , se contentèrent de verser des larmes sur la captivité de Jérusalem -, l'enthousiasme de la croisade

qui suivaient alors la personne du roi, tombèrent au pou- . voir des Anglais. A leur tour, ceux-ci furent battus à Vau- * dreuil; une trêve d’un an fut conclue. (Gauthier d’Heming, p.54i.)

Ce fut pendant cette trêve que Jean sollicita et obtint le pardon de son frère Richard; celte réconciliation fut mar- ♦ quée par le massacre de la garnison d’Evreux, et par un traité offensif et défensif du roi d’Angleterre et de l’empereur d’Allemagne , qui n’eut aucune suite. Après quelques nouveaux combats, la paix fut conclue à Louviers «Btre Philippe et Richard. En 1 196, le prince anglais sollicita et obtint les alliances des comtes de Flandre , de Toulouse, de Boulogne, de Champagne et d’autres grands vassaux de la couronne de France. La guerre s’alluma avec toutes ses fureurs. Les deux princes y apportèrent tant d’animosité, que bien souvent ils firent crever les yeux à leurs prisonniers. Une trêve de cinq ans fut conclue à la sollicitation du cardinal de Sainte-Marie, qui la maintint avec peine entre les deux monarques rivaux.

En 1199, Vidomar, vicomte de Limoges, vassal de la couronne d’Angleterre, ayant trouvé un trésor dan? scs * domaines , en envoya une partie à Richard à titre de présent. Celub'Ct prétendit que ce trésor tout entier lui appartenait comme' suzerain. Le roi fit la guerre et vint assiéger sou vassal dans son château de Chalus, près de Limoges; c’est à ce siège qu’il fut atteint d’une flèche; on sait' qu’il mourut de cette blessure le C avril 1 199. (IIo- .veden, p. 79 r ; Brompton , p. 1 277; ) Comparez ce récit avec celui de Gautier d’Hemingford , dans là Biblioth. des Croisades, t. 1, qui donne des détails très curieux sur la - mort de Richard.

y(3 n’entraîna qu’un très petit nombre de guerriers, parmi lesquels l’histoire distingue 'le comte de Montfort , qui, dans la suite, fit une guerre si cruelle aux Albigeois (i). y

Depuis le commencement des croisades , l’Allemagne n’avait cessé d’envoyer ses guerriers à la défense de la Terre-Sainte 3 elle déplorait la perte ré- * cente de ses armées dispersées dans l’Asie mineure, et la mort Üe l’empereur Frédéric, qui n’avait trouvé qu’un tombeau 3 ans les plaines de l’Orient ; mais le souvenir d’un si Grand désastre n’éteignait poiut dans tous les coeurs, lë zèle et l’entlïousiasme pour la cause de Jésus-Christ. Henri VI , qui occupait le trône impérial , n’avait point partagé , comme les rois de France et d’Angleterre , les revers et les périls de la dernière expédition 3 de fâcheux souvenirs et la crainte de ses enn0mis4fen Europe , ne pouvaient l’empêcher de prendre part à une expédition nouvelle, et le détourner du saint pèlerinage donttant d’illustres exemples semblaient lui faire Un devoir sacré. ,. m

Quoique ce prince eût été, l’année précédente, excommunié jw le Saint-Siège , le-pap# lui envoya une ambassade chargée de lui rappeler l’exemple de son père Frédéric, et de l’exhorter à prendre la croix. Henri, qui recherchait l’occasion de se '' rapprocher du chef de l’Eglise , et qui avait d’aih-. leurs de vastes projets , dans lesquels une nouvelle s !

« .(1) Voyez, *11 r-1 e comte de Montfort et la croisade dt» Albigeois^ l'Eclaircissement à la fin de ce volume.

îa

croisade pouvait le servir , reçqt avec de grands i honneurs l’envoyé de.Célestin.

De tous les princes du moyeu âge, aucun ne montra plus d’ambition que l’empereur Henri VI- (i) ; il avait, disent les historiens, l’imagination toute remplie de la gloire des Césars, et souhaitait.de pouvoir-dire,, comme Alexandre : tout ce que mes désirs peuvent embrasser ni appartient. Il crut que l’occasion était venue d’exécuter ses desseins et d’achever ses . conquête^. L’expédition doqt le Saint- Père lui proposait d’être le chef, pouvait favoriser ses projets ambitieux : en promettant de défendre le royaume de Jérusalem , il ne songeait qu’à conquérir la Sicile; et la conquête de la Sicile (2) n’avait de prix à ses yeux que parce qu’elle lui ouvrait le chemin de la Grèce et de Constantinople. En même temps qu’il protestait de sa soumission ar- ■ volontés du chef de l’Eglise , il recherchait F liance des républiques de Gènes et dë Vénis

ai&quelles il promettait les dépouilles des vaincus:, mais au fond de sa pensée il nourrissait ^espoir qu’un jour il renverserait' les républiques d’Ita- -

(1) Voyez, dans les pages suivantes, la noté sur la guerre de Sicile et de Naples, et sur les malheurs des princes normands.

(2) Le caractère et les projets de l’empereur Henri VI ont été trop souvent retracés, pour que nous entreprenions de les redire dans une note. Nous1 avons consulté, outre les nionumens contemporains, la grande histoire de Schmidt , nu des plus beaux nionumens de F érudition allemande.

1 196 lie (1) , il abaisserait l’autorité du Sainfe^iége, et, sur leurs débris , relèverait , pour lui et pour sa famille , l’empire d’Auguste et de Constantin.

Tel était lé prince à qui Célestin envoyait une ambassade et qu’il voulait entraîner dam une guerre sainte. Après avoir annoncé sa résolution de prendre la croix, Henri convoqua à Worms une diète générale , dans laquelle il exhorta lui-même les fidèles à s’armer pour défendre les saints lieux (a).

(1) Guillaume de Neubridge donne de plus pieux motifs b. l’expédition d’Henri VI; ce qui le détermina, dit-il, à prendre les armés , ce fut le spectacle de deux grands rois abandonnant les affaires du Christ pour ne s’occuper que des leurs., et qui , se poursuivant l’un et l’autre par une haine cruelle, brisaient comme des tyrans les forces de j Ig chrétienté.

î) La diète de Worms se tint le jour de la fête de Saintré, 1 195. Henri déclara ses pieuses fti tentions aux eclésiastiques et aux laïques; tous ceux qui se distinguaient par leur dignité, leur sagesse et leur éloquence, firent en-' tendre des paroles si puissantes, qu’on pouvait dire , suivant un historien : le doigt de Dieu est ici * L’assemblée dura huit jours. Guillaume de Neubridge parle aussi de rassemblée de Worms; il dit que l’empereur, pour expier le crime dont il s’était rendu coupable , en retenant prisonnier dans ses états le roi Richard , excita les ecclésiastiques et les laïques , par tin exemple sublime , à se dévouer à la défense de la Terre-Sainte. (Guill. de Neubridge, lib. 5, chap. 20. )

Arnold de Lubeck, sous la date de 1 ig5, après avoir parlé des soins que prit le papë pour assurer le succès de l’expédition de la croix , dit que l’empereur Henri tint une assemblée ii Strasbourg, où les lettres du légat furent lues. L’empé-

Depuis Louis Vil, roi de France, qui harangua ses 1 1 sujets pour les entraîner à la croisade , Henri était le seul monarque qui eût mêlé sa voix à celle des prédicateurs de la guerre sainte, et fait entendre les plaintes de l’Eglise de Jérusalem. Son éloquence, célébrée par les historiens du temps , et surtout le spectacle qu’offrait un grand empereur prêchantlui-même la guerre contre les infidèles, firent une vive impression sur la multitude des auditeurs (i). Après cette prédication solennelle, les plus illustres des prélats qui se trouvaient réunis à Worms, montèrent tour-à-tour dans la chaire évangélique pour entretenir l’enthousiasme toujours croissant ! des fidèles : pendant huit jours on n’entendit dans les églises que les gémissemens de Sion et de la cité de Dieu. Henri , entouré de sa cour, se revêtit du signe des croisés ; un grand nombre de seigneurs allemands prirent la croix , les uns pour plaire à

reur résolut d’envoyer des députes au chancelier Conrad , qui était alors dans la Pouillé, avec des ordres pour faire des préparatif» nécessaires à la guerre de Sicile. Dans cette assemblée se croisèrent Henri , palatin du Rhin ; Otton , marquis de Brandebourg; Henri , duc de Brabant; Herman, landgrave de Thuringe; Walwred , comte de Limbourg; Adolphe , comte de Schawenbourg ; le duc d’Autriche ; Hasteriç, archevêque de Brême ; Rodolphe de Verden, et plusieurs autres. ( Arnold de Lubeck. )

(i) Tous les faits relatifs à la prédication de celte croisade,' se trouvent épars dans Roger de Hoveden, Mathieu Paris ,

( Vodefroi Moine, Guillaume de Neubridge , Othon de Saint- Biaisé et Arnold de Lubeck. * ’

•jf) histoire des croisades.

ç)(j Dieu*, les autres pour plaire à l’empereur. Parmi ceux qui firent le serment de combattre les Sarrasins , l’histoire nomme Henri, duc de Sa je ; Oltou, marquis de Brandebourg; Henri, comte palatin du Rhin ; Herman , landgrave de Tliuringe; Henri , duc de Brabant ; Albert , comte d’Hapsbourg ; Adolphe, comte do Schawcnbourg; Henri, comte de Pappenlieim , maréchal de l’empire ; le duc de Bavière; Frédéric, fils de Léopold , duc d’Autriche (1) ; Conrad, marquis de Moravie ; Yaleran de Limbourg ; les évêques de Wurtzbourg, de Bremen, tle Verden, d’Halberstadt , de Passau, de Ratisbonne. ' - #

(i) Comme nous aurons quelquefois l’occasion de parler des ducs d’Autriche, nous allons donner une courte notice sur ceux qui prirent part aux croisades.

Léopold V, fils de Henri II, est le premier duc d'Autriche. Il mourut le af décembre i ip4> suivant V Art de vérifier les dates, et en t 1 rp suivant Mathieu IM ris; c’est celui qui retint Richard en captivité.

. Frédéric Ier. succéda à son père Léopold ; il fit d’abord une croisade à la teto de plusieurs princes allemands contre les Sarrasins d’Espagne, et dans la Terre-Sainte où il mourut l’année suivante. Corncrius Herman le nomme Guillaume.

Léopold VI, dit le Glorieux , frère du précédent , assista au siège de Damiette en 1218-; il commanda l'armée *lcs ’ croisés après la mort du comte de Berg,, prit la tour du Phare, et se rembarqua en 1219. Les chroniques votent sa générosité; il donna, dit-011, cinq mille marcs^argent aux » chevaliers de l’ordre Teupmique, pour faire l’acquisition, de plusieurs terres, et cinquante tuarcs d’or aux. ■Templiers.

Il mourut le 2G juillet 1 a3o , à San Germano. {Art de vc- \ rifier les dates , t. m, p. 56^) . * * . +

On prêcha la croisade dans toutes les provinces » de l’Allemagne ; partout les- lettres du pape et celles de l’empereur enflammèrent le zèle des** guerriers : jamais expédition contre les infidèles n’avait étç entreprise sous- de plus favorables auspices. Comme l’Allemagne presque seule prenait part à la croisade, la gloire des peuples allemands ne semblait pas moins intéressée dans cette guerre que la religion elle-même. Henri devait commander la sainte expédition. Les croisés, pleins d’ès-* pérance et de joie , se préparaient à le suivre en Orient , mais Henri avait d’autres “pensées. Plusieurs seigneurs de sa cour, les uns qui pénétraient ses secrets desseins, les autres qui croyaient lui* donner un Salutaire conseil, le conjurèrent de rester en Occident et de diriger la croisade du sein de scs états. Henri (1) , après une légère résis-

(1) Arnold dç Lubeck explique les motifs qui détournèrent l’empereur Henri de sa pieuse entreprise ( Biblioth. des Croisades y tom. 11 )j quatre cents habilans de Lubeck se croisèrent dans cette expédition. {Ibid. ) ©n disait aux Allemands qui traversaient l’Italie : « Vous vous présente» comme des pèlerins et des défenseurs de la religion, mais au fond vous êtes des loups rapaces.» {Ibid.) L’abbé d’Ursperg trace ainsi le caractère des Allemands : belliqueux, cruels , prodigues de promesSes, dépourvus de raison , 110 connaissant d’autres droits que leur; volonté , invincibles par leurs armes. Guillaume de Nangis parle aussi du départ des Allemands , ad ann. 1 19G. A 1’occasjon de ce pèlerinage, Roger de Ilovcdcn raconte que deux voisins allemands avaient résolu d’aller ensemble et à frais communs. Au momerg du départ, l’un d’eux va trouver la nuit sou

n8 * HISTOIRE DES CROISADES.

ig6 laucë, se rendit à leurs prières,- et ne s’occupa plus que de hâter le départ des croisés.

' L'empereur d’Allemagne se mit à la tête de quarante mille hommes et prit le chemin de l’Italie , où tout était préparé pour la conquête du royaume de Sicile ; les autres croisés furent divisés en deux armées qui, par des routes différentes, devaient

• se rendre en Syrie ; là première , commandée par le duc de Saxe et le duc de Brabant ,> Yeîmbarqua dans les ports de l’Océan et de la Bal*.

* tique; la seconde traversa le Danube, et dirigea sa marche vers Constantinople , d’où la flotte de l’emperei^r grec Isaac devait la transporter à Ptolémaïs.

•A cette armée, commandée par l’archevêque de Mayence et Yaleran de Limbourg, s’étaient joints les Hongrois qui accompagnaient leur reine Mar*

compagnon et lui montre l’argent qu’il devait emporter pour son voyage. De l’avis de sa femme, l’autre pèlerin le ' tua et lui prit son argent. Ensuite mettant le cadavre sur son cou , il sortit pour l’aller jeter dans l’eau ; mais il n’en put venir à bout, le cadavre restantattachésur ses épaules. Au point du jour il retourna chez lui, et se tint caché pendant trois jours; mais ne pouvant plus long-temps rester dans cet état, il alla consulter son évêque et luidemanda ce qu’il devait faire : l’évêque lui ordonna , en expiation de son crime , de faire le voyage de Jérusalem avec le cadavre sur son cou. Le pénitent partit donc avec les autres pèlerins, portant le cadavre sur ses épaules , à la louange des bons et à la terreur des méchans.

Cette anecdote pourrait bien être une parabole figurant Henri VI, qui, couvert du sang des Siciliens, méditait la ^ délivrance du St. -Sépulcre.

Digitize

guérite, sœur de Philippe-Auguste. La reine de Hongrie, après avoir perdu Bêla son époux, avait fait le serment de ne vivre que pour, Jésus-Christ, et de finir ses jours dans la Terre-Sainte.

Les croisés que comma iraient l’archevêque de 4 Mayence et Yaleran de Limbourg, furentles premiers qui arrivèrent dans la Palestine. A peine furent-ils débarqués, qu’ils montrèrent la résolution de commencer la guerre contre les infidèles. Les chrétiens, qui étaient alors en paix avec les Sarrasins, hésitaient à rompre la trêve signée par Richard , et ne voulaient donner le signal des hostilités que lorsqu’ils pourraient ouvrir la campagne avec quelque espoir de succès. Henri de Champagne et les barons de l'a Palestine représentèrent aux croisés allemands les dangers auxquels une rupture imprudente allait exposer les états chrétiens d’Orient, et les conjurèrent d’attendre l’armée des ducs de Saxe et de Brabant. Les Allemands , pleins de confiance en leurs forces, s’indignèrent qu’on mît des obstacles à leur valeur par de vains scrupules et de chimériques alarmes; ils s’étonnaient que les chrétiens de la Palestine refusassent ainsi les secours que la Providence» elle-même, leur avait envoyés ; ils ajoutaient d’un ton dè colère et de mépris , que les guerriers de l’Occident ne savaient point différer l’heure du combat, et que le pape ne leur avait point fait prendre la croix et les armes pour rester dans une honteuse oisiveté. Les barons et les chevaliers de la Terre-Sainte ne pouvaient entendre sans indignation ces discours iu-

Page 1